Alice, une plate-forme en ligne dédiée à l’accélération de start-up du monde entier, est la nouvelle innovation de Samer Karam, fondateur de l’incubateur libanais Seeqnce. Conçu comme une nouvelle étape plutôt qu’un service complémentaire au programme d’accélération, dont la première édition a été clôturée en avril, le nouveau site sera ouvert au public en version bêta à partir de novembre.

Printemps 2013, tremblement de terre dans la “Lebanon Valley” : après trois ans et demi d’existence, Seeqnce, le premier accélérateur de start-up technologiques du Liban, a suspendu ses activités et déserté ses locaux de Hamra. Mais en réalité cette fermeture n’en est pas une. Après avoir clôturé avec succès son premier programme d’accélération, démarré un an plus tôt, son fondateur Samer Karam a décidé de délocaliser ses activités sur le Web, autour d’un nouveau label : Alice.

La dernière mue de Seeqnce

Promue comme un « accélérateur virtuel », Alice est une plate-forme en ligne devant mettre en relation entrepreneurs, investisseurs, accélérateurs et mentors du monde entier afin de faciliter le financement et l’éclosion de projets. Alice reprend la plupart des fonctionnalités des plates-formes communautaires ou de sites d’investissement participatif, tout en visant à recréer virtuellement l’atmosphère d’un incubateur. Plusieurs outils ont été intégrés à cet effet : les membres peuvent stocker et gérer de manière sécurisée l’ensemble de leurs données sur la plate-forme et décider à tout moment ce qu’ils souhaitent partager. Les start-up disposent également d’une série d’outils spécifiques de gestion et de mesure conçus pour répondre aux problématiques les plus fréquemment rencontrées pendant la phase d’accélération. Les investisseurs peuvent, quant à eux, déléguer la charge de la “due diligence” à la plate-forme, notamment dans leur phase de sélection des projets à soutenir, et bénéficient ensuite d’instruments paramétrables de supervision des objectifs et des résultats de leurs poulains.
« Alice est l’évolution naturelle de Seeqnce. À sa création, en 2010, Seeqnce était d’abord un espace de travail collaboratif. Mais je me suis vite rendu compte que le marché était limité pour pouvoir rentabiliser ce type d’activité », raconte-t-il. Il décide alors avec ses partenaires, Fadi Bizri et Maroun Najm, d’organiser une série d’événements et d’ateliers destinés à soutenir plus efficacement les jeunes pousses hébergées et contribuer à diffuser une culture de l’entrepreneuriat technologique. Entre-temps, alors que les projets qu’il parraine peinent à récolter des fonds par leurs propres moyens, ses nombreux voyages des deux côtés de l’Atlantique lui permettent de constater le boom des accélérateurs de start-up qui permettent de concentrer conseils, facilités infrastructurelles et financements en une même entité. Samer Karam importe donc le concept au Liban et après avoir accéléré quelques projets comme Cinemoz, une plate-forme de vidéos à la demande, décide, fin 2011, d’élargir la formule autour d’un programme annuel d’accélération de start-up libanaises qui démarre au mois d’avril de l’année suivante. Après une phase de sélection de six mois, les 28 des 136 candidats retenus ont été répartis sur les huit projets les plus prometteurs. Ces derniers ont alors été accélérés pendant deux autres trimestres et ont reçu une enveloppe globale de 600 000 dollars contre 30 % des parts de l’ensemble. À la clôture du programme, trois d’entre elles – le site de vente de ticket Presella, la plate-forme médicale E-tobb et le site de rencontres en ligne Et3arraf – parviennent chacune à lever 100 000 dollars contre 10 % de leur capital. « C’était un double succès : d’une part, ce taux de réussite de 35 % est très compétitif pour un programme d’accélération et, d’autre part, la valorisation de son portefeuille a grimpé de 50 %, à 3 millions de dollars, dans les six derniers mois du programme », clame-t-il.
Plusieurs raisons conduisent pourtant Samer Karam à ne pas rééditer immédiatement l’expérience et à repenser son modèle. D’abord, la conjoncture politique et économique qui frappe le pays : « Il m’est impossible de répliquer le programme au Liban dans la situation que vit le pays cette année. Comment pourrai-je engager ma crédibilité auprès d’un investisseur et le convaincre de placer un million de dollars dans un projet à risques alors qu’il peut être compromis du jour au lendemain par une guerre ? » Un doute renforcé par un autre constat : « Le Moyen-Orient et en particulier le Liban restent caractérisés par des aspects culturels qui les distinguent de marchés plus mûrs comme les États-Unis et constituent de vrais obstacles pour le développement rapide des accélérateurs : d’une part, l’aversion au risque de la part des investisseurs y est beaucoup plus élevée et, en partie pour cette raison, le temps est bien long entre la prise de décision initiale et la concrétisation de l’investissement. Or, l’accélération est par nature risquée et ne peut être rentable qu’à long terme, à ma connaissance moins d’une poignée d’accélérateurs, qui ont tous dépassé les cinq années d’existence, réalisent actuellement des profits… »

Accélérateur d’écosystème

Plutôt que d’exporter son concept sous des cieux plus cléments, il juge alors plus intéressant d’exploiter l’expérience acquise au long de son parcours professionnel et des mutations de Seeqnce dans un système global pouvant démultiplier les retombées. « Avec Alice nous n’accélérerons plus directement des start-up, mais l’écosystème lui-même pour recréer un environnement virtuellement semblable à celui de la Silicon Valley pour le marché mondial. Du coup, ce n’est plus une poignée mais un millier de projets qui peuvent potentiellement être accélérés de manière simultanée. »
Contrairement à un accélérateur classique, la plate-forme virtuelle n’est pas soumise à la contrainte de voir ses coûts augmenter linéairement avec le nombre de projets soutenus. Surtout, cette dématérialisation permet, selon son promoteur, de répondre directement au problème posé par l’aversion du risque des investisseurs en renforçant considérablement la communication et la transparence entre les acteurs. « Nous avons par exemple développé un système spécifique d’évaluation des projets, basé sur une équation qui réunit les différents critères de succès observés retenus de par le monde, de sorte que chacune des parties prenantes à un projet sait où elle met les pieds et peut repérer beaucoup plus vite les risques d’échec. »
Pour concrétiser son projet, Samer Karam a levé 200 000 dollars auprès d’investisseurs dont l’identité n’a pas été communiquée. « Cela permettra de couvrir les six premiers mois d’activité, ensuite nous aurons besoin d’organiser au moins deux autres ouvertures de capital, beaucoup plus importantes, dans les deux années suivantes. Cela ne devrait pas poser de difficultés tant le buzz qui commence à se créer dans la communauté high-tech est saisissant : simplement avec quelques e-mails envoyés et le bouche-à-oreille, nous avons reçu près de 250 demandes d’inscriptions ! » Mais pas question pour autant de brûler les étapes d’une montée en puissance calibrée pour être graduelle. Une première version bêta du site est ainsi en ligne depuis fin août, mais son utilisation a été réservée à la cinquantaine de start-up et la dizaine d’investisseurs de la région invités à tester certaines fonctionnalités du site. La version bêta publique du site sera ouverte aux inscriptions des start-up et des investisseurs du reste du monde en novembre. La version définitive du site sera disponible à l’ensemble du public concerné, dont les mentors, institutions publiques et accélérateurs, à partir de janvier.
C’est à cette date que l’utilisation d’Alice, entièrement gratuite pour les start-up, sera facturée selon un principe simple : si l’accès à une base de données sommaire reste gracieux pour les investisseurs, ils devront s’acquitter d’un abonnement mensuel de 100 dollars par start-up contactées par le biais de la plate-forme. D’autres fonctionnalités payantes, non dévoilées, devraient par la suite être proposées. Basée à Londres, la plate-forme conservera au Liban ses services techniques, soit environ 75 % de la vingtaine de salariés devant être embauchés d’ici à la fin de l’année 2014. S’il se refuse à se fixer des objectifs financiers pour sa première année d’activité, Samer Karam espère qu’Alice disposera d’un portefeuille de 2 000 à 2 500 start-up inscrites d’ici à la fin 2014.