Tarek Sadi, directeur d’Endeavor Liban
La circulaire 331 instaure un mécanisme de financement de l’économie créative par le secteur bancaire. À qui profite cette initiative ?C’est, à mon avis, un dispositif gagnant-gagnant pour tous. Les banques bénéficient d’un mécanisme de garantie par la Banque centrale qui leur permet de n’assumer les risques que sur 25 % des montants engagés et de récupérer 50 % des bénéfices potentiels. Les investisseurs en capital-risque et les fonds profitent du fait que la plupart des banques considèrent que leur ADN réside plutôt dans la minimisation des risques que dans ce type d’investissements. De plus, leurs moyens vont être considérablement renforcés comme on peut le constater avec les montants annoncés par les premiers fonds qui commencent à se constituer depuis la publication de la 331. Enfin, les entrepreneurs devraient bénéficier d’une plus grande concurrence entre ces investisseurs et donc d’un rééquilibrage du rapport de force en leur faveur. C’est essentiel parce que les entrepreneurs souffrent jusqu’à présent de la structure oligopolistique du capital-investissement dans la région. Cela se traduit notamment par des valorisations relativement faibles et des conditions drastiques pour les apports de capital telles que des options contractuelles de rachat de leur part à un délai déterminé ou des clauses de type “drag along” (NDLR : clause permettant à un actionnaire, généralement majoritaire, de forcer la vente de la totalité du capital de la société) à partir de seuils de participation très bas.
Compte tenu du nombre de bénéficiaires potentiels et des montants injectés, ne risque-t-on pas d’aboutir à une situation inverse avec une spirale inflationniste dans les valorisations des start-up ?
C’est peu probable. D’une part parce que les banques libanaises sont traditionnellement conservatrices. Ensuite parce qu’il y a déjà sur la place libanaise des investisseurs expérimentés qui peuvent créer une émulation en améliorant aussi bien les niveaux de valorisation que d’autres aspects comme les clauses que j’ai évoquées. Les bons entrepreneurs vont vite comprendre qu’il est plus intéressant pour eux de comparer l’ensemble de la valeur ajoutée que peut lui apporter l’investisseur que de se lancer dans une course à la valorisation qui peut même s’avérer pénalisante à moyen terme si jamais la valorisation retenue lors d’une prochaine levée de fonds, sur des marchés étrangers par exemple, est inférieure à la première. Pour résumer, la circulaire 331 change les conditions du dialogue entre les acteurs, mais l’idéal est que les meilleurs de chaque catégorie éduquent les autres.
À vous entendre, la circulaire 331 répond donc véritablement aux besoins de financements des entrepreneurs. Que manque-t-il d’autre à l’écosystème libanais ?
Il faut avoir conscience que cet écosystème est en mutation permanente. Il est aujourd’hui radicalement différent de ce qu’il était il y a deux ans : on commence à voir un nombre intéressant d’entrepreneurs expérimentés qui représentent des exemples appréciables pour les jeunes entrants, il existe toute une série d’incubateurs et de réseaux de soutien aux entrepreneurs, l’État a fait des efforts notables dans l’amélioration des infrastructures télécoms… Le prochain chantier se situe, à mon avis, du côté fiscal et juridique dans le sens d’une plus grande flexibilité pour les jeunes entreprises.


