Méditerranée orientale
Le conflit syrien serait-il lié à des projets de gazoducs régionaux ?
Mona E. Sukkarieh, Mai 2014

Les théories du complot sont légion dans le monde arabe. L’une d’entre elles veut que le conflit syrien soit lié à des projets de gazoducs. Il est vrai que les ressources naturelles, et en particulier le pétrole et le gaz, représentent une richesse stratégique indiscutable pour les pays arabes qui en sont dotés. Il est vrai aussi que leur contrôle a ouvert la voie à des interventions (militaires ou politiques) extérieures, généralement aux dépens des peuples de la région, et souvent (mais pas toujours) dans le but d’assurer la sécurité des approvisionnements énergétiques. Mais cela ne signifie pas pour autant que tous les conflits dans la région s’expliquent par cette grille de lecture.
Selon ce nouveau raisonnement appliqué à la Syrie, deux projets de gazoducs seraient en concurrence : l’un acheminant le gaz iranien vers les marchés européens, en passant par l’Irak et la Syrie, et l’autre acheminant le gaz qatarien vers ces mêmes marchés, en passant par l’Arabie saoudite, la Syrie et la Turquie, où il serait relié au gazoduc Nabucco (un projet qui a essuyé revers après revers et qui est pratiquement abandonné, faute d’approvisionnement). En réalité, les chances d’aboutir de ces deux projets paraissent très minces.
Pour les tenants de cette théorie, le président syrien Bachar el-Assad aurait rejeté le projet qatarien en faveur du projet iranien, ce qui expliquerait l’acharnement du Qatar, de l’Arabie saoudite et de la Turquie contre son régime. Assad aurait aussi subi des pressions russes pour court-circuiter le projet de gazoduc qatarien. Moscou, dit-on, ne verrait pas d’un bon œil l’acheminement de grosses quantités de gaz qatarien vers les marchés européens qui viendraient menacer son statut de premier fournisseur de gaz naturel en Europe. Cela expliquerait le soutien indéfectible de Moscou au régime syrien, isolé sur la scène internationale, mais soutenu par l’Iran et des combattants chiites libanais et irakiens pro-iraniens dans sa lutte contre les rebelles. Petit couac dans cette logique : Moscou devrait aussi se méfier de la possibilité d’acheminer le gaz iranien vers les marchés européens, tout autant en mesure de concurrencer le gaz russe en Europe que le gaz qatarien. Pourquoi alors soutenir Assad qui aurait donné son feu vert pour la construction de ce gazoduc que certains qualifient désormais de gazoduc chiite ? La réintégration éventuelle de l’Iran dans la communauté internationale ne doit pas cacher les difficultés économiques et géopolitiques d’un tel projet, d’autant que les Iraniens annoncent beaucoup plus de projets de pipelines qu’ils n’en construisent (dernier exemple en date, le gel en décembre 2013 du gazoduc Iran-Pakistan).
Du côté des monarchies du Golfe arabe, les choses sont tout aussi compliquées. Le principal obstacle au projet de gazoduc qui devrait relier le Qatar à la Turquie, n’est pas la Syrie de Bachar el-Assad, mais pourrait bien être l’Arabie saoudite. On voit mal le royaume, qui considère d’un mauvais œil les projets de pipelines transnationaux, en particulier ceux émanant du Qatar, octroyer un accord de transit pour un gazoduc qatarien. L’Arabie saoudite a déjà bloqué un projet de pipeline reliant le Qatar au Koweït et s’est opposé, avec moins de réussite, à la construction d’un gazoduc sous-marin reliant le Qatar aux Émirats arabes unis.
La rivalité entre Riyad et Doha n’est pas récente, et envenime les relations entre les deux pays depuis une vingtaine d’années. Elle se traduit aujourd’hui par un engagement par alliés interposés sur différents théâtres d’opérations, allant du Yémen à l’Égypte en passant par la Syrie et le Liban.
Les tensions actuelles entre le Qatar et quelques-uns de ses “partenaires” au sein du Conseil de coopération du Golfe, culminant avec la décision, sans précédent, de l’Arabie saoudite, de Bahreïn et des Émirats arabes unis de rappeler leurs ambassadeurs à Doha, confirment que des projets de grande envergure, qui nécessitent une vision commune des menaces, une approche coordonnée pour les contrer et un minimum de concordance au niveau politique, ne sont pas à l’ordre du jour dans l’état actuel des choses.
Ces projets de gazoducs, qui ont peu de chance de voir le jour, ne sont pas à l’origine du conflit syrien. Les causes de ce conflit sont ailleurs.


Noms cités : Bachar el-Assad, Eni