Hubert de Bouärd a fait de Château Angélus, l’un des premiers grands crus classés de Saint-Emilion. Copropriétaire également d'un domaine en Afrique du Sud, cet oenologue est consultant pour une trentaine de vignobles dont Ixsir au Liban. Rencontre avec un très grand nom du vin, de passage au Liban.


Pourquoi avoir accepté de suivre les destinées d'Ixsir ?
Je suis venu au Liban pour la première fois en 1996 à la demande d’Etienne Debbané pour une semaine « Prestige de la France » où Château Angélus agrémentait l’un des dîners. J’ai aimé l’homme, à qui depuis me lie une forte amitié. J’ai aussi aimé le pays : j’y suis revenu pour le plaisir, voyageant dans toutes les régions. Entre 1998 et 2003, j’ai collaboré à la création du domaine Massaya. Quand Etienne Debbané m’a parlé du projet Ixsir, j’ai accepté par amitié pour l’homme, pour l’équipe derrière, mais aussi et surtout comme vigneron.

Qu’est-ce qui vous attire au Liban comme « vigneron » ?

Le Liban peut devenir une très grande région vinicole, au sens qualificatif du terme. Il en a la justification historique : c’est à partir de ses côtes que la culture de la vigne a essaimé en Europe. Mais il a surtout des atouts en termes de climat et de sol. D’abord le sol : les terroirs viticoles d’exception se situent tous sur des sols soit calcaires, soit argileux, soit des graves posés sur de l’argile. Or, les sols du Liban se caractérisent par un mixte de calcaire et d’argile. Ensuite, la durée du cycle actif de la vigne : plus il s’allonge dans le temps, plus le vin a des chances d’être exceptionnel. Toute la différence entre un cabernet-sauvignon chilien et un autre du Médoc se joue là : au Chili, ce cépage demande en moyenne 95 jours pour parvenir à maturité ; dans le Médoc, il lui faut 130 jours. Enfin, dernier élément capital : l’amplitude thermique entre jours et nuits. Au Liban, l’écart peut aller jusqu’à 15°C.

Comment peut-on faire reconnaître le Liban sur la carte des vins du monde ?
Le vin doit représenter une identité. Il doit incarner son terroir, les hommes derrière, et finalement le pays lui-même. Les vins d’Afrique du Sud ou du Chili ne sont pas universels : ils ont développé un style qui permet aux consommateurs de les reconnaître. Il faut  que les vins libanais trouvent de même leur identité, qu’ils soient l’expression de leur terroir et des hommes qui les élaborent.

Justement, le Liban se cherche une identité, hésitant entre différents styles, entre de multiples tendances…
Le Liban doit chercher dans ses racines. Mais attention, cela ne signifie pas de revenir à des cépages comme l’Obeïdei, qui est peut-être une excellente variété pour l’arak, mais nullement pour le vin. Ni de proclamer le cinsault, ce cépage rouge planté pendant les années 1940 sous l’influence française, « Cépage endémique du Liban ». Pour moi, le Liban doit plutôt regarder du côté du patrimoine méditerranéen. On pourrait ainsi expérimenter des cépages portugais comme le touriga ou des cépages italiens comme le tempranillo ou encore le vermentino pour les blancs. A Ixsir, nous avons d’ailleurs l’intention de créer une pépinière des 15 à 20 cépages les plus adaptés au terroir libanais, pour voir dans le temps comment ils se développent et évoluent.

Cela signifie-t-il que vous déplorez l’actuelle hégémonie de la syrah, ou du cabernet-sauvignon pour les rouges et du chardonnay pour les vins blancs au Liban ?
Non, la syrah ou le cabernet-sauvignon sont des cépages d’adaptation mondiale qui réussissent, presque partout dans le monde, à exprimer leur terroir de manière différente à chaque fois. Je suis plus dubitatif pour des cépages comme le cabernet-franc, le merlot ou le pinot noir dont les besoins ne correspondent pas aux conditions climatiques du Liban. Quant au chardonnay, on peut viser l’excellence s’il est cultivé dans des zones tempérées. Au Liban, typiquement sur les hauteurs, en coteaux, et évidemment sur des sols calcaires. Dans un climat trop chaud, le chardonnay donne un vin lourd, dont on camoufle la vulgarité par beaucoup de bois. On s’en lasse très vite.

Ne croyez-vous pas que trouver son style risque de ne pas être suffisant au regard de la compétition mondiale ?
Avec un vignoble de 3000 hectares environ dédié aux raisins de cuve, le Liban est encore trop petit pour compter sur la carte mondiale. Il faudrait a minima 15.000 hectares pour commencer à faire entendre sa voix. Ensuite, quel que soit le talent des vignerons, sans un comportement collectif, le Liban a peu de chance d’être audible. Une initiative comme la campagne « Wines of Lebanon », menée par l’Union vinicole du Liban est un premier pas,  qui reste cependant insuffisant. D’autant que le Liban n’est pas le seul pays à vouloir valoriser sa production : le monde entier est ici en compétition. Régionalement, un autre acteur est en train de monter : la Turquie qui produit déjà 80 millions de bouteilles. C’est une région viticole historique, notamment dans les régions kurdes, qui peut se targuer de certains vieux cépages locaux. Le Liban a certes une histoire vinicole plus forte et des conditions climatiques plus favorables. Mais il pourrait se voit ravir la place par d’autres si ses acteurs ne se réveillent pas.

Vous êtes aujourd’hui à Beyrouth pour l’assemblage du millésime 2010, une année difficile au Liban, marquée par un été de canicule. Que pouvez-vous en dire ?
On a coutume de dire qu’il y a peu de différences entre millésimes au Liban. Or, avec 2010 - et plus encore 2011 - le millésime s’avère déterminant, particulièrement pour les rouges. Pour le 2010, c’est un millésime moins concentré, de consommation agréable avec tout de même une jolie maturité des tannins. A mon sens, il a une vraie élégance, avec plus de fraîcheur que de coutume dans les vins libanais, même si ce n’est pas une année que l’histoire retiendra.

On annonce 2011 comme un très grand cru. Est-ce le cas ?
Du fait des conditions climatiques tempérées de l’été 2011, les raisins ont mûri très lentement. Pour les rouges, la matière est concentrée, mais avec une élégance de trame, proche de l’univers du Pachemina ou du cachemire. C’est exceptionnel : cela donne aux tannins, pourtant bien présents, le soyeux du velours. Pour les blancs, c’est un millésime très harmonieux, qui présente un côté « racé », « tactile » à comparer à des blancs de grandes régions françaises. Ce qui me permet de dire, en passant, que si l’on a coutume d’affirmer que les blancs libanais présentent des faiblesses, on a fait de considérables progrès. 2011 sera d’un très bon niveau.