Entre la hausse des coûts et la baisse du lectorat, les éditeurs libanais misent sur la reprise du marché régional.

En 2020, le nombre de livres produits au Liban a baissé de 36%.
En 2020, le nombre de livres produits au Liban a baissé de 36%. Photo S.H.

Si Beyrouth n’est plus la capitale de l’édition du monde arabe depuis bien longtemps, la crise qui secoue le pays sur fond de pandémie a fragilisé un peu plus le secteur. «L’édition a connu son âge d’or durant la seconde moitié du vingtième siècle. Les auteurs des quatre coins du monde arabe venaient alors écrire et publier leurs livres à Beyrouth pour profiter du degré de liberté inédit qu’offrait le Liban», se souvient la directrice de la maison d’édition arabophone Dar al-Adab, Rana Idris, en parlant d’une époque «où les livres étaient souvent imprimés à plus de 5000 exemplaires». «Aujourd’hui, on se contente la plupart du temps de quelques centaines de copies», ajoute-t-elle.

La cause de ce déclin : une concurrence régionale accrue et un marché local en chute libre. «Les pays arabes ont développé leurs propres filières, des imprimeries aux maisons d’éditions. Voyant que s’ils dépassaient certaines limites, ils ne pourraient pas écouler leurs ouvrages ailleurs qu'au Liban, les auteurs arabes se sont tournés vers les éditeurs locaux, tandis que le marché libanais n’a fait que se rétrécir», poursuit-elle.

Une tendance confirmée par la directrice de la maison d’édition Dar al-Jadid, Racha al-Ameer, qui dénonce le «désintérêt profond des pouvoirs publics pour le livre et la lecture». «Pour les dirigeants libanais, le livre n’a d’intérêt que s’il promeut une vision confessionnelle de l’histoire ou de la société», ajoute la sœur du journaliste assassiné Lokman Slim, qui dit continuer travailler dans un secteur «non lucratif» uniquement par «passion».

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Mais tous n’ont pas la même motivation. Selon le Guide du Livre, le nombre d’éditeurs libanais est passé de 1730 au début des années 2000 à 675 aujourd’hui. Des chiffres qui de l’aveu même du Syndicat des éditeurs ne reflètent pas la réalité. «Je pense que pas plus d’une quarantaine sont encore actives», estime Rana Idris. Difficile d’avoir une estimation récente du chiffre d’affaires du secteur, mais selon une étude de l’institut des Finances, il avait déjà baissé de 15,3% en 2019, à 353 millions de dollars. Depuis, le pays connaît une crise économique sévère combinée à une pandémie qui affecte aussi le marché régional, accentuant la tendance de fond. Après avoir baissé de 12% en 2018, puis 7,6% en 2019, le nombre de livres édités au Liban s’est ainsi effondré de 36% l’année dernière, avec 3183 ouvrages produits en 2020 contre 5396 il y a seulement trois ans.

15,3%
C'est la baisse du chiffre d'affaires du secteur de l'édition en 2019.
 


Explosion des prix

Dar al-Adab, qui n’a édité que 35 ouvrages l’année dernière contre 50 en moyenne avant la crise, exportait en temps normal près de 90% de sa production. Mais «l’épidémie du coronavirus s’est traduite par une baisse de 80% de nos ventes à l’étranger», explique l’éditrice. Même constat à la maison Antoine-Hachette, une coentreprise entre le libraire libanais Antoine et l’éditeur français Hachette, qui produit des livres en arabe et des manuels scolaires destinées à la région Moyen-Orient et Afrique du Nord. «Avec la pandémie du Covid-19 qui a fermé les points de vente et suspendu les salons du livre, le marché arabe a connu un net ralentissement», confirme le PDG du groupe Antoine, Émile Tyan, sans donner de chiffres.

Quant au marché libanais, qui était déjà «trop petit pour générer des économies d’échelle», il s’est lui aussi fortement contracté sous l’effet d’une crise qui a laminé le pouvoir d’achat des lecteurs potentiels. «Entre la dépréciation de la livre qui fait exploser les prix, les fermetures liées à la pandémie, et la double explosion du port de Beyrouth, les ventes de nos 12 librairies ont baissé de près de 70% en volume», poursuit Émile Tyan. «Certes, les livres produits au Liban sont devenus moins chers que ceux importés, mais ils ont tout de même connu une baisse de 50% de ventes en volume» ajoute-t-il.

Difficile dans ses conditions, pour les éditeurs libanais de répondre à la fois aux attentes des lecteurs et aux exigences des imprimeurs.

«Les imprimeries demandent un paiement immédiat, en espèces, ce qui complique beaucoup les choses», explique Rana Idris. D’autant que les frais d'imprimerie sont alignés sur le taux du marché noir.

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«Entre le papier et l’encre importés, près de la moitié de nos coûts sont en dollars frais», explique l’imprimeur Nabil Dabbousi. «Nous sommes donc obligés de facturer en dollars, en laissant le choix au client de payer en cash, en livres libanaises selon le taux du marché noir, ou à travers un chèque bancaire en dollars libanais portant à près de quatre fois la somme à régler». Face à cette nouvelle réalité, les maisons d’éditions libanaises tentent de trouver un moyen de rester abordables. «Nous souhaitons offrir à nos lecteurs une alternative avec le livre électronique, qui leur permettra d’obtenir une version numérique beaucoup moins chers sur des plateformes universelles», affirme Hind Darwich, directrice de la maison d’édition L’Orient des livres, sans vouloir donner plus de détails à ce stade. Pour sa part Rana Idris dit ronger sur ses marges de profits. «Nous vendons nos livres au Liban suivant un taux de change de 6500 livres libanaises pour le dollar, ce qui fait que nos profits sont symboliques», note la directrice de Dar al-Adab. Racha al-Ameer, elle, va jusqu'à distribuer gratuitement certaines copies des 400 ouvrages édités par sa maison d’édition.

 
«Nous vendons nos livres au Liban suivant un taux de change de 6500 livres libanaises pour le dollar, ce qui fait que nos profits sont symboliques»
 
Rana idris
directrice de la maison d'édition dar al-adab
 


La librairie Antoine, quant à elle, a capitalisé sur ses relations avec Hachette pour nouer des partenariats avec des maisons d’éditions étrangères afin de proposer des «éditions spéciales Liban». «Nous avons fait cela pour quatre ouvrages, imprimés sur place pour être vendus moins chers aux consommateurs libanais. Nous réalisons ces économies grâce à une intégration verticale poussée. Mais pour que cette stratégie soit rentable, il faut que le livre ait le potentiel de devenir un best-seller», fait savoir Émile Tyan.

À court terme, les éditeurs misent sur une reprise du marché régional. «Nous comptons sur la fin de la pandémie du coronavirus pour reprendre une activité plus ou moins normale et avoir accès à des dollars frais», dit Rana Idris. «Le problème est que durant le confinement, le piratage c’est fortement développé, que ce soit à travers des copies ou des livres numériques téléchargés illégalement, et nous ne savons pas si la tendance s’inversera. En tout cas, s’ils continuent ainsi, les pirates n’auront plus rien à pirater», plaisante-t-elle.