La “feuille de route” préparée par le gouvernement suscite des critiques tous azimuts, car le débat national sur les enjeux de la réforme n’a toujours pas été engagé.

Lorsqu’en 2004, Moustapha al-Nabli,
chef économiste de la Banque mondiale
pour le Moyen-Orient, a parlé
pour la première fois de la nécessité d’organiser
une « conférence Beyrouth I », au
lieu d’un « Paris III », il entendait par là
qu’il appartenait aux Libanais de prendre
en main leur destin. Pour beaucoup, ce
moment-là devait advenir dans la foulée
du printemps de Beyrouth, en 2005.
L’ambassadeur européen Patrick Renauld
raconte qu’en juin dernier il a voulu annuler
ses vacances et a écrit à Bruxelles
pour demander une rallonge budgétaire
d’urgence, afin de subvenir aux besoins
immédiats du gouvernement issu des
élections législatives auquel il prêtait une
soif d’action pressante. Las. Près d’un an
plus tard, le “dossier économique” s’est
invité par la petite porte à la table du
“dialogue national”, davantage comme
un moyen de détourner l’attention des
“vrais enjeux”, dans l’impasse, que pour
s’y consacrer sérieusement. Car si tout le
monde se gargarise du mot réforme,
aucun débat véritable n’a encore eu lieu
dans le pays pour repenser le modèle
économique libanais, la fiscalité, la structure
de la protection sociale, démanteler
les monopoles, encourager l’investissement
productif au détriment de la rente,
libéraliser les secteurs prometteurs,
répartir de façon équitable les pertes
dues à l’accumulation de la dette, etc.
RECOURS AU FMI
Les auteurs de la “feuille de route” pour
la conférence de Beyrouth se sont certes
penchés sur ces questions, mais quelle
que soit la qualité de leur programme, la
méthode de communication témoigne de
tout sauf d’une réelle volonté d’ouvrir le
débat. À ce jour, le document officiel n’a
toujours pas été diffusé et le résumé que
Le Commerce du Levant publie dans ce
dossier n’est qu’une traduction de la pré-
George Bush à Fouad Siniora : Nous sommes à vos côtés. sentation “PowerPoint” en circulation.
Les critiques qu’il suscite de toutes parts
sont symptomatiques à cet égard. Ni les
banques, ni les associations professionnelles
et syndicales, ni les économistes ne
semblent satisfaits. Et si George Bush
donne l’accolade à Fouad Siniora et lui
réaffirme son soutien, on ne peut ignorer
les propos de l’ambassadeur des États-
Unis, Jeffrey Feltman. « Étant donné l’expérience
décevante de Paris II, nous ne pensons
pas que le Liban sera capable de
mobiliser les transferts financiers et les
capitaux nécessaires à le faire progresser,
à moins que le gouvernement n’entre dans
un programme avec le Fonds monétaire
international », a-t-il dit fin mars, à l’occasion
d’un déjeuner offert par la Chambre de
commerce libano-américaine (Amcham).
En clair, les bailleurs de fonds n’ont pas
confiance dans la capacité des auteurs
de la “feuille de route” à forger un
consensus autour de leurs propositions.
Plus que jamais se pose en effet la question
de la capacité de l’État libanais à
appliquer les réformes évoquées. Si
toutes les forces politiques ne joignent
pas leurs efforts dans une même direction,
avec la conviction que les sacrifices
consentis à court terme par chaque partie
seront compensés à moyen terme, le
changement sera entravé par les réticences
des uns et des autres.
Paradoxalement, si la réforme est impérieuse,
au sens où, de toute évidence, le modèle
économique actuel est voué à l’échec, le
Liban n’est pas techniquement en situation
d’urgence, les liquidités continuant d’huiler
les rouages du système – certes à coût très
élevé – grâce à une conjoncture régionale
favorable. En ce sens, l’intervention internationale
n’est pas pressée, comme lors de
Paris II. Le ministre des Finances, Jihad
Azour, l’a reconnu en affirmant que l’État
n’avait aucune difficulté à se financer. La
déclaration est antérieure à l’annulation d’une
émission d’eurobonds pour éviter une saisie
de LibanCell, mais aussi fâcheux que soit
l’épisode il n’a été qu’un contretemps. Une
nouvelle émission a été lancée, confiée à
quatre banques locales.
Quelques mesures d’application faciles,
bien qu’impopulaires, suffiraient en fait à
maintenir le cap encore un certain temps,
tandis que les dossiers épineux (CNSS,
Électricité du Liban, privatisations, réforme
administrative, etc.) seraient reportés
de commissions spéciales en comités
ministériels.