La privatisation du secteur de l’énergie est désormais jugée incontournable, mais elle reste tributaire de la restructuration d’EDL qui ne peut être vendue en l’état.
Alternativement présentée comme la
solution miracle, un moindre mal, ou une
catastrophe, la privatisation d’Électricité
du Liban semble désormais s’imposer comme
une nécessité. Le ministre de l’Énergie,
Mohammad Fneich, la juge en tout cas incontournable.
Difficile en effet d’imaginer l’État faisant
face seul aux besoins d’investissements
dans le secteur, qui se chiffrent en centaines de
millions de dollars. L’appoint du privé n’est pas
uniquement financier : les entreprises spéciali-
sées dans le secteur sont mieux placées que
l’État pour le gérer. Si le principe de la privatisation
est acquis, reste toutefois à en définir les
modalités, car elles sont nombreuses.
Pour que des opérateurs privés, ainsi que des
bailleurs de fonds institutionnels d’ailleurs, s’intéressent
à ce vaste chantier d’investissement,
les règles du jeu doivent être clarifiées au préalable.
Cela suppose en priorité de restructurer
Électricité du Liban, une entreprise qui n’a pas
publié de comptes depuis 2001 et dont on
ignore les contours exacts ! Or si tout le monde
s’accorde pour dire que la privatisation des
actifs n’est pas possible en l’état, les modalités
de la restructuration font encore débat.
Concernant ce point crucial – le fil qui permet
de dérouler la pelote de laine –, le plan Fneich
propose de nommer un nouveau conseil d’administration
à qui il prévoit de confier une
double tâche : dresser les états financiers de
l’entreprise avec le concours d’auditeurs et de
comptables externes ; et séparer les activités de
la compagnie en trois pôles (production, distribution
et transport), une opération indispensable
en vue de la privatisation.
Dans un premier temps, trois sociétés dotées
de conseils d’administration indépendants
devraient ainsi être créées pour chacune des
trois activités. Elles seraient ensuite partiellement
cédées à un partenaire stratégique.
Parallèlement, une autorité de régulation serait
chargée de mettre en place les conditions
d’accès du secteur privé à la production et à la
distribution d’électricité. Le transport étant un
monopole stratégique, la loi prévoit qu'il
demeure aux mains de l'État, comme c'est le
cas dans la majorité des pays. Néanmoins vu
son importance, il doit être bien régulé afin que
les tarifs appliqués soient acceptables.
Pour Kamal Shéhadi, consultant en régulation,
la formule est convaincante, même s’il
juge que le plan Fneich manque de transparence
sur les modalités et sur le calendrier.
« Les expériences jordanienne et saoudienne
prouvent qu’une entité publique, aidée par des
consultants étrangers, notamment du Moyen-
Orient, peut assumer sa propre restructuration
», estime-t-il. L’objectif prioritaire étant Le plan Fneich propose de nommer un nouveau conseil d’administration avec une double tâche : dresser les états financiers de l’entreprise
et séparer les activités de la compagnie en trois pôles.
La production d’EDL étant largement
dépendante du pétrole, la hausse du
prix du fioul-oil de 100 dollars la tonne
en 1998 à 310 dollars l’année dernière a
creusé le déficit de la compagnie de 62
millions de dollars en 1998 à 522 millions
de dollars en 2005.
La flambée du brut ne fait que souligner
les surcoûts liés aux modes de production
des centrales libanaises qui reposent
exclusivement sur le fioul, le combustible
le plus coûteux, toutes catégories confondues.
Un kW produit par une turbine au
fioul coûte 19 cents, contre 11 cents pour
une turbine au fioul-oil et 6 cents pour
une centrale au gaz. Par comparaison, un
kW acheté à la Syrie coûte 12,5 cents.
Pour lutter contre la hausse du prix des
hydrocarbures, la signature d’accords
avec les pays producteurs à des conditions
préférentielles, comme ceux
récemment conclus avec le Koweït et
l’Algérie, n’est plus suffisante. L’État a
choisi depuis longtemps de réorienter la
production vers le gaz naturel, non seulement
moins cher, mais aussi plus productif
et plus écologique. Deux centrales,
celle de Zahrani et celle de
Beddaoui, sont équipées pour fonctionner
au gaz naturel et le plan du ministère
de l’Énergie prévoit de faire appel au
secteur privé pour convertir les autres
unités de production.
Mais encore faut-il assurer l’approvisionnement
de ces centrales en gaz ! Zahrani
et Beddaoui l’attendent depuis 1995…
L’option initiale était de construire un
gazoduc entre le Liban et la Syrie,
sachant que cette dernière sera ultérieu-
Le gaz, un combustible plus économique que le fioul
Le déficit se creuse à mesure
que le pétrole flambe
300
400
200
100
0
-100
-300
-500
-200
-400
-600
-170
100
Revenu net d'EDL (en milliards de dollars)
Coût du fuel-oil (en dollars par tonne)
310
-522
1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004 2005
Prix par pays de l'électricité
à usage domestique
0 2 4 6 8 10 12
3,0
2,6
2,0
1,9
1,5
1,4
1,3
0,9
0,7
3,5
4,1
5,4
6,6
7,2
8,7
9,6
10,9
Dubaï (citoyens)
Égypte
Libye
Abou Dhabi (citoyens)
Oman
Qatar
Algérie
Dubaï (non citoyens)
Abou Dhabi
(non citoyens)
Jordanie
États-Unis
Liban
Maroc
Union européenne
(en cents/kilowatt)
Note : Le prix moyen a été calculé sur la base de 500 kilowatts par
heure d'électricité à usage domestique, incluant les taxes fixes et la
TVA.
Arabie saoudite
Syrie
Koweït
selon lui de privatiser le plus tôt possible la distribution
de courant, il préfère cette option à
celle défendue par l’ancien ministre de l’Énergie
Maurice Sehnaoui, qui aurait également la
faveur du ministre de l’Économie Sami Haddad.
Pour Sehnaoui, même si l’État nomme des
individualités compétentes au nouveau
conseil d’administration et a recours à des
experts externes, il lui manquera toujours le
savoir-faire nécessaire pour restructurer une
compagnie aussi opaque qu’EDL. Il juge particulièrement
inadaptée la forme collégiale de
la direction de l’entreprise qui a besoin selon
lui d’un gestionnaire capable de prendre les
décisions qui s’imposent, loin des considérations
politiques de toutes sortes.
Dans son plan de restructuration du secteur
– qui a été le premier à présenter une
approche globale du problème et avait reçu à
ce titre le soutien de la Banque mondiale –,
Sehnaoui avait donc proposé de confier la
gestion d’EDL pour une période transitoire à
un opérateur privé de rang international. Les
objectifs du contrat (assainissement financier
et fragmentation des activités) seraient définis
par l’État dans un cahier des charges précis.
Le financement de l’opération serait
assuré par la Banque mondiale.
Pour justifier cette option, Sehnaoui a un argument
principal : aucun investisseur n’acceptera
de s’insérer dans une chaîne dont l’un des
principaux maillons reste géré par l’État. Le
problème n’est pas tant qu’il reste actionnairement
reliée à l’Égypte, un pays riche
en gaz. Le projet a souffert de délais
multiples et quand il a finalement été
achevé, en 2005, la Syrie a décidé, pour
des raisons politiques, de ne plus livrer
de gaz au Liban. Il existe une alternative
au projet terrestre : un terminal pour
regazifier du gaz naturel liquide (GNL)
qui serait livré par voie maritime. Mais
elle a l’inconvénient d’être chère : pas
moins de 400 millions de dollars. De
plus, au meilleur des cas, le chantier
durerait au moins quatre ans, alors que
les besoins sont urgents.
La construction d’un terminal de regazification
offshore s’avère moins chère et
plus rapide. Le projet avait été proposé
par Maurice Sehnaoui et il est repris par
le ministre actuel, Mohammad Fneich.
Il aura suffi d’opérations de maintenance
simultanées des unités de production en
Syrie et au Liban, le mois dernier, pour
replonger une grande partie du pays
dans le noir. La suspension, pendant
quelques jours, des livraisons d’électricité
syrienne a privé des milliers de Libanais
de plus de 18 heures de courant par jour,
sans parler des conséquences de telles
coupures pour les secteurs industriel, touristique
et commercial. En été, la hausse
de la consommation d’électricité à plus
de 1 900 mégawatts aggrave le problème
d’Électricité du Liban dont la capacité
maximale est de 1 891 MW. En réalité, sa
production effective est encore moindre :
1 512 MW, contre une capacité nominale
de 2 390 MW. Cette différence de près
de 40 % est due à l’obsolescence du
matériel et à une mauvaise maintenance.
Au déficit de production s’ajoutent en
effet les pertes dues au gaspillage technique
pendant le transport du courant,
qui représente 11 % du total, et les
pertes dues au gaspillage non technique
au niveau de la distribution, qui absorbe
28 % de la production.
Au final, sur les 10,6 milliards de kW
d’électricité consommés, dont 0,5 milliard
achetés de l’étranger, seuls 6,9 milliards
sont payés, soit 65 % de la production.
Ce manque à gagner prive la compagnie
des moyens de faire les investissements
nécessaires pour réhabiliter le
réseau et le moderniser. C’est un cercle
vicieux accentué par la flambée des cours
du brut. La structure des dépenses de la
compagnie résume la situation : les investissements
représentent moins du neuvième
des dépenses allouées aux achats de
combustibles, premier poste de dépenses
d’EDL.
Le secteur de l'électricité au Liban : production, transport et distribution
(en milliards de kilowatts)
Capacité
de production
Production
effective
Électricité
achetée
Électricité totale
disponible
Électricité
distribuée
Électricité
facturée
40 % de la capacité
des unités de production
est indisponible 11 % de gaspillage
technique
16,5 39 % de gaspillage
10,1 0,5 10,6
9,5
6,9
28 % de gaspillage
non technique
Le rationnement, symptôme d’une maladie chronique
re de l’entreprise publique, mais qu’il continue
de la diriger. L’État doit garantir au secteur privé
le transport effectif du courant produit et aux distributeurs
la possibilité de collecter les factures
dans toutes les régions libanaises. Or sa crédibilité
en la matière est proche de zéro, d’où la
nécessité de confier la gestion d’EDL au privé.
« L’effet de levier d’un contrat de gestion
serait déterminant pour débloquer des financements
non seulement privés, mais aussi
ceux d’organismes comme la Banque mondiale
ou la Banque européenne d’investissement
», dit-il. « Il y a deux ans, j’ai rencontré
les dirigeants de deux grands opérateurs
européens, dont Électricité de France, qui
avaient manifesté leur intérêt pour un éventuel
contrat de gestion. »
Privatiser ne se résume pas à la vente d’actifs
La privatisation n’est pas toujours synonyme
de vente. De multiples formules sont envisageables
pour associer le secteur privé au
développement d’un secteur.
Céder Électricité du Liban en tant que tel est
pour l’instant exclu, car les contours de l’entreprise
sont trop mal définis, sans compter
qu’il serait dommage de se contenter de
transférer au privé un monopole public.
Il est donc préférable de morceler les actifs
en fonction de trois grands pôles d’activité :
production, distribution et transport, le secteur
privé étant appelé à investir dans les
deux premiers pour lesquels le ministre de
l’Énergie estime les besoins à 1,3 milliard de
dollars d’ici à 2010.
Au niveau de la production seulement, un
milliard de dollars est nécessaire pour réhabiliter
les équipements et commencer à
remplacer la centrale de Jiyé, qui arrive en
fin de vie au meilleur des cas dans cinq ans,
et sera rapidement suivie par celle de Zouk.
Dans les dix ans, près de 50 % de l’outil de
production devra ainsi être remplacé pour
dégager une capacité additionnelle de 1 280
MW et atteindre une capacité de production
de 0,65 kW par personne, la moyenne
régionale étant de 0,78 kW, contre 0,47 kW
par Libanais aujourd’hui. Les formules possibles
sont des contrats de BOT ou de DBOT
avec de grands opérateurs mondiaux du
secteur, ou tout simplement des licences de
production d'énergie. Dans les deux premiers
cas, les investisseurs privés construisent
et gèrent l'unité de production. Au
terme du contrat, les actifs sont ensuite
transférés à l'État. Une licence, en
revanche, peut ne pas prévoir de transfert
final. « Dans la production, les formules de
BOT sont accessoires puisque la plupart
du temps, à la fin du contrat, les actifs
n'ont plus de valeur », souligne le consultant
Kamal Shéhadi.
Par contre pour la distribution, la vente du
réseau existant étant probablement exclue,
l'Etat accordera sans doute des concessions
au secteur privé, comme celle qui existe par
exemple à Zahlé. Il octroie ainsi des licences
pour développer et opérer le réseau existant,
sans lui en céder la propriété.
Pour Kamal Shéhadi, la privatisation de la
distribution est non seulement un objectif
en soi, mais elle facilitera aussi celle de la
production, par la garantie implicite que
l’électricité produite sera payée. « Une
dizaine de sociétés sont prêtes à entrer
dans ce secteur, ce qui permettrait d’améliorer
la collecte dans les régions qui
nécessitent de lourds investissements »,
affirme-t-il. Au total, quelque 300 millions
de dollars sont nécessaires dans la distribution
sur les trois prochaines années,
notamment pour installer des compteurs
actionnables à distance afin de limiter les
pertes non techniques qui représentent
aujourd’hui près de 28 % de la production,
contre 3 % en France. Ce terme désigne
les pertes dues aux branchements illégaux,
ou aux compteurs trafiqués.
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