Les promesses en dollars pleuvent sur le Liban qui, de son côté, assure que la reconstruction sera transparente et efficace. Des mots en attendant les actes…

Dans son malheur, le Liban trouve une
source de réconfort : ses amis sont
nombreux, riches et disposés à l’aider.
La guerre n’était pas encore finie que l’Arabie
saoudite et le Koweït avaient déjà offert 800
millions de dollars à eux deux. Quelques jours
plus tard, le 31 août, des bailleurs de fonds
réunis à Stockholm augmentaient la mise : au
lieu des 500 millions de dollars réclamés par
le Liban, ils lui en ont promis pour 940 millions.
La Suède avait lancé l’initiative de cette
conférence dès l’annonce de la cessation des
hostilités. Une soixantaine d’États et d’organisations
y ont participé. Une avalanche de
billets verts – à laquelle il faut ajouter le milliard
de dollars promis par divers organismes
islamiques – à faire pâlir d’envie nombre d’États
de la planète. Pourtant, un sentiment de
malaise prévaut, car l’utilisation de ces fonds
n’a toujours pas été clarifiée. « Le Liban a
moins besoin d’argent que d’une bonne
canalisation de cet argent. Il faut trouver le
moyen de répartir l’aide de façon équitable et
mettre en place cet État de droit que les
Libanais réclament », résume le chef de la
Délégation de la Commission européenne,
Patrick Renauld.
À Stockholm, le Premier ministre Fouad
Siniora a souligné qu’aucun pays ne s’est
jamais préparé au genre de désastre qui a
frappé le Liban cet été. La guerre a tué près de 1 200 personnes et a blessé plus de
4 000 autres. Environ le quart de la population
a été déplacée. Les dégâts matériels
directs ont été estimés à 3,6 milliards de dollars.
Pour parer au plus pressé, la délégation
libanaise dépêchée dans la capitale suédoise
a présenté un programme de “première
urgence” destiné à remettre le pays en ordre
de marche en attendant un plan plus global,
à long terme. Dans un document, elle
détaille une série de projets applicables
immédiatement dont l’objectif est de rétablir
une certaine forme de normalité dans
les vies de ceux qui ont été affectés le plus
durement par la guerre.
Les projets présentés ne sont pas exhaustifs.
D’autres verront le jour plus tard, précise le
document remis aux bailleurs de fonds,
notamment pour la réparation des monuments
culturels et historiques endommagés
par la guerre, ou encore l’assistance aux
réfugiés palestiniens affectés par le conflit.
Il s’agit d’abord d’assurer des conditions de
logement acceptables aux personnes déplacées
en leur fournissant des abris temporaires
et en garantissant leur sécurité à travers
le déminage des zones inondées de
bombes à sous-munitions (il y en aurait un
million selon Handicap International) et la collecte
des bombes non explosées. Il s’agit
ensuite de rétablir une capacité minimum en
termes d’infrastructures, d’accès aux services
sociaux de base et des activités génératrices
de revenus.
La coordination de ce processus sera assurée
par le gouvernement libanais, qui sera
assisté par les différents organismes publics
et administrations compétentes, tels que le
CDR, précise le rapport qui évoque aussi la
nécessité de mettre en place un système
d’information en mesure de recenser tous les
efforts « afin de s’assurer que tous les
besoins sont satisfaits, et les réalisations communiquées au grand public ».
La mobilisation et l’allocation des ressources
se feront à travers un fonds spécifique,
conformément à la proposition du gouverneur
de la Banque centrale, a annoncé le gouvernement
aux bailleurs de fonds, même si près
d’un mois après cette annonce, aucune décision
n’avait encore été prise en la matière.
Pourtant le besoin de transparence est pressant,
tant la valse des chiffres est étourdissante
: d’un côté, s’amoncellent les promesses
d’aides, alors que concrètement, miseptembre,
l’État n’avait encaissé que 124 millions
de dollars (sans compter les dépôts effectués
à la Banque centrale pendant la guerre par
l’Arabie saoudite et le Koweït pour 1,5 milliard
de dollars pour soutenir la livre). D’un autre
côté, les estimations des dégâts fusent de
toutes parts sans que l’on sache si elles sont
sérieuses ou volontairement gonflées.
Quoi qu’il en soit, les dégâts matériels sont
dans l’ensemble gérables par un pays tristement
habitué à entreprendre d’autant plus rapidement l’effort de reconstruction que les
fonds sont disponibles. Même s’il faut opérer
une distinction entre la réhabilitation des
infrastructures (2,5 milliards de dollars de
pertes selon le CDR) et les dégâts infligés aux
habitations et aux établissements commerciaux
(un milliard), dont la réparation est plus
complexe. Les débats qui ont commencé à
propos des plans d’urbanisme de la banlieue
sud en témoignent.
La véritable difficulté est ailleurs : sans
réformes, le Liban menace de devenir un
puits sans fond, où l’argent se déverse sans
que le moteur de l’économie ne redémarre.
Le débat n’est pas nouveau, mais la situation
est aggravée par la détérioration de l’activité
et le dérapage des finances publiques dus à
la guerre.
Le Fonds monétaire international prévoit par
exemple une récession de 3,2 % en 2006,
après une croissance de 1 % en 2005,
même s’il table sur un rebond de 5 % en
2007. Officiellement, les autorités libanaises
tablent quant à elles au mieux sur une stagnation
du PIB cette année. La croissance qui
a été enregistrée au premier semestre sera
au moins annulée au second, explique par
exemple le bulletin de la Blominvest qui envisage
aussi une faible récession de -0,3 %.
La déclaration du représentant du FMI à la
conférence de Stockholm rend bien compte
du problème : « En plus d’une assistance à la
relance immédiate, qui est l’objet de cette
conférence, le Liban va avoir besoin d’un
soutien très important en termes de prêts
subventionnés. Sans une telle assistance, le
risque est bien réel que la combinaison d’une
hausse des besoins de financement de l’État,
d’un relèvement des taux d’intérêt internationaux
et d’une baisse de la croissance libanaise
propulse à nouveau la dette dans une
spirale infernale. »
D’où l’insistance des “amis” du Liban, au
premier rang desquels figure la France, pour
que le gouvernement présente un plan de
réformes assorti d’un calendrier.
Si le président Jacques Chirac, qui avait déjà
joué un rôle moteur dans l’organisation de la
conférence de Paris II, a appelé « à la solidarité
internationale en faveur du redressement
et de la reconstruction du Liban », son
ministre de l’Économie et des Finances a, de
son côté, rappelé que le Liban a besoin d’un
programme économique « crédible » pour attirer
les investisseurs étrangers et bénéficier du
soutien du Fonds monétaire international et de
la Banque mondiale. La France « souhaite
contribuer au programme de réformes qui est
indispensable et doit être mis en place rapidement,
parallèlement au programme de
reconstruction », a dit Thierry Breton, mais il a
insisté pour dire « combien il est important
que les autorités libanaises s’entendent malgré
les divergences qui existent » pour présenter
un programme commun.
Des experts du FMI étaient attendus à
Beyrouth pour une mission d’information à
propos des besoins du pays. Le chef de service
de l’Inspection générale des finances,
Jean-Pierre Jouyet, qui avait notamment
suivi la conférence de Paris II, a aussi été
mandaté par Jacques Chirac pour discuter
avec les autorités de leurs besoins.
« Nous les poussons à établir un plan, mais pour
l’instant nous n’avons rien de solide », commente
le diplomate d’un pays membre du “core
group”, c’est-à-dire le cercle des bailleurs de
fonds qui travaillent déjà depuis plusieurs mois
aux préparatifs d’une conférence de Beyrouth,
censée faire suite à celle de Paris II.
En fait, si la guerre a renforcé, si besoin était,
la volonté de la communauté internationale, c’est encore du côté libanais que le bât blesse.
Le Premier ministre Fouad Siniora a assuré à
Stockholm que l’agenda de réformes du gouvernement
(dont l’objectif est entre autres de traiter
le problème de l’endettement excessif du Liban)
reste non seulement d’actualité, mais qu’il est
crucial : « Il est au coeur de la vision du gouvernement
pour la relance et la reconstruction du
pays. » En marge des réunions annuelles du
Fonds monétaire international et de la Banque
mondiale, la délégation libanaise a rencontré le
“core group” à qui elle dit avoir présenté ce programme
de réformes, mais, à Beyrouth, personne
n’a connaissance de son contenu. S’agit-il de
la même présentation “power point” qui circulait
avant la guerre, était critiquée de toutes parts et
n’a en tout cas jamais été discutée en Conseil
des ministres ?
Rien ne filtre si ce n’est une fois encore des
chiffres à plusieurs zéros, censés rassurer –
la presse parle d’une enveloppe de plus de
sept milliards de dollars qui serait allouée par
les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne
et les pays du Golfe.