Le gouverneur de la Banque centrale estime que la croissance sera nulle en 2006 et détaille les mesures prises pour soutenir le secteur bancaire. Il estime que les réformes sont encore plus urgentes qu’avant-guerre, même si le système financier a tenu le choc.

Au-delà des pertes matérielles chiffrées à
3,6 milliards de dollars, quel indicateur fautil
observer selon vous pour évaluer l’impact
de la guerre et du blocus sur l’économie
réelle ?
Le département de statistiques de la Banque
centrale table sur un scénario de croissance
zéro pour 2006. C’est conforme avec les échos
qui me parviennent du monde des affaires selon
lesquels le premier semestre était bon, ce qui
devrait équilibrer les résultats sur l’ensemble de
l’année, même si certains secteurs ont été touchés
plus que d’autres. L’activité économique
aura perdu deux milliards de dollars cette
année. Nous attendons encore les résultats
d’une enquête menée auprès des banques pour
évaluer l’ampleur des pertes de leurs clients
débiteurs, mais l’évolution du volume des
chèques compensés – qui a reculé de 20-25 %
sur la période – est déjà significative de la réalité
du monde des affaires. Nous ne pouvons
avancer de chiffres plus précis sur les pertes
réelles, car la Banque du Liban n’en a pas les
moyens. Il y a eu beaucoup d’exagération en la
matière. Il est impensable par exemple que le
Liban ait pu perdre dix milliards de dollars en
deux mois, alors que la taille de son économie
est de 20 à 22 milliards de dollars.
Le système financier a absorbé le choc,
mais n’est-ce finalement pas l’Arabie saoudite
et le Koweït qui ont fait fonction de
“prêteur en dernier ressort” pour le
soutenir ?
Nous avons apprécié l’initiative de ces deux Riad Salamé a reçu le 18 septembre le prix du meilleur gouverneur de banque centrale au monde, décerné par le magazine britannique
Euromoney. Le prix lui a été remis par le président d’Euromoney Institutional Investor PLC, Padraic Fallon, à Singapour, en marge des
réunions de l'assemblée annuelle du FMI et de la Banque mondiale. Selon M. Fallon, Riad Salamé, qui occupe son poste depuis 13 ans,
« a toujours relevé avec succès d'énormes défis, le dernier étant celui des implications de la dernière guerre. »
pays qui est venue à un moment où les marchés
avaient besoin de sentir que leur pays n’était pas
isolé financièrement. Leur apport cumulé de 1,5
milliard de dollars a freiné la baisse de confiance.
Cependant, les marchés considèrent le système
financier comme un tout. Si ces dépôts
étaient arrivés dans un système affaibli, ils n’auraient
pas eu le même effet. Une initiative similaire
en 1997-1998 n’a pas empêché les détériorations
monétaires qui ont culminé en 2001 et
ont rendu nécessaire l’organisation de la conférence
de Paris II. C’est la crédibilité du système
et sa fiabilité qui ont permis à cet apport de 1,5
milliard de faire la différence, alors que sa taille
globale est de 70 milliards de dollars.
Au total, le flux de sorties de capitaux a été plus
important qu’au lendemain de l’assassinat de
l’ancien Premier ministre Rafic Hariri. Il a représenté
3,5 % des dépôts, contre 2 % l’année
dernière. Cette proportion reste acceptable,
d’autant qu’avec la cessation des hostilités, le
mouvement s’est inversé. Les mouvements de
conversion ont en revanche été moins importants
qu’à la suite de l’attentat du 14 février
puisque le taux de dollarisation est passé de 72
à 75 % alors que le bond était de 70 à 80 %
l’année dernière. Globalement, le recul des
dépôts a été de 2,5 milliards de dollars, mais le
choc de juillet et août n’a pas entamé l’augmentation
enregistrée au premier semestre.
Le secteur bancaire réclame des mesures
pour l’aider à faire face au problème de la
détérioration de la qualité de son portefeuille
de crédits. Comment y répondez-vous ?
Nous avons choisi deux types d’initiatives pour
prendre à la fois en compte l’impact des pertes
directes et celui des pertes indirectes. Le principe
général est de disqualifier le moins de
comptes possibles à court et moyen terme,
sachant que nous sortons d’une guerre et que
les banques doivent assumer une partie du coût.
Notre action vise à en modérer l’impact, tout en
restant dans les normes internationales.
En ce qui concerne les clients qui ont subi des
pertes directes, les banques les absorberont
sans disqualifier les débiteurs s’ils peuvent poursuivre
leurs activités. Elles auront la possibilité
d’amortir les garanties immobilières récupérées
sur 20 ans au lieu de cinq, ce qui leur permettra
de dégager des flux de trésorerie. Elles pourront
sinon choisir de financer ces cas en puisant
dans leurs réserves générales. Une circulaire
devrait aussi revoir la comptabilisation du portefeuille
d’eurobonds qui a subi une dévalorisation,
en conformité avec les critères de Bâle II.
D’autre part, pour aider les banques à faire
face aux incidences indirectes de la guerre
sur leurs débiteurs, la Banque centrale va
prolonger la circulaire 41 qui autorise le
règlement de dettes par des apports en
immobilier et en actions et permet d’échelonner
l’amortissement sur six ans.
Nous allons en outre donner la latitude aux
banques de prolonger d’un an les crédits bonifiés
(NDLR : dont le montant total est estimé à
1 620 milliards de livres). Les débiteurs dont les
prêts seront remboursés par Kafalat auront la
possibilité de bénéficier à nouveau de sa garantie.
Enfin, la circulaire 81 va être amendée pour
relever de 75 à 100 % des fonds propres le
financement des fonds de roulement.
Par ailleurs, la Banque centrale va encourager
le recours à des crédits subventionnés dans le
cadre d’accords avec la SFI (groupe Banque
mondiale), la Banque européenne d’investissement
(BEI) ou l’Agence française de développement.
L’objectif est de mettre à la disposition
de Kafalat et des banques une enveloppe de
600 millions de dollars de fonds à moyen
terme, à faibles taux. L’accord avec la BEI a été
adopté par le Parlement et attend les décrets
d’application du Conseil des ministres. Les
deux autres n’ont pas encore été finalisés.
Le service de la dette est à nouveau en
hausse cette année, les effets de Paris II
s’étant estompés. La politique monétaire
peut-elle retarder longtemps encore les
réformes, ou y a-t-il urgence ?
Le Liban avait besoin de réformes avant-guerre,
il en a non seulement encore besoin
aujourd’hui, mais il lui faut un appui de taille,
en termes de donations. Le problème le plus
important est celui du déficit public, car la
Banque centrale a réussi à gérer le stock de la
dette en réduisant à 26 milliards de dollars la
part qui dépend des marchés. Cette stratégie
s’est traduite par une stabilisation des taux
d’intérêt au moment où ils augmentaient sur
les marchés internationaux. Le Liban continue
de s’endetter à des taux compétitifs par rapport
à son rating. Mais en aucun cas je ne prétendrais
que la politique monétaire et l’ingénierie
financière peuvent se substituer aux
réformes. Si le Liban gagne du temps, c’est
que les flux de capitaux vers notre pays sont
supérieurs au rythme d’expansion de la dette.
La tendance s’est-elle inversée ?
La balance des paiements était excédentaire de
2,5 milliards de dollars au premier semestre et
elle a perdu 1,5 milliard de dollars en juillet. Août
a été à nouveau excédentaire de 234,5 millions,
portant le solde cumulé à 1 607,5 millions de
dollars. Je ne prévois pas de crise, mais la
logique voudrait que nous profitions de l’appui
international, ainsi que des capacités financières
des pays qui appuient traditionnellement le Liban
pour mettre en place les réformes. Certaines
sont applicables de toute façon, comme la
restructuration du secteur de l’énergie, d’autres,
telles que les privatisations, doivent être réévaluées,
en fonction des destructions notamment.
Le gouvernement y travaille. Nous n’avons pas
de certitudes qu’elles seront adoptées faute de
confiance entre les parties politiques qui ont la
destinée du pays entre leurs mains.
Où en est le projet de fonds que vous avez
proposé pour gérer les aides
internationales ?
En tant que conseiller de l’État, et après avoir
discuté différentes formules avec le président
du Conseil, la Banque centrale a proposé la création d’un fonds dont les actionnaires
seraient les pays donateurs, représentés au
conseil d’administration, et dont le président
serait nommé par l’État libanais. Ce fonds
agirait comme une banque. La décision et
l’exécution des projets resteraient du ressort
de l’État et de ses institutions. Le fonds se
chargerait, quant à lui, du déboursement et
de l’étude des dossiers financiers, ainsi que
du suivi des dépenses, dans un souci de
transparence. Les aides aux populations
sinistrées passeraient notamment par lui plutôt
que par le Conseil du Sud par exemple. La
proposition est acceptée en principe, mais
elle n’a pas encore été discutée en Conseil
des ministres.
Les chiffres de la dette publique qui sont
publiés ne sont pas consolidés à tout le secteur
public, y compris la Banque centrale,
n’est-ce pas un tort ?
Non. Cette suggestion avait été réalisée sur la
base d’un rapport du FMI qui a ensuite corrigé
le calcul qu’il avait effectué, car il n’avait pas
consolidé l’ensemble du bilan de la Banque
centrale. Le Liban n’a pas avantage à une telle
consolidation qui se fait en Amérique du Sud,
où c’est la Banque centrale qui contracte des
emprunts pour le compte de l’État.
D’ailleurs, si la consolidation se faisait, elle
aboutirait à une diminution de la dette
publique, pas l’inverse. Si la Banque centrale
rembourse tout ce qu’elle doit, il lui reste 2,5
milliards de dollars nets, auxquels il faut
ajouter ses avoirs en or, ses propriétés
immobilières et son portefeuille d’actions,
soit un total de 10 milliards de dollars. Ils
viendraient diminuer les 40 milliards de dette
du gouvernement. La Banque centrale contribue
positivement par ailleurs au budget de
l’État, puisque ses fonds propres sont passés
de 60 millions de dollars en 1993 à 1,5 milliard
cette année. Sur la période, elle a versé
quatre milliards de dollars au Trésor.