Les autorités libanaises estiment que le chômage
va passer de 8-10 % avant-guerre à
25 %, en raison des licenciements provoqués
par la crise économique. L’économiste
Kamal Hamdan prévoit lui aussi un doublement
du chômage dans les prochains mois. Les
emplois temporaires sont les plus touchés. Ils
représentent 11 % de la population active, soit
122 000 personnes selon le gouvernement.
Certains secteurs sont très durement touchés
et les experts s’accordent à dire que le tourisme
et les services vont payer le tribut le plus
lourd : la saisonnalité de l’activité implique une
grande flexibilité des emplois et les hôtels et les
restaurants ont été les premiers à licencier en
masse. L’industrie et l’agriculture sont aussi
sévèrement affectées, notamment les unités
de production situées dans les zones qui ont
été bombardées.
Quelque 80 à 90 entreprises ont été
détruites et leurs employés ont été mis au
chômage technique, selon Fadi Abboud,
président de l’Association des industriels.
Les licenciements ne sont pas pour autant
automatiques. « Nous attendons de voir
quelle aide le gouvernement nous apportera
avant de rompre les contrats de travail,
mais il est sûr que nous ne pourrons supporter
ces pertes seuls », explique Michel
Waked, directeur général et actionnaire de
Liban Lait.
Le bilan du chômage d’après-guerre sera
toutefois difficile à établir en raison de la
complexité du marché de l’emploi. Les bas
salaires poussent beaucoup de Libanais à
cumuler les jobs, notamment les fonctionnaires
: « Personne ne peut faire vivre sa
famille avec 300 000 livres par mois »,
explique Me Georges Khadige, avocat et
La société métallurgique Sidem
qui emploie environ
500 personnes n’a pas modifié
sa politique salariale.
professeur de droit du travail. Les emplois
dits informels, qui concernent en particulier
les femmes, sont aussi très nombreux, et ces
employés payés « au noir », qui travaillent
parfois depuis des années dans l’entreprise,
n’ont pas été payés dès le mois d’août,
contrairement à leurs collègues sous
contrat.
En revanche, la vague de licenciements est
encore relativement contenue pour les
salariés qui bénéficient de contrats à durée
indéterminée. « Les chefs d’entreprise ont
aussi conscience que le fait de réduire ou
de supprimer les salaires achèverait de
paralyser l’économie pour une durée indéterminée
», explique Armand Pharès, président
du RDCL. D’après Sami Nader, analyste en
économie, « les quelques entreprises qui ont
eu recours aux licenciements dès la fin de la
guerre corrigeaient des excès antérieurs à la
période de crise ». Les autres attendent des
critères objectifs pour réfléchir à moyen
terme. « Or, les prévisions sont impossibles à
ce jour, ce qui est grave. »
La politique salariale des entreprises est
donc empirique. Les plus grandes et les
filiales de groupes régionaux ou internationaux
aux reins solides ont tenu à assurer la
continuité. « Nous n’avons rien modifié à
notre politique salariale ni même obligé les
employés à prendre leurs congés payés »,
témoigne Rabih Khoury, directeur du personnel
de la société métallurgique Sidem
qui emploie environ 500 personnes. Certaines sont même allées jusqu’à accorder
des primes de soutien à leurs effectifs.
C’est notamment le cas de MTC Touch qui,
tout en prolongeant ses horaires allégés
d’été jusqu’en octobre, a récompensé ses
salariés en leur versant un double salaire
en août. Beaucoup, comme Microsoft par
exemple, ont délocalisé provisoirement leurs
salariés dans d’autres bureaux de la région.
Les petites et moyennes entreprises ont, quant
à elles, souvent poussé dans un premier temps
les salariés à prendre leurs congés payés. Elles
ont ensuite envisagé de réduire le temps de
travail, diminuant les salaires proportionnellement,
afin de réduire leurs charges salariales.
Car les entreprises, souvent endettées, n’ont
pas de marge de manoeuvre suffisante pour
supporter le poids d’une masse salariale
improductive durant plus d’un mois. « Dans
notre secteur, nous commençons à recevoir
des CV d’anciens salariés de nos concurrents,
ce qui révèle leurs difficultés. Si nous n’avons
pas licencié, malgré une baisse de chiffre d’affaires
de 80 %, nous avons quand même réduit
le temps de travail », explique Marc Naman,
patron de Green & Co-IllyCaffe.
Beaucoup d’entreprises qui fonctionnaient
déjà avec des effectifs minimums, à la suite
de précédentes restructurations, se sont
retrouvées dans l’incapacité de se départir
de leurs ressources humaines, au risque de
nuire gravement à leur activité. D’autant
que pour certaines sociétés, les ressources
humaines représentent un avantage
concurrentiel et les salariés formés et spécialisés
sont un atout qu’il ne s’agit pas de
perdre de manière inconsidérée. Les coeurs
de métiers sont donc préservés à tout prix,
comme en témoigne Fady Gemayel, PDG de
la Cartonnerie Gemayel Frères.
Il existe aussi un phénomène spécifique dû à
l’ancienneté de salariés qui ont déjà traversé la
première guerre. Leur fidélité pousse les
entreprises à préserver les emplois de ces
salariés qui ont des décennies de maison. « La
moyenne d’ancienneté chez Liban Câble est
de 19 ans, et nous avons tout fait pour ne
pas réduire les salaires de nos employés.
Dans un souci d’équité, nous n’avons pas
voulu pénaliser les employés qui faisaient
un long et périlleux voyage pour venir travailler
dans notre usine à Jounié, ni ceux
qui étaient dans l’impossibilité de s’y
rendre. Les salaires seront examinés au cas
par cas, en prenant en compte aussi l’engagement
des personnes », explique le PDG
Ghassan Bilbol.
Déblaiements : le Hezbollah paie
les ouvriers 20 000 livres par jour
Le salaire journalier offert par les organisations
émanant du Hezbollah aux
ouvriers sans qualifications est de
20 000 livres, soit environ trois à quatre
dollars de plus que le tarif pratiqué sur la
plupart des chantiers du centre-ville. Si
les activités liées à la construction des
projets de luxe sont ralenties par l’attentisme
des investisseurs, elles le sont donc
aussi, d’un point de vue logistique, par
la priorité accordée au rétablissement
des infrastructures vitales en période
d’après-guerre et au nettoyage d’urgence
des débris de nombreux immeubles
détruits ou endommagés dans la banlieue
sud de Beyrouth.
Pénurie de personnel
sur certaines niches
Alors que le spectre du chômage et des
réductions de salaires hante de nombreux
salariés, certains segments du marché
de l’emploi, généralement occupés
par des étrangers, souffrent d’une pénurie
de personnel. C’est le cas de la grande
majorité des emplois domestiques, tenus
par des ressortissants philippins ou asiatiques
qui ont été rapatriés en nombre
pendant la guerre. Résultat, ceux ou
celles qui restent demandent des salaires
« exorbitants », allant jusqu’à 500 dollars
par mois, selon des maîtresses de maison
effarées. Si le départ « spontané » des
employés non qualifiés asiatiques, égyptiens
ou syriens a parfois arrangé les
grosses sociétés qui ont ainsi économisé
des salaires. D’autres ont tout fait
pour les dissuader de quitter le pays.
C’est notamment le cas de l’industriel
Folda, qui a accordé « une petite
prime de 50 à 100 dollars à ses
employés indiens et sri lankais pour les
motiver », selon le directeur du personnel
Kamil Khalifé. Résultat, « seulement
deux à trois sur 30 sont partis ».
Déjà abonné ? Identifiez-vous
Les articles de notre site ne sont pas disponibles en navigation privée.
Pour lire cet article, veuillez ouvrir une fenêtre de navigation standard ou abonnez-vous à partir de 1 $.
Pour lire cet article, veuillez ouvrir une fenêtre de navigation standard ou abonnez-vous à partir de 1 $.


