Le point sur la restructuration de la filiale libanaise du groupe Kettaneh.

“Family is beautiful”
Plus de 90 % des entreprises américaines
sont familiales, répond Nabil Kettaneh, à
qui l’interroge sur la capacité d’adaptation
d’un actionnariat familial aux évolutions
du marché. Cela dit, il n’y a pas de
recette miracle pour réussir, affirme-t-il.
« Il faut savoir résoudre une contradiction
: la famille doit être suffisamment
intéressée à l’entreprise – notamment
pour comprendre ses besoins, ce que
des actionnaires en Bourse ne prennent
pas la peine de faire – sans trop s’y impliquer
non plus. Le management doit rester
du ressort de professionnels, même
s’il n’est pas exclu que des membres
compétents de la famille occupent des
fonctions opérationnelles. À chacun de
trouver la formule la plus adaptée à son
cas », explique le PDG des Établissements
Kettaneh. Pour sa part, il envisage
la création d’un conseil de surveillance
familial.
Nabil Kettaneh, patron du groupe éponyme,
a toujours cru dans l’avenir des
entreprises familiales. Les plus grands
noms des affaires mondiales sont gérés par des
familles, se plaît-il à souligner, citant Carlson
Wagon Lits, Wal-Mart, Hewlett-Packard ou une
entreprise japonaise âgée de 650 ans :
Kikkoman (fabricant de sauce soja). L’homme a
donc à coeur d’assurer la pérennité du groupe
créé en 1922 par les quatre frères Kettaneh, son
père Charles et ses oncles Francis, Alfred et
Désiré. Il lui a fallu pour cela s’atteler à deux
défis : d’une part trouver une solution à la volonté
de désengagement d’une partie des actionnaires
et d’autre part restructurer le groupe
alourdi par un endettement excessif qui a atteint
les 25 millions de dollars.
« Lors du décès d’Anthony Kettaneh, le pilier de
la branche “Francis” de la famille, établie aux
États-Unis, ses héritiers ont préféré se retirer de
la filiale libanaise du groupe », explique Nabil
Kettaneh. Il lui a alors fallu trouver un repreneur.
Le Commerce du Levant de novembre 2005 a
rendu compte d’un accord qui était en passe de
se conclure avec un consortium de trois investisseurs
(Sélim Ghorayeb, Sami F. Khouri et le
groupe al-Muhaidib), mais l’affaire ne s’est finalement
pas concrétisée. « Notre activité était trop
éloignée de leur domaine de compétence. » Ce
sont donc les héritiers de Charles Kettaneh
(Nabil, Naila Kunig et leurs trois neveux) qui
décident de racheter les parts de leur cousin
dans la société libanaise. La transaction a été
finalisée en juillet.
Seul aux commandes, l’actionnariat resserré
concentre désormais toute son attention au tra vail de restructuration de l’entreprise d’autant
plus nécessaire que la guerre en a affecté l’activité
: le chiffre d’affaires prévu pour 2006 ne
sera plus que de 35-40 millions de dollars au
lieu des 55-60 millions prévus initialement.
« L’objectif est de retrouver un ratio d’endettement
acceptable. Nous prévoyions d’y arriver en
2007, cette guerre nous a obligés à reporter
l’échéance à 2008 », déclare Nabil Kettaneh.
Le désendettement se fera de plusieurs façons.
D’abord, par le renforcement des fonds propres
à travers l’incorporation d’obligations d’un montant
total de 10 millions de dollars, souscrites par
la famille. Puis, par l’incorporation de bénéfices
et, si nécessaire, l’injection nouvelle de capitaux,
« mais nous ne pensons pas en avoir besoin ».
Kettaneh a cédé en priorité son activité de télécoms
(Siemens), sachant que la maison mère a
elle-même vendu sa filiale de téléphonie mobile
au taïwanais Ben Q « avec qui je ne voulais pas
travailler », explique le patron de l’entreprise.
« Le secteur du portable n’est plus intéressant
pour une entreprise comme la nôtre qui se
retrouve en concurrence avec le boutiquier du
coin. Nous enregistrions des pertes malgré tous
les efforts de réduction de coûts. »
Le groupe a ensuite renoncé à sa filiale pharmaceutique
Kettaneh Pharma qui commercialisait
les produits (surtout oncologiques) de Scherring
Plough. « Il s’agit d’un laboratoire relativement
petit par rapport aux géants mondiaux qui pourrait
être racheté par un concurrent », précise
Nabil Kettaneh, qui a préféré éviter de courir le
risque et a vendu ses droits au groupe Abela
Pharmaceutique. Ce dernier enrichit ainsi une
gamme déjà fournie. « Il s’agit d’une décision
purement stratégique, car les résultats financiers
ont toujours été au rendez-vous. »
Kettaneh s’est aussi désengagé du partenariat
qu’il avait constitué avec Assaad Raphaël pour la
distribution de Porsche. « Nous n’avions pas les
mêmes méthodes de travail, il est surtout amoureux
de la marque. Je crois avoir vendu au bon
moment, au pic des ventes en juin. »
Le groupe qui représente par ailleurs le cigarettier
Philip Morris prévoit que ce dernier volera de
ses propres ailes d’ici à la fin de l’année. « La
séparation se fera à l’amiable, et nous continuerons
certainement à collaborer sous une forme
ou une autre (location de bureaux situés à Dora,
notamment) », précise Nabil Kettaneh, selon qui
les grandes marques internationales de tabac ne
veulent plus de représentants afin de maîtriser
directement les risques liés à des procès éventuels.
« Nous sommes le dernier endroit dans la
région où Philip Morris a encore un agent. »
Kettaneh a ainsi réduit son périmètre d’activités
au Liban à quatre secteurs : l’automobile,
avec les marques Volkswagen, Audi et
Skoda ; l’équipement hospitalier ; l’énergie,
en association avec Siemens AG ; et Evenflo
pour le bébé et l’enfant.
Il a aussi investi dans des sociétés de distribution
spécialisées dans l’électroménager, telles que
Aces (joint-venture avec le groupe Pharaon) et
Reco/Homeline. La première regroupe les
agents de plusieurs marques de produits
“blancs” et “bruns”, la seconde est une
enseigne de distribution réunissant aussi plusieurs
partenaires désireux de suivre la tendance
au développement de grandes surfaces et de
surfaces de ventes spécialisées.
Tous les efforts de la direction sont désormais
concentrés sur la recherche de synergies et
d’économies opérationnelles. « Les frais généraux
ont déjà été réduits de 35 % », souligne
Nabil Kettaneh, qui précise toutefois avoir protégé
l’emploi au maximum. Les salariés ne sont
plus que 150 au lieu de 200-220, avant la
restructuration et les cessions d’actifs. La guerre
a toutefois imposé des révisions de conditions
et de temps de travail, affirme le PDG. « Nous
avons continué de payer 100 % de leur salaire à
un noyau de personnes indispensables. Un
deuxième groupe a été rémunéré à 70 % de son
salaire, en travaillant moitié moins. Enfin un troisième
groupe reste à la maison en encaissant
55 % de son salaire. » Kettaneh attend que la
situation se stabilise durablement pour revenir à
la normale en matière de salaires. Car les
chiffres d’affaires sont en recul dans trois
domaines d’activité. Le secteur de l’automobile
est le plus touché (trois Audi vendues en août et
18 en juillet par exemple, après un pic de 41 en
juin). Les ventes dans le secteur médical et paramédical
ne dépasseront pas les 60 % de celles
de l’année 2005, alors que ce secteur souffre
déjà des retards de paiements qui réduisent sa
rentabilité (problèmes entre les hôpitaux et la
Sécurité sociale). L’électroménager a le mieux
résisté, les prévisions étant d’un chiffre d’affaires
représentant 80 % de celui de l’année précédente.
Quant au domaine de l’énergie, il se porte
bien, plusieurs contrats étant en cours, notamment
pour celle de la centrale de Zahrani et celle
de Beddaoui (environ deux millions d’euros).
Nabil Kettaneh affirme enfin s’employer à instiller
une nouvelle culture à tout son personnel.
« Les incitations financières dont bénéficient les
vendeurs ne sont plus liées à leur contribution
aux profits, qui ne se calculent qu’en fin d’année,
mais à leur contribution au cash-flow, une
exigence quotidienne », explique-t-il. La dynamisation
de la gestion des ressources humaines
passe aussi par le rajeunissement des effectifs
dont l’âge moyen est désormais de 28-29 ans,
au lieu de 54 ans, en 2000. « Je ne veux plus
de fonctionnaires, mais des “entrepreneurs” qui
savent prendre des initiatives et agissent. »
Un groupe au chiffre d’affaires de 300 millions de dollars
Les Établissements Kettaneh font partie
du groupe éponyme appartenant aux
familles des deux frères Kettaneh (Charles
et Francis) qui ont racheté les parts de
leurs deux autres frères, cofondateurs de
l’entreprise. Le groupe compte deux
domaines d’activités : commerciales d’une
part et de construction de l’autre.
Il est présent, à travers divers sociétés et
établissements nationaux, en Arabie saoudite,
à Qatar, en Égypte, en Jordanie, de
façon plus limitée en Palestine, en Irak et
en Iran. Le groupe a aussi des bureaux de
représentation à Paris et New York et il
étudie la possibilité de s’implanter en
Algérie (construction).