La “dépollution militaire” du Sud coûtera cher : environ 60 millions de dollars qui seront répartis entre forces armées, sociétés privées et ONG, le tout sous l’oeil attentif de l’ONU.
A u moins un million de bombes à sousmunitions
(BASM) et 400 000 mines polluent
le Sud. Assainir les lieux (sachant
que 375 000 mines resteront sur la ligne bleue
sur décision des autorités libanaises) va coûter
cher : environ 60 millions de dollars. Un pactole
que les bailleurs de fonds réunissent au fur et à
mesure, puis distribuent aux multiples acteurs.
Beaucoup de monde travaille en effet à
“dépolluer” le Sud des mines et surtout des
BASM laissées par l’armée israélienne : des
sociétés privées et des ONG sous contrat
avec l’ONU, certains contingents de la Finul,
l’armée libanaise…
Cette vaste opération est financée de deux
manières : d’une part, le Volunteer Trust
Fund, un fonds rattaché à l’ONU, qui a réuni
plus de sept millions de dollars début
octobre ; d’autre part, les bailleurs bilatéraux,
publics ou privés, se multiplient.
Après avoir consacré 50 millions de dollars
au déminage du Sud en 2001, les Émirats
arabes unis remettent notamment sur la
table 20 millions de dollars, et plus si
nécessaire. Les États-Unis aussi se sont
par exemple engagés à fournir deux millions
de dollars à partir du mois d’octobre.
À cela s’ajoute la contribution des pays
membres de la Finul, dont les contingents
vont travailler au déminage et au nettoyage
des BASM. C’est le cas de la Finlande dont
le contingent de 250 soldats coûtera 21,1
millions de dollars cette année et 34,4 millions
de dollars l’année prochaine à
Helsinki. Enfin, dans le cadre des projets
présentés à la conférence de Stockholm, le gouvernement avait sollicité une enveloppe
de 4,15 millions de dollars pour le déminage.
Toutes les opérations sont coordonnées par le
MACC-SL (Mine Action Coordination Center in
South Lebanon), un organisme onusien fonctionnant
en collaboration avec le Bureau national
de déminage libanais. Si le MACC n’intervient
nullement dans le financement, il reste le
coeur logistique de l’intervention : il détermine et
cartographie les sites dangereux, fixe les priorités,
répartit les tâches et effectue un contrôle de
qualité a posteriori. Aucun organisme, public ou
privé, ne peut travailler sur le sol libanais sans
son accréditation et les appels d’offres ne sont
lancés qu’avec son approbation. Le MACC fait
aussi le lien avec les équipes de l’armée libanaise
et celles de la Finul, et réceptionne le
matériel mis à disposition par des pays amis,
comme les 1 300 systèmes de déminage
SMEOD envoyés par la Suisse.
Pour éviter les chevauchements, les tâches
sont réparties en zones géographiques avec
des équipes de travail dédiées soit aux mines,
soit aux BASM. Par exemple, sous la supervision
du MACC, les Émirats assurent le déminage
complet de la zone 6 (couvrant les régions
de Nabatiyé, Jezzine et Hasbaya) et le nettoyage
des BASM dans la zone frontalière déjà
déminée avant 2005. Les autres participants
s’occuperont du reste : nettoyage des BASM
dans la zone 6, autour de Tyr, de Saïda, etc.
Malheureusement, selon leur mode de
financement, la pérennité des missions est
plus ou moins assurée : « Les Émirats
garantissent le financement de leur mission
jusqu’à fin 2007, ce qui devrait être suffisant,
explique Dalya Farran, responsable
média du MACC. Ils ont aussi laissé
entendre qu’en cas de besoin, ils accorÀ
Maroun el-Ras, un habitant découvre
sur la route de sa maison
une nouvelle sous-munition d’apparence
inoffensive comme le million
de ses semblables qui polluent le Sud. deraient une rallonge. En revanche, les
moyens du Volunteer Trust Fund de l’ONU
assurent sa pérennité jusqu’à avril 2007,
alors que le travail ne sera achevé que fin
2007. Nous travaillons donc à l’obtention
de financements supplémentaires. »
ENTREPRISES PRIVÉES ÉTRANGÈRES
ET EMBAUCHE LOCALE
Sur le terrain, ce sont de plus en plus des
sociétés militaires privées (SMP) qui interviennent
pour le compte des autorités
publiques. Bien équipées et disposant
d’un personnel nombreux et spécialisé, les
SMP offrent des services hautement professionnalisés
que les ONG et même les
armées – dont ce n’est pas la vocation –
ne peuvent fournir.
Au Liban, neuf de ces entreprises ont
répondu à l’appel d’offres préparé par les
Émirats, les autorités libanaises et le
MACC. Les britanniques Bactec et
ArmorGroup ont remporté les deux mises :
15 millions de dollars pour Bactec et 5,6
millions de dollars pour ArmorGroup (dont
le total des contrats s’élève en 2006 à
223 millions de dollars, le Moyen-Orient y
contribuant pour 54 %, en raison de la
situation en Irak).
La présence de ces grandes entreprises
étrangères offre toutefois d’importantes
opportunités de travail au personnel local à
des salaires relativement avantageux (au
moins 700 dollars par mois). Avec une
soixantaine d’équipes composées de dix
hommes en moyenne sur le terrain, au moins
500 emplois sont à pourvoir. À condition de
respecter le cahier des charges fixé par
l’ONU, les opérateurs privilégient souvent le
recrutement local, car les habitants sont les
meilleurs connaisseurs des lieux. « Si le Liban
dispose désormais d’experts en déminage, il
est plus difficile de trouver des spécialistes
des BASM, souligne cependant Dalya
Farran. Chaque organisme fait donc venir
ses propres experts pour former des
équipes. » L’association MAG a par
exemple fait venir d’Irak, où elle travaille
depuis plus de douze ans, une équipe de
19 techniciens qualifiés, mais elle a aussi
recruté plus de 80 Libanais.
Un coût énorme pour l’agriculture
Dans une région où, selon l’ONU, l’agriculture
fournit à la population 70 % de
ses revenus, la contamination des terres
par les bombes à fragmentation réduit à
néant l’ensemble de l’activité. Selon les
chiffres de l’ONU qui sont présentés
comme des estimations minimales, 6 %
des vergers, 10 % des champs et 7 %
des pâturages sont inutilisables. Après
deux mois d’inactivité, les cultivateurs ne
peuvent toujours pas irriguer leurs terres,
ni moissonner et planter pour la saison
prochaine. « Dans le Sud, on cultive surtout
du tabac, des olives, des agrumes et
des bananes, observe Dalya Farran. La
guerre a eu lieu au coeur de la saison du
tabac ; les récoltes sont perdues, les
plants ont séché. La saison des olives a
commencé, mais elle est très courte, elle
dure à peine un mois. Or, les champs
sont toujours inaccessibles. » Sans compter
ceux qui ont complètement brûlé,
que ce soit en raison des bombardements
ou à l’initiative des agriculteurs
eux-mêmes qui espèrent ainsi détruire
rapidement les sous-munitions.
Croissance fulgurante des sociétés militaires privées
En particulier depuis la guerre en Irak,
les sociétés militaires privées (SMP),
spécialisées dans le déminage et la
“dépollution militaire”, sont devenues
un élément incontournable des aprèsguerre.
Ce nouveau business est très
lucratif. Ainsi, selon Philippe Chapleau,
auteur de deux ouvrages sur la question,
la croissance de la toute jeune
société Zapata Engineering – sous
contrat avec le Pentagone depuis 2000
puis avec le Génie américain au lendemain
de la prise de Bagdad – a été fulgurante
: « La valeur de ses contrats
militaires s’établissait en 2000 à 2,6 millions
de dollars ; en 2002, elle était de
8,6 millions de dollars ; et en 2004 de
44,5 millions de dollars », explique-t-il.
Le marché reste cependant dominé par
quelques grands noms : les américaines
Ronco Consulting et UXB International
(cette dernière a signé en 2004 avec
l’armée de Terre américaine un contrat
quinquennal de 1,475 milliard de dollars
pour la neutralisation et la destruction
des munitions périmées sur l’ensemble
des sites militaires américains !)
et la britannique ArmorGroup
International, présente au Liban. Entre
juin 2005 et juin 2006, ArmorGroup a
vu son chiffre d’affaires augmenter de
30 %, avec 70,3 millions de dollars rien
qu’en Irak. Ces entreprises hautement
rentables signent aussi des contrats
moins juteux avec les ONG et l’ONU.
« Elles s’achètent ainsi une crédibilité,
explique Philippe Chapleau, qui souligne
la faculté des SMP à vanter leurs
actions dans ce domaine. Il s’agit pour
ces sociétés de “pacifier” leur image. »


