L’enthousiasme de Patrick Renauld s’est heurté à l’inertie du système libanais. À l’issue d’un mandat de cinq ans, à la tête de la Délégation de la Commission européenne à Beyrouth, l’ambassadeur en dresse un constat amer, teinté malgré tout d’optimisme. L’entretien a été réalisé avant son départ pour Amman.

Au bout de cinq années au Liban, quel
bilan pouvez-vous dresser de l’évolution
des réformes que vous avez préconisées
dès votre arrivée ?
À ma grande déception, je ne vois pas
l’ombre d’un État de droit se profiler à l’horizon.
Les Libanais sont des gens remarquablement
intelligents, mais terriblement
individualistes. Aussi patriotes soient-ils, ils
ne parviennent pas à construire un État.
C’est difficile pour un Européen de se sentir
à la fois si proche et si loin en même
temps. Après 1 000 ans de guerres, nous
sommes arrivés à une période de sécurité
et de bien-être.
Au Liban, il manque encore cette volonté de
bâtir l’avenir. L’exercice de simulation d’un
“Plan d’action” que nous avons réalisé avec
des étudiants (NDLR : le document destiné
à définir les priorités de la coopération
euro-méditerranéenne dans le cadre de la
nouvelle politique européenne de voisinage)
montre que la jeunesse a cette envie-là, mais
pas la classe politique. Il y a cinq ans, lorsque
j’ai été rendre visite au président du
Parlement pour lui soumettre un projet de
programme de réforme administrative, il m’a
affirmé que rien n’aura changé à mon départ.
Effectivement, cinq ans plus tard,
l’Administration en est toujours au même
point. Rien n’a été fait non plus pour la
justice, alors qu’il s’agit d’un secteur
essentiel. Ce constat est-il définitif ?
Non, je reste optimiste. Pour reprendre l’expression
de l’ancien ministre français des Affaires
étrangères, Michel Barnier, je crois que le Liban
doit trouver son charbon et son acier (NDLR :
allusion à la création d’une communauté économique
du charbon et de l’acier qui a posé les
premiers jalons de la construction européenne,
dans les années 1950). Après avoir échoué à
bâtir un ensemble politique, l’Europe a trouvé un
point de départ économique. Plutôt que de discuter
de frontières, ou d’autres questions politiques
qui les divisent, je me demande si les
Libanais ne devraient pas commencer par chercher
un projet économique commun.
Par quoi commenceriez-vous ?
Si on ne veut pas que le Liban se retrouve bon
dernier dans la région, il doit adopter des
mesures élémentaires, en matière de concurrence
notamment. Cette question est très symbolique
de l’anachronisme de l’économie libanaise.
Le Liban ne vit pas dans son temps. En se
moquant de la propriété intellectuelle, il a, par
exemple, perdu la capacité de fabriquer des
médicaments pour toute la région…
Des avancées ont-elles malgré tout été
possibles ?
Oui, certaines choses ont avancé, notamment
au niveau de la gouvernance locale, des municipalités.
Nous avons aidé des groupements de
municipalités à élaborer des projets communs.
Le Fonds de développement économique et
social aussi est un succès. Il a défini les zones
géographiques de grande pauvreté. Le Liban
n’est pas très étendu, mais il compte encore des
lieux très déshérités.
Globalement, comment évaluez-vous la
capacité d’absorption libanaise des projets
financés par l’Union européenne ?
En cinq ans, l’Union européenne a alloué environ
200 millions d’euros au Liban. Sa capacité d’absorption
est lente, y compris pour les dons.
Résultat, par exemple, sur une enveloppe de 10
millions d’euros destinée à l’agriculture, nous
n’en utiliserons que 7,8 millions. Car le temps de
l’élaboration d’un projet est très long et la partie
libanaise attend souvent le moment ultime pour
se décider. On m’a accusé de manquer de flexibilité,
alors qu’un projet était sur la table depuis
deux ans, et que je refusais de signer n’importe
quoi à la dernière minute. Certains de nos interlocuteurs
tiennent à négocier des points non
négociables, comme le fait de vouloir acheter du
matériel sans appel d’offres.
Si nous sommes attentifs aux détails, c’est parce
que nous sommes redevables de l’argent des
contribuables européens. Nous ne pouvons
accepter des projets bâclés, dont les failles favoriseraient
d’éventuelles malversations. J’ai souvent
eu l’impression – pas toujours heureusement
– de me retrouver face à des interlocuteurs
qui se demandent surtout ce qu’ils vont pouvoir
tirer du programme proposé sans réfléchir à l’intérêt
général. L’argent européen est peut-être
trop cher, car assorti de conditions. Une chose
est sûre, elles ne disparaîtront pas.
L’Union européenne est partie prenante
dans la reconstruction du Liban, comment
évaluez-vous la politique du gouvernement
en la matière et notamment
le principe des parrainages ?
À Stockholm, Bruxelles a apporté 102 millions
d’euros au Liban, dont 42 millions correspondent
à la réallocation de budgets pour des projets
retravaillés en fonction de l’évolution de la
situation. Cinquante millions d’euros correspondent
à des projets qui ont été mis en oeuvre pendant
et après la guerre (des programmes de
micro-crédit par exemple). Une enveloppe de 10
millions était enfin prévue pour appuyer le gouvernement
dans l’organisation et la gestion de la
reconstruction. L’idée était d’offrir le même type
d’appui que celui que nous avons offert dans les
Balkans ou, plus récemment, en Palestine. Mais
sur ce point le gouvernement libanais semble
avoir préféré une aide de la Banque mondiale.
Il faut du temps pour élaborer un plan solide de
reconstruction. C’est se leurrer de croire qu’il
est possible de le faire en 15 jours. En cela,
l’idée du parrainage est généreuse, elle part
d’un souci de rapidité. Mais le gouvernement
est conscient qu’il ne fera pas l’économie d’un
plan d’ensemble. Ce serait une erreur de
bâcler la reconstruction pour satisfaire des
besoins immédiats. Je suis sûr que les Libanais
préfèrent savoir qu’ils disposeront d’un vrai
logement dans un certain délai, plutôt que de
vivre 20 ans dans un conteneur doté d’une
fenêtre qui s’appelle maison préfabriquée.
Reconstruire pour reconstruire, ce serait
manquer une occasion de réfléchir, de montrer
que l’État existe, qu’il se projette dans
l’avenir. La guerre a été un moment fédérateur,
elle a été l’occasion d’un élan de solidarité
extraordinaire. La reconstruction doit
pouvoir miser sur cet élan.
Votre franc-parler vous a valu des
louanges, mais aussi des accusations d’arrogance,
qu’en dites-vous ?
Je ne suis pas arrogant, je suis quelqu’un qui
doute, mais je ne pratique pas le double langage.
Mon but n’a jamais été de donner des
leçons, mais de transférer des expériences
européennes.
Projets financés par l’UE au Liban, en cours d’exécution
Projet Euros
Fonds de développement économique et social 25 millions
Projet de développement agricole 10 millions
Appui à la mise en oeuvre de l’Accord d’association 12 millions
Appui à la mise en oeuvre de réformes 10 millions
Appui à l’amélioration de la gouvernance locale 4 millions
Renforcement de la qualité 15 millions
Programme de soutien intégré aux petites et moyennes entreprises 17 millions
Renforcement de l’action de la société civile libanaise en faveur du respect
des droits civils et politiques, et de la consolidation de l’État de droit (AFKAR) 3 millions
Euromed Jeunesse III 300 000
Initiative européenne pour la démocratie et les droits de l’homme
(761 300 pour le projet “Protection des droits des travailleurs migrants – non syriens
– et des demandeurs d’asile – non palestiniens – au Liban” ;
et 3 340 000 pour des projets s’adressant aux réfugiés palestiniens au Liban) ~4 millions
Formation des jeunes réfugiés palestiniens pour les aider à accéder au marché de l’emploi 15 millions
Renforcer les opportunités d’emploi des réfugiés palestiniens au Liban 4 millions
Cofinancement avec des organisations non gouvernementales (plusieurs projets) ~1,5 million
Micro-projets “Appui aux droits de l’homme et à la démocratisation au Liban” 500 000
Projet regional : renforcer les opportunités d’emploi des femmes (7 petits projets) 2,67 million
Projets financés par le Service d’aide humanitaire de la Commission européenne
(ECHO) en faveur des réfugiés palestiniens 6 millions
Projet de soutien à la Bibliothèque nationale 1,1 million
Total 131 millions
Le Liban profite aussi de projets régionaux dans plusieurs domaines, notamment l’Éducation (programme
TEMPUS), le patrimoine culturel, l’audiovisuel, l’énergie, le transport, etc.