Faute de volonté gouvernementale de promouvoir l’un des trois piliers du secteur financier, l’assurance se développe lentement au Liban. Un projet de loi sur la supervision du secteur pourrait accélérer le rythme.

Top 10 des primes IARD en 2005
(en millions de dollars)
Société Primes
Medgulf 60,24
Bankers 44,95
AXA Middle East 27,53
SNA 23,36
Libano-Suisse 23,27
Cumberland 19,00
Libano-Arabe 17,13
Fidelity 17,03
Arope 16,59
Alico 16,36
Part de marché du top 10 62,2%
Top 10 des primes « vie » en 2005
(en millions de dollars)
Société Primes
Alico 72,75
Bancassurance 20,87
SNA 20,84
Sogecap Liban 19,14
Arope 17,33
Libano-Arabe 15,08
CLA 6,96
Adir 6,63
Libano-Suisse 2,85
Bankers 2,62
Part de marché du top 10 91,8%
Classement arabe des compagnies
d’assurances libanaises (2005)
En termes de total bilan
Rang Nom Millions dollars
21 Medgulf 329,5
34 Arabia 203,9
55 SNA 112,3
72 Union Nationale 80,6
78 Arope 69,8
79 Bankers 67,0
80 Libano-Arabe 65,8
83 Libano-Suisse 57,3
84 Bancassurance 55,9
En termes de primes souscrites
Rang Nom Milliards dollars
7 Medgulf 212,2
38 Arabia 71,5
51 SNA 47,1
53 Union Nationale 46,9
54 Bankers 46,8
57 Libano-Suisse 45,0
63 Cumberland 41,0
73 Arope 33,6
75 Libano-Arabe 32,2
Source : La revue al-Bayan. Chute de 25 à 30 % du chiffre d’affaires
pour cause de guerre
Les assureurs n’ont pas subi de pertes
directes liées au conflit de cet été, le
risque de guerre n’étant pas compris dans
les polices classiques. Seuls les marchandises
et le transport étaient couverts, dans
le cadre du risque de guerre passif, avec
des taux qui ont été, à certains moments,
multipliés par dix, ce qui a compensé dans
une certaine mesure la baisse d’activité en
quantité. En revanche, les pertes indirectes
sont énormes, de l’ordre de 25 à 30 % du
chiffre d’affaires, et elles continuent de
s’accentuer. Le coeur de cible des compagnies
s’est en effet réduit comme peau
de chagrin avec le départ de quelque
200 000 Libanais à fort pouvoir d’achat.
Quant à ceux qui sont restés, « avec la
crise, ils ont d’autres priorités », soupire
Élie Nasnas, président de l’Association des
compagnies d’assurances. Même la bancassurance,
moteur du secteur, s’essouffle,
les banques octroyant difficilement de
nouveaux crédits, tandis que les ventes
de voitures sont aussi en baisse. La gestion
des impayés est particulièrement difficile
pour les assureurs qui ont du mal à
encaisser le règlement des primes.
« Nous évaluons les situations au cas par
cas, mais nous ne pouvons accepter des
retards de plus de trois à quatre mois,
explique Élie Nasnas. Car nous avons
aussi des obligations de paiement, vis-àvis
des hôpitaux, des garagistes, etc. »
Dans ces conditions particulières, les
assureurs demandent à titre exceptionnel
un assouplissement du décret imposant
la constitution de réserves pour tout
impayé au-delà de trois mois : les assureurs
espèrent obtenir un rallongement
du délai à neuf mois et un abattement de
20 % qui leur permettra de disposer d’un
cash-flow supplémentaire. Si on le compare aux banques, le secteur
libanais des assurances ressemble
à un Petit Poucet. Le chiffre
d’affaires des compagnies est en hausse
depuis quelques années, notamment
grâce au développement de la bancassurance,
mais le marché reste largement en
dessous de son potentiel. Les assureurs
libanais occupent certes encore la deuxième
place régionale en termes de primes
par habitant, avec 627 millions de dollars
de primes annuelles en 2005 (contre 577
en 2004). Mais le taux de pénétration du
marché est faible, seulement le quart de la
population étant assuré d’une façon ou
d’une autre. À titre de comparaison, en
France, l’un des pays où l’assurance est la
plus développée, le niveau de primes par
habitant était de 1 151 dollars en 2005
pour le segment IARD (incendies, accidents
et risques divers) et de 2 661 dollars
pour le segment vie, en hausse respective
de 3 % et de 14 % par rapport à 2004.
Ces chiffres témoignent de l’importance
cruciale des produits d’assurance-vie
dans le développement du marché de l’assurance,
leur potentiel de progression
étant nettement plus grand que celui du
segment IARD, même si ce dernier est
encore largement sous-exploité au Liban.
La croissance de l’assurance-vie a d’ores
et déjà largement contribué à celle du
marché libanais de l’assurance, au cours
des dernières années. Elle reste toutefois
limitée, faute de volonté gouvernementale
de promouvoir un secteur qui est censé
représenter l’un des trois piliers financiers
d’une économie développée.
Historiquement, les pays occidentaux ont
favorisé le développement de l’assurancevie
à travers des exemptions fiscales, car
ils voulaient encourager l’accumulation
d’une épargne longue (par opposition à
celle récoltée par les banques qui est à court terme) dont ils peuvent orienter
l’usage à travers la réglementation du placement
des actifs, explique Nicolas
Sehnaoui, président de Sogecap, l’un des
principaux acteurs de l’assurance-vie au
Liban. Suivant les besoins, les autorités
publiques françaises ont, par exemple,
canalisé les investissements vers le franc,
ou vers les PME, etc.
Au Liban, l’État n’a pas encore pris
conscience de l’intérêt stratégique de l’assurance-
vie. Les autorités ont souligné à
plusieurs reprises que le secteur financier
ne devait pas uniquement reposer sur les
banques, mais l’argument sert surtout à
plaider en faveur du développement de la
Bourse. C’est ignorer que les marchés de
capitaux dépendent largement des investisseurs
institutionnels que sont les assureurs…
L’explication tient probablement
au fait que les banques ont largement
satisfait jusqu’à présent les besoins de
financement de l’économie, et notamment
ceux de l’État, grâce aux liquidités abondantes
dont elles disposent, au point de
reléguer au second plan le risque lié au
“mismatching”, c’est-à-dire l’emploi de
ressources à court terme pour des placements
à long terme.
Résultat, au lieu de canaliser l’épargne
vers l’assurance-vie, la politique fiscale
actuelle encourage l’inverse, notamment à
travers l’impôt sur les successions. En
Europe, par exemple, ce dernier est réduit
voire supprimé pour les bénéficiaires d’assurance-
vie. Au Liban, c’est le contraire qui se passe : alors qu’en pratique cet
impôt n’est pas payé, grâce au secret
bancaire, les assurances-vie, elles, sont
taxées. De même, la police d’assurance
contractée par un chef d’entreprise pour
ses employés dans le cadre d’un plan
retraite entre dans les charges sociales et
est considérée comme une contribution en
nature, donc imposable. D’où les réticences
des patrons. Un projet de réforme
du régime des retraites est à l’étude, mais
il dort encore dans les tiroirs de
l’Assemblée, alors qu’il donnerait un véritable
souffle au secteur des assurances, à
travers la création de régimes complémentaires
par capitalisation.
« Sans vision globale pour le secteur,
notre développement sera limité », plaide
Nicolas Sehnaoui. Le credo d’Élie Nasnas,
président de l’Association des compagnies d’assurances, est identique :
« Potentiellement, les assurances pourraient
représenter 6 à 7 % du PIB, contre
10 % en France par exemple, mais au
Liban le secteur plafonne à 3 %. » Le seul
segment de l’assurance-vie a un potentiel
d’un milliard de dollars, mais le chiffre
d’affaires n’était que de 150 millions de
dollars en 2005. « Nous demandons une
adaptation de la fiscalité à chaque nouveau
ministre, mais il n’y a pas de suivi !
Nous ne réclamons pourtant rien d’autre
que ce qui est en vigueur dans tous les
autres pays », s’insurge Élie Nasnas.
« Dans de bonnes conditions de contrôle
et de transparence, les assureurs peuvent
devenir des investisseurs majeurs dans
l’économie libanaise », assure Nasnas, qui
rappelle l’obligation légale de placer au
Liban la moitié de leurs actifs.
Le sous-développement du segment IARD
a aussi ses raisons propres, surtout liées
à la perception déformée du métier par le
grand public pour lequel l’assurance reste
un produit de luxe. L’encadrement réglementaire
inadapté, la structure familiale
souvent archaïque de certaines compagnies,
l’absence de transparence – très
rares sont les statistiques sur le secteur –,
la concurrence déloyale, etc. sont autant
d’obstacles qui restent à franchir.
Des progrès ont été réalisés malgré tout
depuis les années de la guerre civile qui
avait noirci l’image des assureurs. Le
développement de la bancassurance,
c’est-à-dire la commercialisation de produits
d’assurance par le canal des
banques, mieux implantées et davantage
appréciées du public, a contribué à redorer
le blason des assureurs. Mais le
modèle pourrait rapidement atteindre ses limites, car le taux de pénétration de
l’assurance restera tributaire de celui des
banques, alors que le potentiel de développement
du secteur est censé être autonome.
Le projet de loi instituant une Commission de
contrôle indépendante, dotée de pouvoirs forts,
pourrait être un premier pas vers la relance du
marché des assurances. Il est perçu comme tel
par la plupart des acteurs de la profession. Aussi
bon soit-il, ce texte ne suffit toutefois pas s’il ne
s’intègre pas dans un programme global, une
sorte de feuille de route pour les assurances.
Celle-ci est d’autant plus urgente que plusieurs
pays de la région ont déjà pris les devants.
Ainsi, en Jordanie, une loi moderne a été mise
en place en 1999, permettant un développement
magistral du secteur. En Syrie, une
nouvelle loi prévoit qu’un seul individu ne
peut détenir plus de 25 % du capital d’une
compagnie et qu’une personne morale est
limitée à 40 % du capital. Des abattements
fiscaux sont aussi prévus, et le capital
requis est de 18 millions de dollars, contre
1,5 million au Liban ! En Arabie saoudite, le
capital requis est de 30 millions de dollars,
passant à 50 millions au bout de dix ans ;
en Jordanie, il est de 10 à 15 millions de
dollars. Ces compagnies d’assurances se
développent donc avec des surfaces financières
beaucoup plus importantes qu’au
Liban. Elles sont aussi plus solides et ont
attiré nombre de professionnels libanais.
« L’État et les assureurs doivent prendre
conscience qu’il est temps pour le secteur
de décider de ce qu’il veut devenir, résume
Nasnas. Si le Liban veut exporter ses
services en assurance, il doit réviser son
approche.