À l’approche des élections de mi-mandat, le spectre de la récession hante la première puissance mondiale, empêtrée dans sa guerre contre le terrorisme.
Il y a quelque chose de schizophrène
dans l’Amérique d’aujourd’hui. Jamais les
grandes entreprises n’ont enregistré de
tels bénéfices. Depuis 2003, les profits du
groupe pharmaceutique Pfizer ont ainsi été
multipliés par cinq. Ceux de Caterpillar, le
géant des équipements de travaux publics, ont
pratiquement triplé. En comparaison, les 54 %
de hausse des bénéfices de Microsoft et Intel
paraissent presque modestes. Au total, les
résultats des entreprises américaines pèsent
un peu plus de 10 % du produit intérieur brut,
soit deux fois plus qu’en 2000, juste avant
l’éclatement de la bulle Internet. Et pourtant,
l’Amérique n’a jamais été aussi inquiète.
D’abord parce que, depuis les attentats du 11
septembre 2001, la peur du terrorisme dirige
l’inconscient du pays. Les deux tiers des habitants
de New York, par exemple, redoutent toujours
de nouveaux attentats, presque autant
qu’au lendemain de l’effondrement des tours
jumelles. Le gouvernement de George W. Bush
l’a bien mesuré, et il s’emploie à en maintenir
la flamme incandescente. Ses adversaires le
soupçonnent même d’alimenter une paranoïa
permanente pour faire oublier ses échecs.
Cette année, à l’approche des mid-term elections
du 7 novembre où les républicains risquent
de perdre leur majorité parlementaire,
les discours mêlant bizarrement le triomphalisme
– « Nous sommes en train de gagner la
guerre contre le terrorisme » – et les appels à
une vigilance accrue se font ronflants. Ainsi, fin
août, à l’occasion d’une visite très médiatisée au
Centre national du contre-terrorisme, Bush
déclarait : « L’Amérique n’est pas encore à l’abri.
L’ennemi se prépare, et nous devons être prêts
pour protéger le peuple américain à 100 %. » Il
sait qu’en matière de sécurité nationale les
Américains font plus confiance aux républicains
qu’à leurs adversaires démocrates, qualifiés de
“défaitocrates”. Après la découverte des attentats
en préparation en Grande-Bretagne, à la fin
de l’été, 53 % des Américains approuvaient la
gestion de la lutte contre le terrorisme par leur président, alors qu’ils étaient 57 % à condamner
sa politique en général.
Mais, autant que le spectre de Ben Laden, c’est
celui de la récession qui commence à hanter les
Américains. Le scénario catastrophe, ce n’est
plus l’écrasement d’un Boeing sur un gratte-ciel,
mais, plus prosaïquement, l’effondrement du
marché de l’immobilier : l’explosion d’une bulle
qui pourrait faire beaucoup de dégâts. Certes,
l’économie américaine a très vite récupéré de
l’éclatement de la bulle boursière technologique,
en 2000. Grâce à une stimulation budgétaire et
monétaire sans précédent, elle a même connu
un nouveau boom – le PIB est reparti au rythme
de 3,3 % par an entre 2003 et 2006 –, mais ce
fut en partie au prix de la constitution d’un nouveau
souffle spéculatif dans l’immobilier.
Cette flambée des prix a créé un “effet de
richesse” qui a donné des ailes au consommateur
américain, ce “héros” qui a soutenu la
croissance mondiale en dépensant à tout va. Les
économistes de la Deutsche Bank estiment que
cela aurait ajouté, chaque année depuis 2001,
entre 0,5 et 1 point à la croissance de la
consommation. Car c’est sur la base de la valeur
de ses biens immobiliers que le consommateur
a pu s’ouvrir de nouvelles lignes de crédit : plus
la valeur de son bien augmentait, plus on lui prêtait.
En 2004 et 2005, alors que les salaires
n’ont progressé en moyenne que de 2,4 %
par an, la consommation a crû sur un rythme
de 3,7 %. Conséquence : les
Américains sont aujourd’hui endettés à
hauteur de 130 % de leur revenu disponible
et leur taux d’épargne est négatif.
POUR VENDRE DE L’IMMOBILIER,
ON N’HÉSITE PAS À CASSER LES PRIX
Un retournement du marché de l’immobilier
serait un cataclysme pour la classe moyenne,
souvent empêtrée dans des emprunts acrobatiques.
Les prêts “exotiques” – permettant
d’acheter même sans apport personnel – accordés
à plus du tiers des acheteurs les rendent
très vulnérables. Or le retournement a commencé
depuis septembre 2005. Actuellement, les
vendeurs ont sept mois de stocks sur les bras
dans le secteur du neuf, et six mois dans celui
de l’ancien. En Californie, l’un des marchés les
plus spéculatifs de ces dernières années, les
invendus ont quadruplé en l’espace d’un an.
Désormais, pour vendre, non seulement on
n’hésite pas à casser les prix, mais on multiplie
aussi les cadeaux : écrans plasma, voyages et
même automobiles...
« Les prix sont si déconnectés des moyens
réels des acheteurs qu’on n’évitera pas leur
chute. Je pense qu’on va avoir un atterrissa-
Le scénario catastrophe, ce n’est plus l’écrasement d’un Boeing sur un gratte-ciel, mais, plus prosaïquement, l’effondrement du marché
de l’immobilier : l’explosion d’une bulle qui pourrait faire beaucoup de dégâts.
me trimestre, un record depuis six ans) inquiètent
la Banque fédérale, qui hésite sur sa politique
de taux : elle s’alarme des risques d’inflation,
mais une nouvelle hausse du loyer de
l’argent risquerait de précipiter la récession.
Dilemme cornélien pour une institution dont le
nouveau président, Ben Bernanke, n’a pas
encore assis sa crédibilité face aux marchés.
Mais c’est au coeur des incertitudes de la classe
moyenne, symbole de cette aspiration à
l’égalité dont Tocqueville faisait l’assise et le
moteur de l’Amérique, que s’alimentent les
doutes les plus profonds du pays. En effet, si
les plus hauts revenus ont fortement progressé,
les salaires moyens ont stagné. Et les nouveaux
diplômés sont embauchés beaucoup
moins cher qu’il y a une dizaine d’années.
L’incapacité – ou le refus – de nombreuses
entreprises d’honorer leurs engagements pour
le paiement des retraites (la part des salariés
possédant des fonds de pension avec retraite
garantie est passée de 30 à 18 % entre 1985
et 2006) et la diminution de la couverture
sociale offerte par les employeurs érodent le
pouvoir d’achat de la middle class. Elle s’en
trouvera d’autant plus vulnérable devant une
crise immobilière.
Le passage du cyclone Katrina à La Nouvelle-
Orléans, l’an dernier, a également sorti de
l’ombre une “autre Amérique”, misérable,
laissée pour compte, et a ébranlé bien des
certitudes. Car, s’il est vrai que ce pays n’a
jamais caché sa “préférence pour l’inégalité”,
c’est parce que tout le monde y avait sa
chance. Or, depuis quelques années, l’ascenseur
social a cessé de fonctionner, ici
aussi. Au moins 15 % des citoyens sont coincés
dans leur pauvreté, exclus par les bas
salaires, l’absence de couverture sociale,
l’impossibilité d’accéder à un système scoge
plutôt rude », prévient John Vogel, professeur
à la Tuck School of Business de
Dartmouth. Or, si les consommateurs cessent
de dépenser et tentent de reconstituer
leur épargne, c’est l’ensemble des autres
secteurs qui va souffrir, à commencer par
l’automobile, déjà mal en point.
Stephen Roach, le chef économiste de Morgan
Stanley à New York, affirme qu’« entre la disparition
de l’effet de richesse et la contraction
de l’activité dans la construction, le retournement
du marché de l’immobilier pourrait coûter
entre 1,5 et 2 points de croissance à la
locomotive américaine ». « Le scénario de l’atterrissage
en douceur est une illusion, renchérit
Ed Learner, du centre de prévision
Anderson de l’Université de Californie. Ce qui
touche à l’immobilier va prendre des allures de
récession, presque de dépression. »
Certains, mais ils sont une minorité, en
concluent déjà, comme Nouriel Roubini, professeur
à la New York University et ancien économiste
de la Maison-Blanche sous Bill Clinton,
que « la probabilité d’une récession de l’économie
américaine en 2007 est désormais de
70 % ». David Rosenberg, de Merrill Lynch,
parle de 40 à 80 %.
Sans doute vont-ils un peu vite en besogne,
mais il est certain que ce nouveau climat peut
avoir des effets de prophétie autoréalisatrice :
les acheteurs, rendus inquiets par ces signaux
– et par leur résonance dans les médias –,
pourraient aggraver la situation en voulant
s’abriter par la réduction de leurs dépenses
et de leur endettement.
D’autres nuages obscurcissent le ciel américain.
L’augmentation du prix des matières premières,
en particulier le pétrole, et les signes
d’inflation salariale (les rémunérations ont progressé
de 7,3 % en rythme annuel au deuxiè- De plus en plus de parlementaires républicains, inquiets pour leur réélection, prennent leurs distances avec la politique de George Bush.
Certains lui ont même demandé de ne surtout pas venir les soutenir dans leur campagne électorale !
laire et surtout universitaire devenu hors de
prix. Cette nation peut-elle accepter la fin du
“rêve américain” ?
JAMAIS L’AMÉRIQUE
N’AVAIT ÉTÉ AUSSI DIVISÉE
Et puis, bien sûr, il y a la guerre en Irak et les
rapports de l’Amérique avec le reste du monde.
Près de 3 000 boys et 45 000 Irakiens ont été
tués depuis mars 2003, alors que l’Irak semble
n’avoir le choix qu’entre une république islamique
et la guerre civile généralisée.
L’Afghanistan, moins présent – pour l’instant –
dans les médias, menace aussi de mal tourner,
le pays étant tiraillé entre les seigneurs de la
guerre (l’Afghanistan est redevenu le plus gros
producteur d’opium du monde) et les talibans,
qui multiplient les opérations meurtrières. Enfin,
entre Beyrouth et Téhéran, le rêve de rebâtir un
“Grand Moyen-Orient” s’est effondré.
« Jamais l’Amérique n’avait été aussi divisée,
plus même qu’à l’époque du Vietnam », écrit le
Los Angeles Times. Même le front des néoconservateurs
s’est rompu. Un sondage, fin août,
révélait que 57 % des Américains désapprouvaient
la conduite de la guerre en Irak. De plus
en plus de parlementaires républicains, inquiets
pour leur réélection, prennent leurs distances
avec la politique de George Bush. Certains lui ont
même demandé de ne surtout pas venir les soutenir
dans leur campagne électorale !
Le président doit désormais convaincre qu’un
retrait trop rapide d’Irak serait « un désastre ».
Avec emphase, il martèle : « Si nous quittons
les rues de Bagdad avant d’avoir achevé
notre mission, nous devrons affronter les terroristes
dans nos propres rues. » Il hausse le
ton au fil des semaines, comparant maintenant
le combat de l’Amérique à la lutte contre
un « nouveau totalitarisme » ou un « fascisme
vert ». Et certains redoutent que la mobilisation
pour empêcher l’Iran de se doter de l’arme
atomique ne débouche sur une nouvelle
guerre.
L’Amérique hésite entre isolationnisme et interventionnisme.
Une majorité de citoyens est tentée
par le repli, mais les consommateurs américains
ont besoin du reste du monde. C’est
l’un des nombreux paradoxes dans lesquels le
pays se débat. De même, les entreprises ont
beau dégager des profits gigantesques, elles
investissent finalement peu, préférant utiliser
leur cash pour racheter leurs propres actions
ou pour distribuer des dividendes à leurs
actionnaires. Cela marque leurs doutes quant à
l’avenir. Rapportées au produit intérieur brut,
les dépenses d’équipement des entreprises
sont tombées à leur plus bas niveau en onze
ans. Autre paradoxe : la montée de l’endettement
public. Le déficit budgétaire devrait diminuer
cette année (260 milliards de dollars, soit
58 de moins qu’en 2005, grâce aux rentrées
fiscales inattendues générées par les bons
résultats des entreprises), mais la commission
du Budget du Congrès estime néanmoins que
les perspectives sont plus inquiétantes pour les
dix prochaines années : elle prévoit un déficit
supérieur à 300 milliards par an sur la décennie,
du fait de l’augmentation des dépenses –
en particulier militaires – et de la pérennisation
des réductions d’impôts accordées au lendemain
du krach de 2001. Or, cette dérive n’est
nullement sanctionnée par les marchés financiers.
Bien au contraire. Les rendements des
obligations d’État sont aujourd’hui inférieurs
aux taux d’intérêt à court terme. De quoi jeter
aux orties les bons vieux manuels d’économie.
Reste, enfin, l’énigme du déficit de la balance
courante (près de 870 milliards de dollars
en 2006, soit 7 % du produit intérieur brut).
Pour le financer, l’Amérique doit attirer
chaque jour quelque quatre milliards de dollars
d’investissements étrangers. Aucun
autre pays au monde ne pourrait se permettre
une telle dérive de ses comptes extérieurs
sans voir sa monnaie dévisser. Mais si
le dollar résiste, c’est parce que l’Amérique
joue depuis bientôt six ans avec l’Asie,
notamment la Chine, un curieux jeu de donnant-
donnant : les Banques centrales asiatiques
se gorgent de titres du Trésor américain,
évitant à l’Oncle Sam une crise financière et
une dépréciation de sa devise, en échange de
quoi les États-Unis continuent de vivre au-dessus
de leurs moyens, achetant chaque année
toujours davantage de produits made in China.
« Cette interdépendance entre les États-Unis
et le reste du monde fait que ces déséquilibres
économiques et financiers peuvent
durer encore longtemps. Aujourd’hui, personne
ne peut dire quand ni comment cette
histoire finira », explique Catherine Mann,
économiste à l’Institute for International
Economics de Washington.
Le pire n’est donc pas certain. Aussi critique
soit-il sur la politique menée par
l’Administration Bush, Joseph Stiglitz, prix
Nobel d’économie et ancien conseiller économique
de Bill Clinton, estime qu’un hard-soft
landing – un atterrissage précipité – de la
croissance américaine vers les 2 % en 2007
est le plus probable. Pas un krach.


