Ziad Hayek est le nouveau secrétaire général du Haut Comité de la privatisation. Âgé de 47 ans, cet expatrié qui a passé 30 ans hors du Liban et fait carrière dans la banque d’affaires, au sein de Citigroup, Salomon Brothers, Bear Sterns, à Londres et aux États-Unis, a accepté le poste juste avant la guerre de cet été.

Vous êtes conscient que la privatisation
est une question controversée au Liban.
Qu’est-ce qui a motivé votre choix d’accepter
la fonction de secrétaire général
du Haut Comité de la privatisation ?
Je suis revenu au Liban avec l’envie de
contribuer d’une façon ou d’une autre aux
réformes. Le Liban a connu plusieurs guerres.
Les aspects économiques sont toujours passés
au second plan, après l’idéologie et la politique.
Le contraire devrait être vrai. La privatisation
est une porte d’entrée importante de la réforme.
Il s’agit de faire en sorte que les services
les plus importants soient rendus avec
constance et à des prix compétitifs.
Les différents points de vue ont été exposés
pendant des années au sujet de la privatisation.
Toutes les mouvances politiques ont
effectué un passage au gouvernement et se
sont rendu compte qu’il n’y a pas d’autre
solution. Je parie sur une certaine maturité
politique à ce niveau. De toute façon, je suis
optimiste et fataliste en même temps.
Advienne que pourra.
De quels moyens disposez-vous ?
Le Haut Comité de la privatisation est présidé
par le Premier ministre et il est composé des
ministres de la Justice, du Travail, des
Finances et de l’Économie, ainsi que des
ministres de tutelle des secteurs concernés,
comme les Télécommunications ou l’Énergie
par exemple.
Je dispose d’une équipe de spécialistes
financiers, économiques, juridiques, techniques…
soit six personnes contractuelles.
J’ai aussi la possibilité d’engager ponctuellement
des banques d’affaires ou des cabinets
de consultants pour différentes missions.
En un mot, les moyens ne manquent pas.
Quel est le dossier que vous jugez
prioritaire ?
Celui des télécoms. D’abord parce que l’impact
économique de la libéralisation du secteur
est potentiellement très important.
Ensuite, parce que ce secteur est le plus facile
à privatiser : il s’agit de céder une activité rentable.
Sans compter que la téléphonie mobile a
déjà été privatisée et continue de l’être d’une
certaine façon, la privatisation n’étant pas uniquement
la vente d’actifs, mais aussi et surtout
la privatisation d’activités à travers des partenariats
avec le secteur privé.
Pourquoi vouloir revendre les réseaux de
mobile plutôt que de continuer avec des
contrats de gestion rentables pour l’État ?
Quand une compagnie ne fait que gérer un
réseau, elle n’a aucun intérêt à investir pour
son développement. Résultat, avec le temps,
il se dégrade. Le fait de ne pas investir prive
aussi le public du bénéfice des évolutions
technologiques et des services modernes.
Nous voulons donc vendre deux licences pour
deux réseaux. Je n’entrerai pas dans des évaluations
des prix de vente, car elles dépendent
de beaucoup de facteurs.
Deux banques ont été mandatées pour préparer
les appels d’offres : JP Morgan et Citigroup.
Nous avons parallèlement confié au consultant
Booz Allen Hamilton un deuxième chantier,
celui de la création de l’entité Liban-
Télécom, qui sera le résultat de la fusion
d’Ogero et de deux départements du ministère
des Télécommunications, ceux de l’exploitation
et de l’équipement. Cette nouvelle
société de téléphonie fixe aura aussi une licence
pour le cellulaire. Le processus de “corporatisation”
devrait durer neuf mois à un an. Il
est un préalable à la privatisation. Sur ce dossier,
nous travaillons également avec des
consultants en ressources humaines qui nous
aideront aussi à gérer cette même problématique
dans le cadre d’Électricité du Liban.
Le secteur de l’énergie est un véritable
casse-tête. Par où commencer sa privatisation
?
Nous travaillons sur la base du plan de
réformes proposé par le ministère de l’Énergie
et de l’Eau. Nous avons mandaté le cabinet
international CRA pour mener à bien deux
appels d’offres.
Le premier porte sur la livraison de 1,2 million
de compteurs électriques commandables
à distance qui permettront de repérer très
précisément où se situent les “fuites” sur le
réseau. Il s’agira d’un contrat de BOT, le fournisseur devant aussi opérer le système.
Cet aspect technique ne relève normalement
pas de nos compétences, mais il s’agit d’un
travail préparatoire pour le reste du processus
de privatisation.
Un deuxième appel d’offres est prévu pour un
contrat de gestion du secteur de la distribution
du courant, sachant que la production et le
transport resteront dans un premier temps du
ressort d’EDL. L’idée est de charger un opérateur
des contacts avec la clientèle de la facturation
et de la maintenance du réseau. Les
termes du contrat ne sont pas encore définis
précisément. Nous devons déterminer s’il y
aura partage de revenus ou pas, qui devra faire
les investissements nécessaires pour la réhabilitation
du réseau, etc. Nous envisageons par
exemple de diviser le pays en deux zones de
distribution aux composantes semblables : un
mélange de secteurs urbains et ruraux, résidentiels
et commerciaux… L’avantage de s’intéresser
à la distribution, c’est qu’il n’est pas
indispensable d’attendre l’achèvement du processus
de corporatisation d’EDL.
Comment abordez-vous le problème
complexe d’EDL ?
Il y a un grand nombre d’études sur la question.
Le sujet suscite beaucoup de discussions.
Il faut savoir que nous n’aurons jamais
un plan parfait. Il y aura toujours des “pour”
et des “contre”. L’important, c’est d’avancer.
Deux axes sont prioritaires : corporatiser EDL et
résoudre le problème de l’approvisionnement
des centrales en gaz. Pour cela, le ministère
est en négociations avec des sociétés spécialisées
pour créer une plate-forme offshore
de regazification du GNL (gaz liquide) destinée
à alimenter la centrale de Zahrani. Dans
un deuxième temps, il faut alimenter la centrale
de Deir Ammar, dans le Nord, à travers
le réseau de gazoducs arabes qui passe par
la Syrie. Il faut ensuite relier les deux centrales
l’une à l’autre par un gazoduc interne
au Liban et, enfin, bâtir pour le long terme un
terminal GNL près de Zahrani.
Quels sont les autres chantiers
de la privatisation ?
L’eau est un secteur majeur, mais nous nous y
attellerons plus sérieusement en début d’année
prochaine en partant de l’étude réalisée
par la SGBL et revue par le Conseil des
ministres juste avant la guerre. Ce secteur a
besoin de milliards de dollars d’investissements.
L’aéroport international est aussi privatisable.
Il devrait attirer des investisseurs, car il
s’agit d’une source de revenus importants. Du
point de vue de l’État, le secteur privé a la possibilité
de développer des projets intéressants
pour le Liban que le secteur public n’a pas les
moyens d’entreprendre lui-même, comme une
station de maintenance des avions ou une
plate-forme de formation des pilotes, à vocation
régionale, par exemple. Les plans ont déjà
été préparés par la direction de l’Aviation civile.
Mais la privatisation ne peut se faire sans création
d’une autorité de régulation de l’Aviation
civile. Un projet qui attend encore l’approbation
du Conseil des ministres.
Nous avons envisagé la privatisation de la gestion
des silos à grains, mais les contacts entrepris
n’ont pas abouti. Quant à la Middle East
Airlines et le Casino du Liban, les deux dossiers
sont gérés par la Banque du Liban, qui est
actionnaire dans ces deux entreprises.
On envisage souvent la question de la
privatisation du point de vue de l’avantage
financier immédiat que va en tirer
l’État déficitaire. Qu’en pensez-vous ?
Financièrement, il faut voir les choses à long
terme. Le prix de vente n’est pas le seul élément
à prendre en considération. L’équation
doit intégrer l’élévation des revenus liée aux
recettes supplémentaires de la TVA ou de
l’impôt sur les sociétés générées par la croissance
d’un secteur par exemple.
Chaque cas de privatisation est unique,
mais pouvez-vous identifier un point
commun ?
Une chose est sûre. L’État doit conserver un
rôle essentiel, celui de la supervision et de la
régulation des secteurs concernés par la privatisation.
Il appartient à l’État d’assurer la
protection des consommateurs, de garantir
que les investissements requis sont réalisés
et que la concurrence pourra jouer.