Paris II, Beyrouth I, Paris III... Le Liban vit au rythme de conférences internationales – souvent reportées – censées constituer sa planche de salut. Les chemins empruntés sont particulièrement sinueux et l’objectif pas encore atteint.

À l’heure du bouclage de notre édition
de janvier, on ignore encore si la
conférence internationale de Paris III
convoquée pour le 25 de ce mois se tiendra
effectivement dans la capitale française.
Davantage qu’une question de date, c’est
en fait la nature et la vocation de la conférence
qui restent problématiques : l’objectif
officiel est de faire de ce nouveau rendezvous
le point de départ des réformes structurelles
tant attendues par les Libanais ; les circonstances
politiques pourraient en pratique
conduire à la réédition de la conférence alors
baptisée Paris II qui s’est tenue en novembre
2002, même si tout le monde est d’accord
aujourd’hui pour dire qu’elle a été un échec.
Plusieurs logiques sont à l’oeuvre.
L’évolution des appellations de la conférence
en témoigne. Lorsqu’avant la guerre
de cet été, il était question de préparer
Beyrouth I, la différence par rapport à
Paris II n’était pas uniquement géographique.
Certains récusaient même l’appellation
de Beyrouth I, lui préférant celle de
conférence de Beyrouth, tout court. L’idée
était de faire prendre conscience aux
Libanais de la nécessité de “s’approprier”
le processus de réformes et de ne pas
compter uniquement sur la générosité et
la sollicitude des “amis du Liban”. Les
représentants diplomatiques des bailleurs
Sibylle Rizk - Photo Ghadi Smat
en question ne cessaient alors de répéter
à leurs interlocuteurs libanais leur volonté
de ne pas signer un chèque en blanc et
l’impératif, pour le gouvernement, de présenter
un plan de réformes crédible et
sérieux, assorti d’un calendrier précis.
La guerre n’a pas modifié le discours officiel
des bailleurs de fonds selon qui
Paris III répond à la même logique que
Beyrouth I – le changement de lieu étant
uniquement lié à des questions de sécurité.
Mais plusieurs personnes impliquées
dans les préparatifs craignent qu’une
logique purement financière ne finisse par
l’emporter à nouveau pour des raisons
politiques.
RETOUR SUR PARIS II
Or, c’est cette logique exclusivement
financière qui est responsable de l’échec
de Paris II davantage que l’obstructionnisme
attribué au président Émile Lahoud.
Paris II n’a en effet jamais été le fruit
d’une prise de conscience de la nécessité
de mettre en oeuvre des réformes structurelles
et contrairement à l’image qui est
véhiculée, la conférence n’a jamais été
assortie d’un plan de sauvetage en bonne
et due forme. Le document élaboré à
l’époque par un consultant hollandais, sous la direction de Bassel Fleyhane, n’a
jamais fait l’objet de discussions politiques
plus larges. « Il ne correspondait à aucune
volonté politique réelle, qui aurait été entérinée
par le Parlement par exemple, et il ne
représentait in fine que le travail d’un technocrate
: de l’encre sur du papier », explique
le représentant de l’un des bailleurs, qui a
préféré conserver l’anonymat.
La véritable motivation de Paris II était
d’éviter une crise financière qui s’annonçait
imminente. En mai 2002, celle-ci
paraissait inéluctable. Le niveau des
Le soutien financier au gouvernement Siniora est acquis.
réserves de la Banque centrale était tombé
à 4-5 milliards de dollars. La balance des
paiements était déficitaire de centaines de
millions de dollars. Les taux d’intérêt sur
les bons du Trésor avaient franchi le seuil
des 18 % et flirtaient parfois avec les
20 %, en raison de la multiplication des
opérations de swaps destinées à enrayer
la fuite des capitaux.
Le Liban n’aurait pas été le premier pays à
sombrer dans les affres de la crise financière
et de la dévaluation. S’il en a été
sauvé, c’est grâce à la capacité de l’ancien
Premier ministre Rafic Hariri à persuader la
France, les États-Unis et les pays du Golfe
d’intervenir dans l’intérêt de la stabilité
régionale. Au-delà de la question libanaise
elle-même, les préparatifs de l’invasion
d’Irak occupaient alors tous les esprits et
l’éclatement d’une crise annexe était malvenu.
Le sauvetage a été techniquement une
réussite. Il s’est déroulé en plusieurs
étapes. D’abord, l’effet d’annonce de la
tenue d’une conférence, couplé aux opérations
de swaps, aux souscriptions par la
Banque du Liban à des émissions d’eurobonds,
a stoppé la fuite des capitaux. Les
taux d’intérêt sont repartis à la baisse.
Quand la date de la conférence a été fixée,
le phénomène des conversions s’est inversé.
La partie était déjà gagnée. L’injection
de capitaux fin 2002 a achevé de relancer
la machine en réenclenchant le mouvement
d’injections de capitaux, ce qui a
permis de rééquilibrer les comptes
externes, et en renflouant les réserves de
la Banque centrale qui constituent l’un des
meilleurs indicateurs du marché.
En somme, les anticipations positives
autoréalisatrices liées à l’annonce de la
conférence ont été renforcées par l’injection
de capitaux. Le phénomène a ensuite
été amplifié par la flambée des prix du
pétrole qui a accentué davantage encore
les transferts vers le Liban.
L’importance des liquidités disponibles
dans la région a même permis de compenser
l’essoufflement de l’effet de Paris II
(matérialisé par un infléchissement à la
hausse du service de la dette) même s’il a
coïncidé avec la crise déclenchée par l’assassinat
de Rafic Hariri en février 2005.
PAS D’URGENCE AUJOURD’HUI
Ce matelas de pétrodollars joue encore son
rôle, malgré la guerre de cet été. Mais la
situation économique et financière du Liban
est pire qu’en 2002. La dette a encore augmenté
et sa hausse est davantage liée à l’accumulation
d’arriérés qu’à la dynamique
propre du stock de la dette. Aucune des
sources du déficit n’a été traitée, le cas d’Électricité
du Liban étant le plus flagrant.
Cependant, contrairement aux mois qui
ont précédé Paris II, le système ne semble
pas menacé pour l’instant en l’absence de
fuite de capitaux.
D’où le flottement et l’incertitude concernant
Paris III.
En tout état de cause, il est impossible de croire à la mise en oeuvre de réformes
structurelles dans un environnement politique
aussi instable. Même si le document
préparé par le gouvernement – en fait une
équipe réduite autour du ministre des
Finances – affiche l’ambition de s’attaquer
aux problèmes de fond à travers un programme
global et cohérent, les déclarations
d’intentions ne suffisent pas. De
l’avis de tous les bailleurs de fonds, le
plan doit être assorti de mesures spécifiques
dont l’impact est quantifié et d’un
calendrier. Un mois avant la date théoriquement
prévue pour Paris III, personne
n’était en mesure de confirmer l’existence
d’un tel document, ni a fortiori d’en révéler
le contenu.
Les différents représentants des bailleurs
de fonds – pays “amis” du Liban – ou institutions
internationales n’ont d’autre choix
que de répéter les mêmes principes. Mais
en privé certains n’excluent pas une opération
de sauvetage destinée à « éviter la
noyade au gouvernement de Fouad
Siniora », si l’évolution de la situation l’impose.
Plusieurs pays auraient en effet
intérêt à éviter qu’une secousse économique
et financière ne s’ajoute aux
secousses politiques.
« Avant la guerre de cet été, l’idée de
Beyrouth I avait fait son chemin, plusieurs
bailleurs ont insisté sur l’importance des
réformes. Le conflit a certes inversé
l’ordre des priorités, mais il a préservé
malgré tout l’opportunité de faire passer
des mesures indispensables justifiées par
l’état d’urgence. La crise actuelle
empêche désormais toute réflexion de
cette nature. »
Le rôle prépondérant joué à nouveau par le
gouverneur de la Banque centrale, Riad
Salamé, semble confirmer un retour à une
logique de traitement financier de la crise
au cas où ses prémices commenceraient à
poindre.
FRAGILITÉ STRUCTURELLE
Rien n’exclut en effet une détérioration rapide
de la situation. Le cas échéant, la priorité
ne sera plus de chercher comment guérir le
malade, mais à lui administrer un calmant
pour stabiliser son état. Celui-ci est garanti,
malgré les dysfonctionnements croissants du
système, par une seule chose : les entrées
massives de capitaux qui équilibrent tous les
ans ses comptes externes.
Le simple tarissement du flux des capitaux
entrants mettrait en péril le système, a for-
Riad Salamé est l’artisan d’une ingénierie financière qui a porté sur 10 milliards de dollars.
tiori une sortie de capitaux.
Cette fragilité est liée à ce qui était au départ
un atout pour le Liban, un pays qui bénéficie
structurellement de flux de capitaux énormes
par rapport à la taille de son économie. Il jouit
d’un accès privilégié à l’argent venu de
l’étranger, quelle que soit sa forme.
Cette disponibilité extrême des sources de
financement a favorisé un mode de
consommation et de dépenses, voire de
gaspillage, relativement déconnecté de
l’économie interne. Rationaliser à nouveau
le niveau global de consommation et de
dépenses du pays suppose des adaptations
douloureuses, d’où une préférence
pour les étaler dans le temps. Mais à force
de retarder l’échéance, et de s’endetter
pour préserver le niveau de consommation
et de dépenses, il devient de plus en plus
difficile de mettre en place une solution
progressive, car tous les rouages de l’économie
se sont adaptés à ce flux excédentaire
de capitaux qui n’est pas accidentel,
mais structurel.
En l’absence de réformes destinées à corriger
les déséquilibres induits par cet
excès de capitaux, le pays est exposé à
tout moment à une crise provoquée par un
tarissement provisoire, sachant que le
Liban a besoin d’au moins trois milliards
de dollars par an, cinq milliards selon des
estimations plus pessimistes.
Ces injections se font naturellement en temps
normal. Elles sont encouragées parfois par
des dispositions légales, sur les acquisitions
foncières par exemple. En cas extrême, une
dose massive est administrée, en guise
d’électrochoc comme lors de Paris II. La difficulté
aujourd’hui est d’évaluer le dosage
nécessaire en cas de crise.
Car, si d’un côté, la solidité du système
semble renforcée du fait de sa capacité à
avoir résisté à deux chocs majeurs, de
l’autre, il est difficile d’évaluer le coût de la
relance et d’estimer le bon dosage de capitaux
à injecter pour drainer des capitaux
supplémentaires grâce à l’effet confiance.
Sans compter que l’impression de déjà-vu risque de jouer aussi négativement.
Plusieurs scénarios sont donc possibles.
Soit la conférence a lieu en temps voulu,
mais elle a de fortes chances de se limiter
à une nouvelle opération d’ingénierie financière,
les conditions politiques de l’adoption
d’un programme de réformes structurelles
n’étant pas réunies. Soit, si l’horizon politique
se dégage au Liban, la date de la conférence
est reportée pour laisser une chance à
l’émergence d’un consensus solide. Dans
tous les cas, il semble exclu que les “amis”
du Liban le laissent tomber à une période
aussi cruciale. Si des institutions internationales
ou des pays européens et américains
ne peuvent jouer les pompiers sans cadre
bien défini, des pays du Golfe comme
l’Arabie saoudite ont déjà montré leur disposition
à voler au secours de Beyrouth en cas
d’urgence. Les centaines de millions de dollars
injectées pendant et après la guerre
de cet été en témoignent.