Un enjeu de sécurité et de développement pour les banques
Au quartier général de la SGBL, à Sin el-Fil, la liaison Internet n’est que de 1 Mb/s, et ce pour plusieurs immeubles et quelque 800 employés. Ce qui signifie qu’il est impensable pour tous ces internautes de songer à surfer en même temps sur le web. Résultat, la SGBL est obligée de limiter de façon drastique l’utilisation d’Internet par ses employés : la majorité d’entre eux n’ont tout simplement pas d’accès au web depuis leur poste de travail.
Cette situation peut sembler surréaliste en 2009, mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg : la SGBL, à l’instar de nombreuses banques libanaises, se trouve pénalisée de bien d’autres manières par le manque de bande passante abordable. Les banques font face, tout d’abord, à un enjeu de sécurité. Khalil Letayf, directeur général adjoint à la SGBL, chargé de suivre le dossier du haut débit au sein de l’Association des banques, explique que depuis le 11 septembre 2001 le secteur a pris conscience de la nécessité de se doter d’un système de secours efficace, permettant de continuer à opérer même en cas de catastrophe. Or, pour entretenir un tel système, une banque a besoin d’une connexion à très grande vitesse – ainsi, à chaque fois qu’une opération est effectuée dans une agence, elle est répliquée à l’identique dans le système de secours, de façon à ce que l’information soit sauvegardée. Des milliers, même des millions d’opérations peuvent avoir lieu en même temps : plus la liaison est rapide, plus la “copie” des opérations se fait de façon instantanée. Selon la rapidité de leur connexion avec leur site de secours, certaines banques constatent un décalage d’une heure ou deux ; d’autres de 24 heures. En cas de problème dans le système informatique principal, de l’information risque donc d’être perdue – une heure, deux heures, ou 24 heures d’information.
L’existence de connexions haut débit améliore également le travail interne des banques, en facilitant la transmission d’informations entre les différentes agences. À titre d’exemple, la SGBL utilise une connexion de 512 kb/s entre ses différentes agences. Une liaison trop lente pour transmettre des documents scannés. Idéalement, pour Khalil Letayf, les agences de la SGBL devraient être connectées à une vitesse de 100 Mb/s – vitesse qui leur permettrait de travailler sans temps de latence, comme si elles étaient en réseau local, dans le même immeuble. Or, une connexion de cette vitesse n’est tout simplement pas disponible, vu l’état des infrastructures libanaises.
Ces lacunes limitent enfin la gamme de services que peuvent offrir les banques. Letayf cite par exemple la possibilité, grâce à des connexions à haut débit, de recourir à la visioconférence entre les différentes agences de la SGBL. Ce serait une manière de couvrir plus efficacement le territoire libanais et de proposer la même qualité de service dans des zones rurales qu’à Beyrouth. « Imaginez qu’un habitant du Akkar ait besoin de parler à un spécialiste, pour effectuer un emprunt un peu compliqué. Il serait trop cher pour la SGBL de poster des spécialistes partout au Liban – la visioconférence permettrait à ce client de parler au spécialiste en direct. Nous pourrions apporter nos services aux clients, plutôt que de les forcer à se déplacer. »
Pour Letayf, les banques libanaises accumulent ainsi un retard important sur leurs concurrentes dans le Golfe, en Jordanie ou en Égypte, où des liaisons à grande vitesse sont disponibles. Une distorsion de concurrence directement due aux infrastructures déficientes du Liban.
L’Association des banques du Liban se mobilise depuis plusieurs années pour demander de meilleures connexions Internet. Elles sont allées jusqu’à proposer de participer aux frais de développement du réseau sur le dernier kilomètre. Les banques envisageaient d’aider à financer les câblages reliant les centraux téléphoniques aux sièges des banques et aux sites de secours, à raison de quelques milliers de dollars. La proposition n’a pas abouti : les banques ont vite réalisé qu’elles devraient également participer au développement de l’infrastructure des centraux téléphoniques – une situation pour laquelle il n’existait aucun précédent, ni cadre réglementaire.
Médias, un secteur “affamé de bande passante”
Dans ses locaux d’Adma, la LBCI utilise une connexion de 2 Mb/s. C’est le maximum auquel elle a pu avoir accès, étant donné ses contraintes budgétaires ; les demandes de la LBCI pour obtenir plus de bande passante à un tarif raisonnable étant restées sans réponse. Or 2 Mb/s : le chiffre est dérisoire pour Robert Madi, directeur informatique de l’entreprise. « Nous sommes affamés de bande passante, dit-il. Et je ne parle pas de 2, 4 ou 5 Mb/s supplémentaires, mais de 20, 30, 40 Mb/s et même plus. » Des vitesses encore impossibles à obtenir au Liban, compte tenu de la quantité limitée de bande passante disponible et surtout le manque de transparence dans la distribution de celle-ci. Par ailleurs, de telles vitesses requerraient que des câbles en fibre optique arrivent jusqu’aux locaux d’Adma, ce qui n’est pas le cas.
Une entreprise de média comme la LBCI a vocation à utiliser du contenu vidéo comme base de travail et à fournir du contenu vidéo à ses téléspectateurs. Or, les fichiers vidéo, qui contiennent beaucoup d’informations, sont lourds ; ils demandent donc beaucoup de bande passante pour être envoyés d’un employé à l’autre, mis en ligne sur un site web, ou encore regardés en ligne par un spectateur. La vitesse de connexion dont dispose une chaîne de télévision affecte ainsi très directement la qualité de son travail et la qualité des services offerts aux spectateurs.
Si Robert Madi rêve à des dizaines de mégabits, ce n’est pas simplement pour que les journalistes de la LBCI puissent travailler plus vite. L’entreprise a des idées bien précises pour développer ses activités. « Nous passerions directement à des services télévisuels de deuxième génération », il s’agit de l’IPTV (Internet Protocol Television). Avec une technologie IPTV, le particulier reçoit la télévision à travers sa connexion Internet, plutôt qu’à travers les câbles classiques. Cela lui permet d’accéder à une foule de nouveaux services. Il peut par exemple choisir de regarder tel programme à l’heure qui lui convient, revenir 24h en arrière pour regarder un programme qu’il a manqué, ou revoir une émission pour la seconde fois. Il peut également interagir avec une émission en cours – par exemple en votant en direct, en communiquant avec le présentateur, en posant des questions via une webcam… En somme, une nouvelle manière de recevoir et de regarder la télévision, avec une flexibilité et des options démultipliées. Quant à l’émergence, dans les pays les plus développés, de la télévision HD, à haute définition, cette qualité d’image nécessite encore plus de bande passante.
La LBCI a lancé en 2004 un service de vidéo sur demande sur son site Internet. Les émissions de la chaîne sont chargées quotidiennement sur le site. Les internautes peuvent ensuite y accéder et regarder ces programmes à leur convenance, moyennant un dollar par émission. Pour proposer ce service, qui consomme beaucoup de bande passante, la LBCI utilise un serveur situé aux États-Unis. Robert Madi aimerait pourtant utiliser un serveur local – il souligne que le soutien technique en cas de problème serait plus rapide et moins coûteux. Par ailleurs, ce sont surtout des internautes basés à l’étranger qui peuvent accéder à ce service, car les particuliers résidant au Liban ne disposent pas d’une bande passante suffisante pour regarder ces vidéos confortablement. Le service est donc destiné en priorité aux Libanais expatriés, tandis que le marché local reste largement inexploré. Un véritable manque à gagner pour les spectateurs, mais aussi bien sûr pour la chaîne. « Si quelque 30 000 Libanais regardaient un programme par mois sur notre site Internet, cela générerait un bénéfice supplémentaire de 30 000 dollars par mois », calcule Madi.
Le secteur informatique : des produits en sous-performance
La société EDM – acronyme pour Engineering, Design & Manufacturing – développe des solutions informatiques destinées aux entreprises. Elle propose des logiciels originaux, conçus par des Libanais. Ils vont de simples programmes de stock comptabilité à des produits plus sophistiqués qui permettent à EDM de prendre en charge tout le fonctionnement d’une entreprise cliente. Selon Nicolas Akl, partenaire au sein d’EDM, l’absence d’Internet haut débit limite clairement la performance et la fiabilité de ces produits.
Akl donne l’exemple de l’un de ses clients principaux, les rôtisseries Hawa Chicken. La chaîne s’en remet à des logiciels EDM pour gérer la totalité de ses activités : stocks, comptabilité, mais aussi production, ressources humaines, flux de travail. Toutes ces informations sont sauvegardées et mises à jour en temps réel. Pour cela, Hawa Chicken a installé un serveur dans chacun de ses 14 points de vente ; tous ces serveurs sont ensuite reliés à un serveur principal qui se trouve au siège de l’entreprise. La présence d’un réseau haut débit fiable au Liban permettrait de se débarrasser de cette technologie encombrante : Hawa Chicken pourrait travailler sans ces serveurs, en stockant toute l’information en ligne. Les solutions EDM deviendraient ainsi entièrement en ligne (web-based), ce qui représenterait des gains de temps et d’argent.
EDM propose aussi à ses clients des solutions de traçage des véhicules, qui permettent de suivre en temps réel les mouvements d’une flotte de transport. EDM produit ainsi – depuis la conception jusqu’à la fabrication – un boîtier équipé de senseurs qui est installé dans chaque voiture ou camion pour le suivre à distance et même l’immobiliser en cas de problème ou de vol – où que se trouve le véhicule au Liban et même dans tout le Moyen-Orient. Ce boîtier a aussi des fonctions plus simples, permettant par exemple de surveiller la température d’un réfrigérateur dans un camion… Ces données sont toutes retransmises à l’entreprise via Internet, en utilisant la technologie sans fil WiMAX (WorldwideInter-operability for Microwave Access), en cours de déploiement au Liban. Or, dans l’état actuel des infrastructures, les limites de cette solution sont claires : dans les zones les plus reculées du pays, où le réseau WiMAX n’est pas arrivé, la transmission de données devient impossible. Akl souligne également qu’une connexion Internet haut débit permettrait de sophistiquer le boîtier EDM : au lieu de transmettre uniquement des données chiffrées comme aujourd’hui, il pourrait à l’avenir être équipé d’une caméra pour surveiller l’intérieur du véhicule. Les fichiers vidéo étant plus lourds, ils requièrent davantage de bande passante pour être transmis : cette nouveauté est donc impossible à mettre en place à ce jour.
Une connexion haut débit permettrait en outre à EDM d’assurer un meilleur service après-vente à ses clients : avec une communication plus rapide, et la possibilité de parler au client en vidéoconférence, le support technique en cas de problème deviendrait plus efficace. Pour l’heure, l’entreprise utilise deux connexions ADSL de 512 Kb/s chacune. Elles desservent une cinquantaine d’employés. Dans cette situation, la plupart n’ont accès qu’à leur boîte e-mail depuis leur poste de travail, mais pas à Internet dans son ensemble. Hors de question donc d’envisager la vidéoconférence comme mode de travail. Enfin, une connexion haut débit permettrait à EDM de mieux communiquer avec sa seconde branche, ouverte récemment à Riyad. Akl aimerait ainsi tripler ou quadrupler la bande passante, dont il dispose dans les bureaux d’EDM.
Pour Nicolas Akl, les compagnies libanaises sont particulièrement pénalisées par rapport à celles des pays voisins, « nos ennemis jurés » : la Jordanie et surtout Israël, « qui a fait de l’Internet son cheval de bataille ». « On souffre beaucoup de ce manque de compétitivité lié à un support technique plus lent et de moindre qualité. »
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