Entre 466 000 et 640 000 Libanais ont émigré entre 1997 et 2002. Le taux global d’émigration (la proportion d’émigrés par rapport à la population totale, émigrés inclus) se situe donc au bas mot à 10,3 %, selon les derniers résultats d’une enquête publiée par l’Observatoire universitaire de la réalité socio-économique (OURSE) de l’Université Saint-Joseph. Chez les jeunes, ce taux est encore plus élevé : il atteint 17,5 %. Selon l’étude, plus de trois migrants sur quatre sont des jeunes âgés de 18 à 35 ans au moment du départ ! Parmi eux, deux fois plus d’hommes que de femmes. On trouve aussi beaucoup de jeunes hautement qualifiés : quelque 43 % des jeunes émigrés sont des universitaires – un chiffre que Choghig Kasparian, la directrice de l’étude, qualifie d’« alarmant », puisqu’il témoigne d’une véritable hémorragie de talents. Qui plus est, les départs se sont accélérés après 2002.
Les derniers résultats obtenus par l’OURSE sont le fruit d’un sondage réalisé fin 2007. L’équipe de Mme Kasparian a mené l’enquête auprès de 8 061 ménages, répartis sur tout le territoire libanais – l’échantillon devant être assez grand et varié pour être représentatif de la population. La recherche a été concentrée sur la vague d’émigration de 1997 à 2002. Les conclusions s’articulent en deux volumes, publiés aujourd’hui par les Presses de l’Université Saint-Joseph : Les jeunes Libanais dans la population résidente (fin 2007) et Les jeunes Libanais dans la vague d’émigration de 1992 à 2007. Ils font suite à une première grande enquête menée par l’OURSE en 2001.
Mme Kasparian et son équipe ont tenté de comprendre la façon dont ces jeunes envisagent l’émigration, ce qui les motive mais aussi ce qui pourrait les retenir. Sans surprise, la plupart des personnes interrogées évoquent le travail comme raison principale qui les pousse au départ. Ainsi, parmi les jeunes ayant l’intention de partir, près de 70 % citent la recherche d’un meilleur emploi et d’un meilleur salaire. D’autres facteurs entrent également en ligne de compte, mais ils arrivent loin derrière : ce sont notamment l’instabilité politique et sécuritaire, le désir de poursuivre leurs études hors du Liban, ou encore – particulièrement chez les jeunes femmes – le regroupement familial. Quant aux destinations, c’est l’Amérique du Nord (États-Unis et Canada) qui continue de faire rêver au premier chef – elle arrive en pole position des destinations souhaitées –, suivie par les pays arabes voisins (du Golfe notamment) et l’Europe.
Pourtant, malgré ce désir de partir, les jeunes ne perçoivent pas l’émigration comme une panacée. L’étude de l’OURSE montre au contraire une génération assez partagée sur les avantages et les inconvénients du départ. S’ils y voient l’opportunité d’une carrière plus intéressante et la possibilité de vivre en sécurité, ils en craignent aussi les retombées négatives : ils déplorent notamment l’éloignement de leur famille et de leur cercle social, et l’éloignement d’un pays auquel ils sont attachés. Les jeunes Libanais sont unanimes : plus de trois quarts d’entre eux disent qu’ils ne partiraient pas s’ils pouvaient trouver au Liban un emploi satisfaisant et fixe… Et quelque 45 % assurent qu’une situation sécuritaire plus stable freinerait également leurs projets d’émigration.
L’autre intérêt majeur de cette enquête réside, plus généralement, dans sa contribution à la connaissance de la population libanaise et de sa structure. L’équipe de l’OURSE s’est en effet attachée à relever les caractéristiques globales des jeunes Libanais résidant dans le pays. Elle constate ainsi que les 18-35 ans forment aujourd’hui 30,6 % de la population libanaise. L’âge du mariage continue de reculer par rapport à 2001 et le taux de célibat reste élevé (74 %). Dans le même temps, le taux d’universitaires est en forte progression : il atteint 40,4 % en 2007, alors qu’il n’était que de 26 % en 2001. Le niveau de diplôme des jeunes femmes est dans l’ensemble supérieur à celui des jeunes hommes.
Un quart des jeunes poursuivent encore leurs études, une proportion plus importante qu’en 2001. À cela, Mme Kasparian propose deux explications possibles : d’une part, le prolongement de la durée des études ; de l’autre, le départ plus important des jeunes actifs, qui fait qu’ils ne sont plus comptabilisés parmi les résidents.
57,2 % des jeunes résidents sont actifs, c’est presque deux points de moins qu’en 2001. Si les 18-35 ans continuent de peser lourd dans l’économie du pays – ils représentent tout de même 46,5 % de la population active –, leur importance relative est en baisse : en 2001, ils représentaient pas moins de 52 % des actifs. Pour Mme Kasparian, ce recul est encore le signe d’une émigration en hausse dans cette classe d’âge. Le taux d’activité des jeunes femmes est en progression (38,5 %, comparés à 36 % lors de la dernière étude), même s’il reste très inférieur à celui des jeunes hommes (actuellement autour de 76 %). Ces jeunes actifs tirent de leur emploi un salaire moyen de 756 000 livres libanaises par mois (500 dollars), une vaste majorité d’entre eux se déclare insatisfaite de ses revenus.
En outre, le taux de chômage est sensiblement plus élevé chez les 18-35 ans que dans la population générale : il atteint 13,8 %. Les jeunes représentent ainsi 80 % des chômeurs libanais… Parmi les causes du chômage, la plupart citent le manque d’opportunités, suivi par une trop faible rémunération des postes proposés et une inadéquation des emplois disponibles avec leurs qualifications. Ainsi, si les statistiques dépeignent une jeunesse de plus en plus éduquée, elles révèlent aussi de réelles difficultés lors du passage à la vie professionnelle.
Reste un dernier point : ces résultats – sur la place des jeunes dans la population comme sur leurs désirs d’émigration – mériteraient certainement d’être révisés à la lumière de la crise financière mondiale qui a débuté en 2008. Avec les économies américaine et européennes durement touchées, et Dubaï freinée en plein boom, le Liban voit aujourd’hui de nombreux expatriés rentrer au pays, ayant perdu leur emploi à l’extérieur. Sans la promesse de débouchés lucratifs, l’étranger devient aussi bien moins attractif pour ceux qui auraient eu le projet de partir. La crise financière est intervenue après l’enquête menée par l’OURSE ; les résultats présentés ne la prennent donc pas en compte. Mais Mme Kasparian laisse entendre qu’une nouvelle étude pourrait bien être lancée à l’automne – concentrée, cette fois-ci, sur ces circonstances exceptionnelles qui créent un phénomène inhabituel de retour.