À l’ombre de la petite coopérative blanche, une dizaine de femmes du village de Mheidthé, situé dans la Békaa-Ouest, trient les feuilles cueillies la veille pour en faire des infusions. À l’intérieur de l’établissement, financé notamment par un don de 50 000 dollars d’Oxfam Canada, d’autres préparations pour tisane sèchent sur le sol. Quelques pièces plus loin, ce sont les commandes de Fair Trade Lebanon qui sont entreposées dans des cartons prêts à partir pour l’Europe. Près de 80 % du chiffre d’affaires de cette coopérative composée de 20 femmes et deux hommes est assuré par les commandes de cette ONG, pionnière du commerce équitable au Liban.
Fondée en mars 2006, Fair Trade Lebanon est l’une des seules ONG à valoriser le commerce équitable au Liban. « Les coopératives libanaises bénéficient d’aides internationales. Elles ont des locaux, du matériel et suivent même des formations. Il ne leur manque qu’une chose : un marché ! Nous essayons de leur fournir cet accès », explique Benoît Berger, l’un des fondateurs. Au départ, en 2006, seules deux coopératives étaient sous la houlette de Fair Trade Lebanon. Depuis, elles sont dix, ainsi que deux entreprises familiales, à bénéficier des bienfaits du commerce équitable. Une goutte d’eau ! Au Liban, il y aurait plus de 150 coopératives d’agroalimentaire.
La croissance est toutefois au rendez-vous : Fair Trade Lebanon propose maintenant 45 produits, contre 15 en 2006. Son plus gros client est Artisanat SEL (plus de 95 % des commandes), une entreprise française qui distribue des produits issus du commerce équitable dans certains supermarchés ou épiceries fines de l’Hexagone.
Le principe est simple. Artisanat SEL passe une commande à Fair Trade Lebanon et lui avance environ 30 % de la facture. L’ONG basée au Liban se tourne alors vers les coopératives de son réseau et leur avance la somme d’argent nécessaire pour qu’elles puissent acheter les matières premières indispensables à la fabrication de leur produit – comme des abricots pour de la confiture d’abricot par exemple – sans puiser dans leurs économies.

Des prix 30 à 50 % plus chers

Selon Laurette, de la coopérative de Fourzol qui réalise un chiffre d’affaires de 30 millions de livres libanaises (près de 20 000 dollars), les prix pratiqués par Fair Trade Lebanon sont « les bons ». « Nous travaillons pour l’entreprise libanaise Mafco (Mediterranean Authentic Food Company) qui vend les produits de la marque Atayeb al-Rif. Ils sont nos principaux clients, mais leurs prix sont moins intéressants pour nous : ceux de Fair Trade Lebanon sont supérieurs de 30 %. » C’est le principe du commerce équitable, explique Benoît Berger. « Le producteur ne doit pas subir la hausse des coûts des matières premières ou les fluctuations du marché. Il nous impose ses coûts et nous les répercutons à Artisanat SEL. »
Des conditions qui se traduisent par des prix plus élevés pour les produits vendus sous la marque “Saveurs équitables” d’Artisanat SEL par rapport à un produit standard. Il reste toutefois difficile de savoir de quel ordre est la différence de prix en raison de la diversité des produits présents dans les rayons français notamment. Mais selon Benoît Berger, elle serait de 30 à 50 %. Dans le cas du Liban et de Fair Trade Lebanon, la part du producteur correspond entre 30 et 35 % du prix final. Le reste sert à financer le transport, le fonctionnement de l’ONG Fair Trade Lebanon, l’étiquetage…
À Mheidthé, les bénéfices représentent 15 à 20 % du chiffre d’affaires qui est de quelque deux millions de livres libanaises (quelque 1 300 dollars) par mois de mai à décembre, contre deux millions de livres libanaises par an avant l’arrivée des commandes de Fair Trade Lebanon. Soixante-dix pour cent de ces bénéfices sont partagés entre les femmes. Le reste de la somme profite au village : des sessions d’anglais ont été financées grâce à ces revenus complémentaires.

450 000 dollars en trois ans

Depuis 2006, Artisanat SEL a passé quatre commandes à Fair Trade Lebanon d’une valeur totale de 450 000 dollars. Près de la moitié de cette somme a été assurée pendant l’année 2008. En 2009, une nouvelle commande, en cours de préparation, atteint le montant de 150 000 dollars. Les produits phares sont l’huile d’olive libanaise, mais aussi les condiments et les légumes secs.
Outre Artisanat SEL, Fair Trade Lebanon travaille également avec Kif Kif Import, une entreprise canadienne. En 2006, une première commande de 920 dollars a été passée. Pour 2009, cette commande, qui comprend notamment de l’huile d’olive, de la confiture de fraise ou encore de la confiture de pétales de rose, atteint 8 000 dollars. D’autres importateurs originaires de Belgique, d’Allemagne, de Suisse, d’Italie, de Norvège, de Grande-Bretagne et aussi des États-Unis ont également été sollicités par Fair Trade Lebanon, sans concrétisation pour le moment.

Une logique de certification

Car les conditions du marché sont devenues plus difficiles. Au début des années 2000, le commerce équitable était en vogue dans de nombreux pays occidentaux. Sensibilisés aux conditions de travail des producteurs des pays dits du Sud, les consommateurs du Nord se ruaient sur les produits “équitables”. Depuis, la crise économique a frappé ces pays. « Nous ne savons pas encore quel sera l’effet de cette crise sur les ventes. Nous attendons les retours d’Artisanat SEL. Soit les consommateurs se détournent du concept, préférant les supermarchés du Hard Discount. Soit ils vont au contraire se sentir plus concernés : la crise économique a montré les limites du système spéculatif, et pour assainir ce système, ils pourraient se réfugier vers des valeurs plus éthiques. Le marché risque de se resserrer mais avec des personnes plus convaincues », poursuit Benoît Berger.
Pour satisfaire une clientèle plus exigeante, la certification “commerce équitable” devient indispensable. « Toute la logique du commerce équitable tient dans la logique d’autosurveillance. Nous appliquons déjà les conduites requises par la WFTO (World Fair Trade Organisation – Organisation mondiale du commerce équitable, en français). Maintenant il faut que l’organisation internationale nous accepte », explique Benoît Berger.
La procédure de certification ne concerne pas seulement l’intermédiaire entre le producteur et le distributeur, mais aussi le producteur qui doit s’adresser à la Fairtrade Labelling Organisation (FLO). Plusieurs critères sont pris en compte. Aucun ne concerne la qualité du produit. Mais la coopérative qui prétend à la certification doit, par exemple, être organisée de manière démocratique et suivre certaines normes de fabrication. Chiraz Skhiri, coordinatrice régionale Afrique du Nord et Moyen-Orient de FLO, a été contactée par plusieurs producteurs d’huile d’olive libanais. Mais à ce jour, seul un groupe de producteurs palestiniens a été certifié par FLO au Moyen-Orient. Trois autres pays du monde arabe ont des producteurs enregistrés à FLO : l’Égypte, le Maroc et la Tunisie. « Le Liban a du potentiel, mais l’identification des produits prend un certain temps », assure Chiraz Skhiri. Le coût de la certification
Les producteurs souhaitant obtenir une certification de la Fairtrade Labelling Organisation (FLO) doivent débourser quelque 500 euros. Pour les petites coopératives ne pouvant assumer seules ce coût, un fonds de certification est proposé par FLO. Il prend en charge entre 50 et 75 % du montant, sous forme de don. « Si les producteurs proposent des produits qualifiés de bio, alors le coût de la certification diminue de 20 % », précise Chiraz Skhiri, coordinatrice régionale. En outre, tous les ans, les producteurs doivent verser une cotisation calculée en fonction de la structure de l’organisation, de la taille et aussi du nombre d’employés. Elle varie de 1,30 à 23 euros par personne.