Doucement mais sûrement, les prix des carburants repartent à la hausse, au grand dam des automobilistes : de 20 000 livres libanaises le bidon de 20 litres de sans plomb 95 octane au mois de janvier 2009, le voilà désormais dépassant les 30 000 livres (20 dollars). C’est que la flambée des cours du pétrole est à nouveau d’actualité, même si elle n’atteint pas les sommets de l’année dernière. À plus de 65 dollars le baril de brut, le sujet revient dans toutes les conversations, car il a une lourde incidence sur la vie quotidienne. Les causes de la remontée des cours internationaux sont multiples. L’annonce d’une reprise économique mondiale comme l’incertitude qui pèse sur les réserves à exploiter dans l’avenir est en partie responsable du cycle haussier constaté aujourd’hui. Au Liban, 49 % du prix de l’essence à la pompe de sans plomb (SP) 95 – qui représente 90 % de l’essence vendue – sont liés aux coûts du produit (le cours du brut mais aussi le stockage ou le transport). « À l’avenir, avec un pétrole cher, des coûts de raffinage, de transport et de stockage élevés, cette part est amenée à augmenter », explique Joseph Geagea, directeur des importations et des relations avec les professionnels au sein du groupe Total Liban. D’autant que les réserves mondiales s’amenuisent plus rapidement que prévu. Selon le docteur Fatih Birol, chef économiste à l’Agence internationale de l’énergie, dans un entretien accordé en août dernier au quotidien britannique The Independent, les trois quarts des champs pétrolifères auraient déjà atteint leur capacité maximale et seraient sur le déclin. Un déclin, d’autant plus rapide que les pays producteurs investissent de manière insuffisante dans leurs infrastructures. Le chef économiste de l’Agence internationale de l’énergie ajoute que la proximité du « oil crunch » – d’ici à 10 ans, selon ses estimations – devrait se traduire par une augmentation durable du prix du baril : la demande continuant d’augmenter et devant même dépasser l’offre disponible dès 2010 du fait des besoins des économies émergentes, comme la Chine ou le Brésil, grands consommateurs d’énergie.
La reprise du cycle haussier des cours internationaux n’explique pas tout cependant pour le consommateur libanais. Pendant longtemps, il n’a pas ressenti l’effet de l’augmentation des cours au moment de faire le plein dans l’une des 2 200 stations-service du Liban. Car, alors que les cours étaient pris de folie (le baril a dépassé 140 dollars en juillet 2008), le gouvernement libanais a opté pour une subvention indirecte du prix à la pompe. Le mécanisme choisi consistait à réduire la part des taxes perçues (droits d’accises) sur chaque litre (hors TVA) de manière à ce que les automobilistes ne paient pas leur bidon plus de 22 000 à 24 000 livres. Imaginée en 2004, la subvention a privé le Trésor de toute recette entre novembre 2007 et janvier 2008 tant la flambée des cours était forte. Bien que l’État soit en mauvaise posture financière, le manque à gagner est important. Alors qu’en 2003, les droits d’accises et de douane liés à l’essence représentaient 543 millions de dollars (voir Le Commerce du Levant n° 5575 de décembre 2007), soit 12,3 % des revenus de l’État. En 2007, ils sont tombés à 104 millions de dollars et seulement à 750 000 dollars en 2008. Alors que la TVA sur l’essence et le fioul à l’importation a rapporté 405 millions de dollars cette même année.
Au moment de la crise économique, lorsque les cours de pétrole se sont effondrés, le gouvernement libanais en a profité, à la fin du mois d’octobre 2008, pour reprendre la taxation. Le Fonds monétaire international le pressait de réinstaurer ces taxes pour assurer des revenus au Trésor. Elles ont alors évolué entre 1 990 livres libanaises pour un bidon de 20 litres, leur niveau le plus bas, et 10 090 livres, leur niveau le plus haut. Jusqu’à ce qu’en janvier 2009, le gouvernement fixe le montant de l’accise à 9 530 livres libanaises (hors TVA) par bidon de 20 litres de SP 95. Il perçoit ainsi environ 31 % du prix de l’essence à la pompe, en incluant les droits de douane et les droits d’accises, mais pas la TVA.
« Quand le montant de la taxe a été fixé, le baril était à 30 dollars. Aujourd’hui, il est à un peu plus de 70 dollars », rappelle Joseph Geagea, du groupe Total, qui dénonce un « mauvais timing » de la décision du gouvernement. Depuis la reprise de la taxation, les droits d’accises et de douane sur l’essence ont ramené entre janvier et juin 2009 au Trésor plus de 330 millions de dollars, soit 10,7 % des recettes totales. Ce qui place ces recettes comme quatrième source de revenus fiscaux (derrière la TVA, les transferts du budget Télécoms et l’impôt sur le revenu). Et les repositionne peu ou prou au même niveau qu’en 2003.
Si le ministre des Finances respire à nouveau, ce n’est pas le cas des consommateurs… Aux alentours de 31 000 livres libanaises, le bidon de SP 95 (au moment du pic à 140 dollars le baril en 2008, le bidon atteignait 38 000 LL), l’on se rapproche de la zone de turbulence. Les ménages et beaucoup d’entreprises voient leur budget grevé. Des associations professionnelles, comme l’Union des syndicats de chauffeurs, dénoncent d’ailleurs la reprise de la taxe du gouvernement qu’elle juge excessive, préconisant de la plafonner à 5 000 livres par bidon.
Les frais de transports impactent d’autant plus lourdement le budget des familles à bas revenus qu’elles ne peuvent compter sur de réels transports collectifs et qu’elles sont souvent tributaires de voitures anciennes, peu économes en matière de carburants.
La hausse des prix de l’essence oblige les ménages à réduire un train de vie déjà bien écorné – moins 33 % en 10 ans selon le rapport sur les conditions de vie des ménages du ministère des Affaires sociales (voir Le Commerce du Levant n° 5593 de juin 2009 pour une analyse de l’étude). Et ce, même si les indemnités de transport professionnel des salariés du secteur privé ont été relevées de 6 000 à 8 000 livres par jour travaillé en octobre 2008. Dans certains cas, quand la charge représente entre un tiers ou un quart du salaire (voir témoignages), la situation devient difficilement supportable. D’où des réclamations pour le rétablissement de la subvention.
Une telle option n’est pas encore à l’ordre du jour, même si le futur gouvernement pourrait à nouveau céder à la grogne populaire. La gestion de ce problème reflète en effet l’incapacité des pouvoirs publics à trouver des solutions globales. Il est de notoriété publique que la subvention de l’essence favorise les ménages les plus aisés au détriment des moins riches, puisque la consommation énergétique d’une personne croît en fonction de son train de vie.
C’est d’ailleurs ce constat qui avait poussé l’ancien ministre des Finances Jihad Azour à évoquer en 2007 la possibilité de mettre en place des aides ciblées selon le budget des familles. Le projet n’a cependant jamais abouti.
Au ministère de l’Énergie et de l’Eau, Alain Tabourian admet ne pas avoir de solution. Pour lui, bien plus qu’une nouvelle série d’exonérations, seule la refonte complète des transports publics peut à moyen ou long terme permettre aux Libanais d’échapper à la spirale infernale.
Comment l’État fixe les prix de l’essence
Pour fixer le prix de l’essence, le ministère de l’Énergie et de l’Eau calcule la moyenne des prix internationaux sur les quatre dernières semaines. Ainsi, la hausse ou la baisse des cours du pétrole ne sont jamais répercutées de manière instantanée, mais toujours avec un léger retard. À cette moyenne, le ministère ajoute une marge de 5 % (en valeur absolue) pour les importateurs, une autre de 1 % pour les distributeurs, ainsi qu’une troisième de 5,4 % pour les stations-service. Au Liban, onze importateurs possédant des terminaux sont aussi des distributeurs. Et l’on compte environ 2 200 stations-service sur tout le territoire. L’État prélève 9 350 livres aux titres des droits d’accises et des droits de douane auxquels s’ajoutent 10 % de TVA.
APIC réclame une réévaluation de la structure du prix de l’essence
L’APIC, qui réunit les quinze importateurs de pétrole et de gaz au Liban, dénonce la structure du prix des carburants, fixée en 1999 et actualisée en 2002 par le gouvernement, au motif qu’elle ne représente plus aujourd’hui la réalité économique du secteur. « Nous réclamons une réévaluation de la grille, alors que les coûts ont considérablement augmenté, rognant sur nos marges », rappelait ainsi Maroun Chammas, président de l’APIC, lors d’une conférence de presse en août dernier. Et de préciser : « Notre marge est censée être de 5 % en valeur absolue. Selon les importateurs, elle oscille en réalité entre 1,7 et 2,5 %. » Mais un tel ajustement, s’il avait lieu, générerait une nouvelle hausse des prix pour le consommateur. « Pour maintenir un prix “juste”, le gouvernement peut jouer sur les taxes qu’il perçoit », suggère Maroun Chammas.
Indemnités de transport
Un décret récent, promulgué sous le n° 501 en date du 14 octobre 2008, a fixé les indemnités de transport à 8 000 livres libanaises. Au lieu de 6 000 livres par jour de présence effective au travail, le salarié ne reçoit donc pas de frais de transport pour les journées où il se serait absenté pour quelque raison que ce soit. Chaque mois, ces indemnités sont versées, en plus du salaire, et mentionnées de manière indépendante sur le bulletin de paie.
Ce décret est le dernier en date d'une série de décrets fixant les indemnités de transport dans le secteur privé (à raison d'un décret chaque un ou deux ans depuis 1995). Par exemple, le décret précédent, qui avait fixé ces mêmes frais à 6 000 livres, datait de 2007.
Le décret 501 est applicable à tous les salariés du secteur privé. Il est applicable durant une année à partir de sa publication au Journal Officiel, mais il est susceptible d’être prorogé à son expiration à l’instar de nombreux autres décrets qui l’ont précédé.
Concernant les fonctionnaires de l’État, le décret n° 5860 du 10 juillet 2001 fixe l’indemnité de transport à 6 000 livres. Elle n’a pas été majorée depuis.
La libéralisation des prix : un enjeu pour le consommateur
Le gouvernement fixe les marges des différents intervenants du secteur. Il indique un prix de vente maximum. On ne trouve cependant pas au Liban de stations-service ou de groupes qui ont choisi d’offrir aux consommateurs un prix en dessous de celui fixé par le gouvernement. Qu’arriverait-il si le gouvernement libéralisait le prix de l’essence ? Pourrait-il y avoir une baisse des prix à la pompe ? Sans nul doute : la loi du marché et la libre concurrence tireraient les prix à la baisse. Reste à savoir si le secteur est suffisamment mature – en particulier le réseau des quelque 2 200 stations-service qui maillent le territoire libanais pour supporter le jeu de la libre concurrence. En d’autres termes, il risquerait d’y avoir des acteurs indépendants défavorisés au profit des grands réseaux. Et certaines régions laissées pour compte.
Autre problème soulevé par les importateurs de pétrole au Liban : les contrôles de qualité qu’ils assurent pour l’ensemble de leurs franchisés ou de leurs clients. Qui serait habilité à vérifier que les normes sont bien respectées par tous ? C’est précisément le danger que le groupe Total pointe du doigt. Joseph Geagea craignant qu’une libéralisation du marché se fasse au détriment de la qualité des prestations et de l’essence vendue. Témoignages
Carole : « L’essence absorbe un tiers de mon salaire »
Carole et Georges possèdent une seule voiture, un 4x4 rutilant avec un moteur de 6 cylindres. « Depuis notre mariage, nous nous débrouillons. Mon mari travaille à Jounié et descend avec son père ou son frère chaque matin. Quant à moi, je prends la voiture pour me rendre à mon travail à Beyrouth. » Le choix de leur véhicule s’est imposé : « Nous vivons dans un village, pas loin de Harissa. L’hiver, sans un tout-terrain, il nous serait impossible de prendre la route. Carole a fait ses comptes : tous les deux jours, et seulement pour mon trajet professionnel, je paie 50 000 LL pour faire le plein. Soit 350 dollars chaque mois rien que pour ma consommation personnelle. Ce qui, au final, représente un tiers de mon salaire. » La prime de frais de transport de 8 000 LL par jour ne couvre pas même la moitié de ses dépenses. « C’est énorme et cela ne fait qu’augmenter. » Outre le prix de l’essence en hausse, Carole dénonce la folie des embouteillages, source d’une surconsommation. « Accès réduit, routes interdites pour cause de travaux, je passe en moyenne trois heures par jour coincée dans la circulation. » Des moments, où auparavant son mari utilisait leur véhicule. « Avec la naissance de notre fille, n’avoir qu’une seule voiture est de moins en moins tenable. J’ai souvent besoin de l’utiliser hors de mon temps de travail pour sortir avec ma fille, faire des courses. Et nous n’avons accès à aucun moyen de transport collectif. »
Céline : « Je vois moins ma famille »
Céline vit à Mansourié et travaille à Beyrouth. Elle a acheté une petite cylindrée, il y a quatre ans, en tenant compte de sa consommation d’essence réduite. Mais, dit-elle, aujourd’hui même avec un véhicule économique, la facture d’essence explose son budget : « Les frais de transport représentent un quart de mon salaire. J’ai besoin de trois bidons de 20 litres par semaine au minimum. » Sans compter sur l’entretien du véhicule et le remboursement du prêt. Surtout, elle avoue de plus en plus se restreindre et spécialement pour aller voir sa famille qui vit dans le Nord, dans un village de la région de Tripoli. « Je suis la seule de ma famille à vivre à Beyrouth. Auparavant, je rejoignais ma famille tous les week-ends au village. Maintenant, ce n’est plus qu’une fois tous les quinze jours. » Comme beaucoup de Libanais, Céline dénonce un réseau routier vétuste, des embouteillages à répétition et l’absence de transports publics dignes de ce nom. « À mon sens, la seule solution serait une ligne de train reliant les grandes villes entre elles pour désenclaver Beyrouth. »Carole et Georges possèdent une seule voiture, un 4x4 rutilant avec un moteur de 6 cylindres. « Depuis notre mariage, nous nous débrouillons. Mon mari travaille à Jounié et descend avec son père ou son frère chaque matin. Quant à moi, je prends la voiture pour me rendre à mon travail à Beyrouth. » Le choix de leur véhicule s’est imposé : « Nous vivons dans un village, pas loin de Harissa. L’hiver, sans un tout-terrain, il nous serait impossible de prendre la route. Carole a fait ses comptes : tous les deux jours, et seulement pour mon trajet professionnel, je paie 50 000 LL pour faire le plein. Soit 500 000 LL chaque mois rien que ma consommation personnelle ? Ce qui, au final, représente un tiers de mon salaire. » La prime de frais de transport de 8 000 LL par jour ne couvre pas même la moitié de ses dépenses. « C’est énorme et cela ne fait qu’augmenter. Outre le prix de l’essence en hausse, Carole dénonce la folie des embouteillages, source d’une surconsommation. Accès réduit, routes interdites pour cause de travaux, je passe en moyenne trois heures par jour coincée dans la circulation. » Des moments, où auparavant son mari utilisait leur véhicule. « Avec la naissance de notre fille, n’avoir qu’une seule voiture est de moins en moins tenable. J’ai souvent besoin de l’utiliser hors de mon temps de travail pour sortir avec ma fille, faire des courses. Et nous n’avons accès à aucun moyen de transport collectif. »
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