Le bilan consolidé des banques commerciales libanaises a augmenté de 17,1 % au premier semestre en progression annuelle, à 103,6 milliards de dollars. Ce sont les dépôts qui tirent ce bilan vers le haut. Ils ont augmenté de 17,7 % fin juin en glissement annuel et de 26,7 % depuis début 2008, pour s’établir à 91,3 milliards de dollars. Cela représente huit milliards de dollars supplémentaires à gérer depuis le début de l’année, selon l’Association des banques libanaises. En comparaison, la croissance totale des dépôts sur l’ensemble de l’année 2008 était de 10,5 milliards.
Ce sont les dépôts privés des non-résidents, soit 16,1 % du total de dépôts du secteur privé, qui enregistrent la plus forte croissance (+31,2 % à fin juin 2009), alors que les dépôts des résidents augmentent de 16,9 %.
Les raisons de cet afflux de liquidités ? L’immunité avérée du secteur libanais face à la crise internationale sur laquelle il n’est pas besoin de revenir (voir Le Commerce du Levant n° 5586 de novembre 2008) combinée à une rémunération plus avantageuse offerte sur la place de Beyrouth, même si l’écart entre les taux d’intérêt internationaux et nationaux commence doucement à se réduire.
Le taux d’intérêt moyen sur les dépôts en France est par exemple passé de 2,80 % à 1,99 % entre avril 2008 et avril 2009, alors que les taux d’intérêt moyens sur les dépôts en dollars au Liban n’ont baissé que de 0,41 point sur la même période, pour s’établir dernièrement à 3,18 %.
Dédollarisation accélérée des dépôts
De plus, le différentiel entre les rémunérations en dollars et en livres libanaises a conduit à un mouvement de conversion massif des dépôts vers la livre libanaise. Quand un dépôt en dollars était rémunéré à 3,31 % en moyenne en janvier 2009, le même dépôt en livres rapportait du 7,22 %. La marge entre les deux monnaies, qui était de 2,78 points en janvier de l’année dernière, est passée à 3,91 points en janvier de cette année et à 3,78 points en juin. Mais comme le note Maurice Sehnaoui, PDG de la Banque BLC, « le spread ne serait rien sans la confiance en la livre libanaise ». Celle-ci s’est renforcée après les élections législatives de juin dernier grâce à la relative stabilité actuelle du pays.
Les dépôts en livres du secteur privé résident ont ainsi augmenté de 51,3 % depuis juin 2008 à 26,8 milliards de dollars. Les dépôts en livres du secteur privé non résident ont, quant à eux, augmenté de 159,4 % sur la même période, totalisant 1,6 milliard de dollars. En parallèle, les dépôts en devises n’ont augmenté que de 6,8 %, à 57,5 milliards de dollars, 78,7 % du total provenant des résidents. Les dépôts des résidents (même si cette notion est floue à défaut de pouvoir identifier les dépôts des expatriés libanais) représentent donc toujours la grande majorité du total des dépôts du secteur privé, soit 83,9 % (85,2 % à fin 2008). Leurs détenteurs sont moins prompts à les retirer du secteur en cas de crise, note FFA Private Bank dans son récent rapport sur le secteur bancaire libanais. Ils assurent donc une base solide aux banques libanaises.
Ce double mouvement de rapatriement des capitaux expatriés au Liban et de conversion se traduit par une baisse du taux de dollarisation des dépôts, de 77,3 % en décembre 2007 à 69,6 % en décembre 2008 et à 67 % en juin 2009. Walid Raphaël, directeur général adjoint à la Banque libano-française, note qu’on est revenu « à un niveau similaire à celui de 2004, lorsque le taux de dollarisation des dépôts avoisinait les 68 %. »
Contrairement aux banques internationales qui souffrent principalement d’une pénurie de liquidités, les établissements libanais se demandent comment gérer au mieux ces excédents. Elles ont trois placements possibles : dans le secteur privé, dans le secteur public et sur les marchés internationaux.
Augmentation prudente des crédits au secteur privé
Les crédits au secteur privé ont crû de 11,4 % à fin juin 2009 comparé à la même période en 2008, pour s’établir à 22,4 milliards de dollars. Mais ce rythme de croissance est moindre que celui de 2008 (18,6 %). Les banques ont en effet resserré les vannes du crédit en début d’année, attendant de voir l’évolution de la situation politique et économique du Liban, et celle des marchés régionaux où sont implantées les entreprises libanaises. Semaan Bassil, directeur général de la Banque Byblos, justifie cette politique de resserrement du crédit en début d’année : « Pendant la crise financière, nous avons maintenu notre niveau de liquidité en octroyant des crédits au secteur privé de manière plus sélective. » Or, les indicateurs de l’économie libanaise affichent des résultats positifs pour le premier trimestre 2009 ; et les élections législatives de juin dernier se sont bien déroulées ; les banques ont donc recommencé à accorder des prêts plus généreusement, encouragées en ce sens par la Banque centrale, dont l’objectif est de gérer au mieux l’afflux de liquidités sur le marché.
Une circulaire adoptée en mai 2009 incite les banques à favoriser les crédits en livres libanaises à travers des exemptions de réserves. S’il est encore trop tôt pour mesurer l’impact de ces mesures, le gouverneur de la Banque centrale affirme qu’en diminuant les coûts de financement de 2,25 % environ, le mécanisme proposé devrait accroître l’activité de crédit d’un surplus d’un milliard de dollars au cours des 18 prochains mois.
D’ores et déjà, l’augmentation des crédits au secteur privé a été portée au premier semestre par la hausse des prêts libellés en livres. Ces derniers ont augmenté de 26,4 % en rythme annuel et représentent aujourd’hui 17 % des crédits totaux au secteur privé, soit 3,8 milliards de dollars, contre une part de 16 % fin 2008. Les crédits au secteur privé libellés en devises ont, quant à eux, augmenté de 8,7 %, à 18,6 milliards de dollars, après avoir augmenté de 18,2 % en 2008.
Un niveau de crédits au secteur public déjà élevé
Les crédits au secteur public, qui s’élèvent à 25,3 milliards de dollars fin juin 2009, ont quant à eux augmenté de 9,7 % au premier semestre 2009, à un rythme nettement moins soutenu qu’en 2008 (+18,2 % par rapport à 2007). Les banques cherchent en effet à contenir leur exposition à la dette de l’État. En contrepartie, la constitution de réserves est en très forte croissance. Marwan Salem, responsable du département recherche de FFA Private Bank, explique qu’au premier semestre les banques ne voulaient placer leurs liquidités ni dans les banques internationales ni dans les crédits au secteur privé, elles les ont donc placées auprès de la Banque centrale. Les réserves ont ainsi augmenté de 25,7 % depuis le début de l’année et de 46,9 % depuis juin 2008, à 32,6 milliards de dollars fin juin 2009. BlomInvest estime qu’« elles assurent aux banques une plus grande capacité à résister aux chocs et améliorent leurs liquidités ». Mais au total, l’exposition globale au secteur public a augmenté. Elle est de 55,6 % du total bilan, en incluant 31,2 % à la Banque centrale. En comparaison, ces pourcentages étaient respectivement de 54,3 et 27,3 % en décembre 2008.
Des rémunérations sur les marchés internationaux en baisse
En raison des exigences liées à la gestion du risque souverain, les banques sont obligées de placer une part importante de leurs ressources dans des instruments très liquides. Le niveau des liquidités s’élève ainsi à 43,8 % du bilan. Or, la rémunération de ces placements est affectée par la baisse des taux internationaux de référence, notamment le Libor. Ce dernier est passé de 2,8 % en juin 2008 à 0,4 % actuellement.
Les banques se retrouvent donc avec des ressources moins bien rémunérées, mais dont le coût n’a pas baissé. En effet, la Banque centrale souhaite maintenir l’attractivité des placements au Liban aux yeux des investisseurs arabes et expatriés. Elle a donc recommandé aux banques de réduire aussi peu que possible les taux d’intérêt sur les dépôts. Le taux moyen n’a baissé que de 0,29 point entre juin 2008 et juin 2009 sur les dépôts en livres, et de 0,37 point sur les dépôts en dollars.
Une rentabilité en berne
Cette situation conduit à une baisse de la rentabilité des banques libanaises au premier semestre de cette année. Les cinq banques cotées à la Bourse de Beyrouth (Audi, BLOM, Byblos, BEMO et Bank of Beirut), qui représentent à elles seules près de la moitié du secteur bancaire libanais, ont enregistré des profits en hausse de 3 % seulement. Certaines banques affichent même des profits en baisse. Cette situation est-elle amenée à durer ? « Cela dépendra de la situation internationale », tranche Marwan Salem. « A priori, les experts tablent sur une sortie de crise d’ici à fin 2009, début 2010, ce qui ramènera des poussées inflationnistes sur les marchés. Les Banques centrales internationales augmenteront alors leurs taux d’intérêt pour contrer l’inflation ; et les rémunérations des banques libanaises sur leurs devises augmenteront en conséquence », explique-t-il. Quant à la question de savoir si les banques libanaises pourraient baisser leurs coûts en diminuant les taux d’intérêt sur les dépôts, cela paraît peu probable, vu leurs objectifs de croissance desdits dépôts. « Elles tablent plutôt sur une augmentation des crédits au secteur privé et sur une réduction de coûts en interne », assure-t-il.
Internationalisation en veille
L’effort de capitalisation des banques ayant été soutenu les précédentes années, il s’est relativement atténué en 2009 : les fonds propres du secteur s’élèvent à 7,5 milliards de dollars fin juin, en légère hausse de 5,8 % par rapport au début de l’année, ce qui dénote une faible activité d’investissement sur le marché.
L’expansion à l’étranger a également connu un ralentissement en début d’année, après une année 2008 marquée par une forte diversification à l’international. Il n’y a pas encore de données permettant d’évaluer précisément ce ralentissement. Les banques interrogées ont toutes invoqué la crise comme raison principale de la prudence en vigueur dans le milieu ; mais elles précisent que les projets de développement à l’étranger, et notamment en Afrique, existent et seront mis en application dès que la situation le permettra.
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