Comment expliquez-vous l’afflux de liquidités dans le système bancaire libanais ?
Les marchés ont réalisé que le modèle libanais était soutenable. La confiance s’est renforcée, permettant même des transferts vers la livre libanaise malgré la réduction du différentiel d’intérêt entre la livre et le dollar. Le Liban a ainsi bénéficié d’importantes entrées de devises au cours des 12 derniers mois et plus particulièrement au premier semestre 2009. Elles ont totalisé 16 milliards de dollars sur un an, dont 90 % ont été convertis en livres.

Comment la Banque centrale a-t-elle géré cet afflux de liquidités ?
La Banque centrale a dû intervenir sur le marché pour gérer cette liquidité, car l’afflux a été massif sur une période très courte. Cela s’est fait à travers l’émission de certificats de dépôts à cinq ans pour environ six milliards de dollars, dont l’intérêt a baissé progressivement. Le reste des liquidités ont été absorbées en partie par le Trésor, à travers l’émission de bons en livres, ce qui a notamment permis au gouvernement de réduire ses encours en devises et de les remplacer par des encours en livres. La part de la dette libellée en devises est ainsi tombée à 46 % en devises.

Ces mécanismes ne sont-ils pas trop coûteux pour le contribuable, l’État s’étant par exemple endetté au-delà de ses besoins de financement pour absorber les liquidités ?
En ce qui concerne les certificats de dépôts de la Banque centrale, le contribuable n’a aucun coût à assumer, puisque le budget de la BDL est indépendant de celui de l’État. Les contribuables bénéficient au contraire de cette gestion de la liquidité, car elle a empêché le dérapage de l’inflation qui aurait entamé leur pouvoir d’achat et elle a évité la constitution de bulles spéculatives ou encore des excès de consommation qui auraient aggravé les déficits extérieurs. Cette gestion a en outre permis de réduire la structure des taux d’intérêt dans le pays, ce qui favorise l’activité. La croissance réelle sera de 6 % en 2009, à moins d’une perturbation politique ou sécuritaire au second semestre.
Quant à la politique du ministère des Finances, j’estime qu’elle a été bénéfique, car elle a évité à la Banque centrale d’assumer seule le coût de la gestion des liquidités, sachant qu’aucune taxe nouvelle n’a été imposée au cours des deux dernières années. Le compte du Trésor auprès de la BDL est créditeur d’environ 2 000 milliards de livres (1,3 milliard de dollars). En période de crise internationale, on peut considérer cet excédent comme une sécurité pour l’État libanais. Cela dit, étant donné les projections de déficit pour cette année, il serait normal que ces fonds soient utilisés au second semestre pour les combler. En tout cas, le ministère des Finances a respecté les plafonds du budget de 2009 en termes de service de la dette.
Et les marchés sont satisfaits, puisque les rendements des eurobonds ont diminué sur le marché secondaire : à cinq ans ils sont à presque 6 ¾ contre 9 % il y a un an. Quant à la prime de risque (Credit Default Swap), elle est tombée à 3 % au lieu de 7 à 9 % il y a quelques mois encore.
Enfin, les certificats de dépôts à cinq ans ont constitué un bon tremplin pour l’émission de bons du Trésor de cette durée qui vont améliorer la gestion de la dette publique en étalant les échéances. La multiplication des instruments sur le marché va aussi faciliter la baisse des taux d’intérêt.

Le Fonds monétaire international reproche à la Banque centrale de financer l’État, qu’en dites-vous ?
Il faut faire la différence entre le fait de souscrire directement à des bons de l’État libanais, une pratique que le FMI souhaite limiter, et le fait d’intervenir sur le marché secondaire pour injecter ou absorber des liquidités en rachetant des bons d’État ou en émettant des certificats de dépôts. En tout cas, le dépassement du plafond précisé par le Fonds monétaire dans le cadre du programme EPCA (programme d’assistance postconflit) reste minime. Je voudrais également ajouter que les récents événements internationaux plaident en faveur de l’intervention des banques centrales dans des circonstances exceptionnelles, quitte à ce qu’elles passent par des mesures jugées peu orthodoxes en période normale. Il suffit de mentionner les exemples de la Federal Reserve ou de la Bank of England qui pratiquent ce qu’on a appelé le “Quantitive Easing” en achetant des bons d’État pour injecter des liquidités sur les marchés. Les Banques centrales sont déjà en train d’étudier le moyen d’absorber à nouveau ces liquidités lorsque leurs économies seront rétablies et la Banque centrale européenne envisage l’émission de certificats de dépôts.

Vous cherchez à encourager les crédits en livres au secteur privé à travers une nouvelle circulaire. Quand sera-t-il possible d’en mesurer l’impact ?
Au premier semestre, le rythme de progression des crédits a été inférieur de moitié environ par rapport à l’année dernière. Cela s’explique, d’une part, par l’attentisme lié aux élections législatives de juin et, d’autre part, par la crise internationale qui, quoique le Liban ait été épargné, a influencé psychologiquement les marchés libanais. Les banques ont notamment tenu compte de l’impact sur les marchés à l’exportation du pays. Nous prévoyons une reprise du crédit au second semestre et en 2010 si la situation politique et sécuritaire reste stable. Par rapport à d’autres pays, le Liban a déjà l’avantage de ne pas avoir subi un arrêt des crédits, mais nous espérons faire mieux encore pour alimenter la croissance de l’économie afin qu’elle soit supérieure à celle de la dette. L’objectif est d’obtenir un surplus d’augmentation de crédits d’un milliard de dollars en 18 mois. Il est encore trop tôt pour évaluer les résultats du mécanisme d’exemption des réserves obligatoires, mais les demandes des banques témoignent d’un certain enthousiasme. Nous dresserons un premier bilan dans six ou sept mois.

Les crédits au secteur privé représentent déjà 80 % du PIB, leur augmentation a-t-elle encore un effet de levier sur la croissance et le niveau d’endettement n’est-il pas trop élevé ?
Il est certain qu’il y a une corrélation entre l’augmentation du rythme des crédits et la croissance. Lorsque les banques augmentent leurs encours en terme absolu de deux milliards de dollars par an, même si ce chiffre inclut les taux d’intérêt, cela permet à la croissance d’être supérieure à 5 ou 6 %. Si cette année le PIB passe de 30 à 33 milliards de dollars, le taux de créance au secteur privé restera le même. La gestion des risques de crédits reste une priorité pour nous, c’est ce qui explique notamment le temps de réponse entre l’émission d’une circulaire et la concrétisation des crédits.

Certaines banques se plaignent de la lourdeur du mécanisme d’exemption des réserves obligatoires, que répondez-vous ?
Les dossiers ne traînent pas chez nous. La Banque centrale en a traité au cours des dernières années pour plusieurs milliards de dollars, que ce soit pour des crédits subventionnés ou le règlement à l’amiable de créances douteuses à travers des apports immobiliers ou mobiliers. Ce dernier mécanisme a notamment permis à plus de 5 000 agents de redevenir solvables tout en nettoyant le bilan des banques.

Pourquoi n’avez-vous pas opté pour la rémunération des réserves obligatoires en livres, comme le souhaitaient certaines banques qui s’inquiètent du coût de leurs liquidités en monnaie locale ?
À travers les nouvelles circulaires, le taux débiteur sur la livre libanaise va baisser de 2,25 %. Les banques pourront prêter en livres libanaises suivant la qualité de l’emprunteur à un taux entre 5 et 7 %, et réaliser ainsi un profit par rapport à leur coût en livres libanaises. Nous ne voulons pas rémunérer les réserves obligatoires en livres car, d’un côté, ce n’est pas réellement permis et, de l’autre, nous voulons surtout encourager les banques à prêter davantage au secteur privé. Pour valoriser leurs dépôts en livres, elles doivent se montrer plus actives sur le marché du crédit et ne pas seulement compter sur les revenus liés à leurs souscriptions en bons du Trésor ou à leur relation avec la Banque centrale.

Certaines banques réclament une baisse des taux sur la livre. Vous n’y êtes pas favorable, pourquoi ?
L’évolution du marché des dépôts est dictée par les agents, pas par la Banque centrale. La concurrence à laquelle se livrent les banques empêche une baisse rapide des taux d’intérêt sur les dépôts en livres libanaises. Cela dit, il est vrai que j’ai demandé aux banques d’agir avec prudence en la matière, car je considère que l’année 2009 doit être placée sous le signe d’une liquidité accrue dans le secteur bancaire ; il ne doit pas s’agir pour les banques cette année de rechercher des performances en termes de profit. Une croissance contre-nature des profits bancaires par rapport à ce qui se passe aujourd’hui dans le monde serait contraire à l’intérêt du secteur. Par ailleurs, en maintenant le niveau des taux d’intérêt sur les dépôts, les banques contribuent à attirer davantage de fonds vers le Liban, ce qui permet de servir son économie. Enfin, je voudrais souligner qu’aujourd’hui les taux d’intérêt au Liban sont inférieurs à ceux pratiqués par un certain nombre de pays arabes dont l’économie est pourtant plus solide. Je pense notamment à l’Égypte ou à certains pays du Golfe.

Certains banquiers pensent que le temps est venu de laisser flotter la livre. Qu’en pensez-vous ?
Nous allons maintenir un régime de change dirigé (pas fixe), car il a profité au pays. Les taux d’intérêt n’auraient pas baissé, comme ils l’ont fait récemment, avec un tel niveau d’endettement, si la livre libanaise n’avait pas été stable. La stabilité monétaire a aussi évité une inflation trop forte et préservé la paix sociale, en empêchant la détérioration du pouvoir d’achat. En empêchant la spéculation, cette politique a permis d’orienter les capitaux vers des investissements beaucoup plus profitables pour l’économie nationale. Seules les monnaies de certains grands pays ou espaces économiques peuvent se permettre un flottement intégral. Partout ailleurs, les taux de change sont gérés ; c’est notamment le cas dans le monde arabe. En ce qui concerne le Liban, même le Fonds monétaire a salué cette politique, après l’avoir critiquée il y a quelques années, considérant qu’elle est la pierre angulaire de la stabilité au Liban.

La politique de stabilité de la livre a certes des avantages, mais elle a aussi un coût. Peut-on l’évaluer ?
Dans un esprit comptable, on peut toujours trouver des coûts. Selon moi cependant, ils ne sont pas tant liés à la politique monétaire qu’à d’autres facteurs : la dette publique et celle du secteur privé ont crû à un rythme très important ; nous sommes dans un pays qui a connu des guerres, des assassinats et une instabilité politique et sécuritaire durable. Il ne faut pas confondre les causes et les conséquences de cette situation. Au total, le Liban s’en tire plutôt bien, parce qu’il a pu bénéficier d’une stabilité monétaire malgré tout ce qu’il a traversé. Ce modèle a d’ailleurs été salué par les instances internationales.

Les excédents de la balance des paiements enregistrés en 2009 sont d’une certaine manière le contrecoup de la crise internationale. Croyez-vous qu’un mouvement inverse de capitaux peut se produire lorsque les places internationales redeviendront “normales” ?
Il m’est difficile de me prononcer sur des hypothèses virtuelles. Ce que je sais, c’est qu'à fin juin la balance des paiements est excédentaire de 2,140 milliards de dollars, ce qui est bien supérieur au solde de juin 2008. Toutes les appréhensions quant au tarissement des liquidités au Liban en raison de la crise internationale ont ainsi été contredites. La tendance s’est poursuivie en juillet et août. La confiance est là et les dépôts augmentent régulièrement.