Comment expliquez-vous la vague récente de conversions des dépôts en livres libanaises ?
Le phénomène s’explique d’abord par le rapatriement massif de capitaux appartenant à la communauté d’affaires libanaise, surtout en provenance d’Europe, c’est-à-dire de places comme Paris, Londres ou Zurich. Cette vague a été la première conséquence de la crise financière internationale.
Le solde de la balance des paiements a été positif de 3 462 millions de dollars en 2008 et de 1 658 millions sur les cinq premiers mois de 2009. Beaucoup d’observateurs ont exagéré l’importance des flux de capitaux, évoquant des chiffres de 7,8, voire de 10 milliards de dollars, oubliant qu’il s’agit d’un phénomène exceptionnel à ne pas confondre avec les transferts courants de capitaux vers le Liban qui se situent autour de quatre à cinq milliards de dollars par an. Surtout, il ne faut pas oublier que face à ces flux entrants, le Liban effectue d’énormes paiements à l’étranger liés à ses importations massives.
Une fois au Liban, les capitaux sont ensuite convertis en livres, en raison du niveau relativement élevé de la rémunération des dépôts libellés dans la monnaie nationale. L’ampleur des marges entre le dollar et la livre est due à la politique de la Banque du Liban de défense de la parité entre la livre et le dollar. Concrètement, au lieu d’encaisser 0,5 à 0,8 % d’intérêt à l’étranger sur le dollar, les détenteurs libanais de capitaux sont en train d’obtenir du 3,3 % en moyenne au Liban en dollars, ou du 7 % en livres, voire davantage.
Les petits déposants étant déjà massivement en livres, le passage du dollar à la livre est surtout le fait de certains gros déposants ou d’investisseurs institutionnels : ceux-ci savent que le risque Liban est le même en dollars et en livres libanaises, si ce n’est qu’il est même plus élevé en dollars qu’en livres. Les conversions ont été aussi encouragées par le fait que la rémunération du dollar sur le marché local a baissé d’un peu de plus de 5 % début 2008 à 3,6 % fin mai 2009 pour les dépôts d’épargne et à terme. En plus de l’impact de la crise internationale, cette baisse reflète l’importante liquidité du système bancaire libanais.
Cette stratégie d’attraction des capitaux au Liban pour financer la dette publique dure depuis plusieurs années. Ne représente-t-elle pas un danger pour le système bancaire ?
Le prochain gouvernement poursuivra la politique d’accumulation de la dette, car il n’y a pas d’alternative à moins d’initier une politique ferme de stimulation massive et soutenue de la croissance économique ; ou de remettre en cause la politique de taux de change fixe, ce qu’on appelle communément la politique de stabilité monétaire. Cette option est exclue en vertu d’un consensus national à ce propos qui dépasse une simple décision de la Banque centrale. Cette politique nationale a certainement un coût. Mais le Liban a choisi cette voie plutôt que d’être surpris par une crise ouverte du système financier comme dans certains pays. Cela passe par le maintien d’un niveau élevé de rémunération des bons du Trésor et des certificats de dépôt.
Il est vrai que les banques sont les plus grandes créancières de l’État libanais, mais elles gèrent ce risque souverain plutôt sagement. Le risque souverain total (incluant le Trésor et la Banque du Liban) représente 55 % de leurs avoirs dont plus de la moitié (28 %) en livres libanaises. Le vrai risque concerne le portefeuille de créances en devises sur le Trésor, c’est-à-dire les eurobonds. Celui-ci s’établit à 10,8 milliards de dollars. Ce n’est pas beaucoup – 15 % – par rapport à un bilan consolidé total en devises qui dépasse 70 milliards de dollars.
Comment les banques gèrent-elles le risque souverain ?
La stabilité financière du Liban repose sur une équation combinant un niveau très élevé de liquidités et une rentabilité modérée. Contrairement à une idée reçue, l’endettement de l’État ne fait pas la fortune des banques : 55 % de leurs avoirs sont auprès de l’État et de la Banque centrale, mais ces créances n’assurent que 45 % des rentrées. Ce n’est pas vrai que les banques se font beaucoup d’argent sur leurs placements auprès du Trésor public. En 2008, le taux d’inflation du pays était en moyenne de 10,8 % d’après le Fonds monétaire international (FMI), alors que les banques étaient rémunérées en moyenne de 8,2 % sur la dette publique, dollars et livres libanaises confondus. Cela signifie que la dette est financée partiellement par la création monétaire et l’inflation.
Pour gérer le risque souverain auquel elles sont exposées, les banques restent très liquides. Sur les dépôts en livres libanaises, la liquidité est presque de 100 % et en devises, elle est de 40 %. Quelque 29 % de nos dépôts en dollars sont placés auprès de la Banque du Liban, qui les replace elle-même auprès d’institutions financières internationales, de banques centrales et de banques non résidentes. Et 21 % sont placés directement à l’extérieur auprès des banques correspondantes avec lesquelles nous avons des relations séculaires. Soit un total de 28,5 milliards sur environ 60 milliards de dépôts en devises. Il s’agit là d’une liquidité dans le sens large, assez importante, de 47 %.
Cette liquidité a un prix : une rentabilité modérée du secteur bancaire au Liban. En moyenne, ces cinq dernières années, le taux de rentabilité s’est établi autour de 12 % des capitaux et d’environ 1 % des actifs. Des niveaux bien inférieurs aux normes régionales et internationales préalables à la crise. La rentabilité de grandes banques internationales et arabes était respectivement de 17 à 27 % sur les capitaux et de 1,5 à 2,5 %, voire 3 % sur les actifs avant la crise ! Ces établissements prenaient d’énormes risques pour maximiser leur rentabilité. Leur management et leurs actionnaires en profitaient et en étaient satisfaits.
La taille grandissante du secteur bancaire ne représente-t-elle pas un poids pour l’économie du Liban ?
Le secteur bancaire libanais est certes plus important que l’économie du pays : mais en termes nets, le bilan des banques représente effectivement 170 % du produit intérieur brut (PIB) et non pas le taux apparent de 350 %, car il faut soustraire du numérateur les dépôts en devises auprès de la Banque centrale, qui sont replacés à l’extérieur et dont la rémunération est assurée par l’extérieur, ainsi que les crédits octroyés au secteur privé non résident et les crédits au secteur privé libanais pour ses opérations non résidentes. Il faut soustraire également, d’une part, nos placements auprès des banques correspondantes qu’on vient d’évoquer et, d’autre part, nos prises de participation dans les filiales et banques sœurs à l’extérieur.
Si l’on compare la situation bancaire libanaise à l’Europe, on se rend compte aussi que le poids du secteur bancaire commercial n’est pas si important par rapport à l’économie, d’autant plus qu’au Liban il assure l’essentiel du financement, à défaut de marchés désintermédiés. En Angleterre ou en France par exemple, le secteur financier global bancaire et non bancaire représente 420 % du PIB. Ce qui représente un coût de financement de plus de 20 % du PIB. Cette ponction importante qu’effectuait le secteur financier sur l’économie réelle constitue incontestablement une des causes de la crise internationale actuelle. La sortie de la crise passera certainement par une correction de cet état de choses. Par comparaison, au Liban, ce coût se situe autour de 14 % du PIB : il faut faire l’effort de comprendre ce qu’il y a derrière les chiffres et abandonner une certaine vision manichéenne des banques.
Quelle conséquence la récente vague de dédollarisation des dépôts a-t-elle sur le secteur bancaire ?
Les emplois auprès du secteur privé sont à 86 % en devises et 14 % en livres. Depuis des années, nous souhaitons modifier cette répartition, mais c’est impossible dans le cadre de la politique monétaire de défense de la parité entre la livre et le dollar, car il revient trop cher de prêter en livres.
La vague récente de conversions pose cependant un problème : les banques disposent d’amples liquidités en livres libanaises et relativement de moindres liquidités en devises pour satisfaire la demande de crédit. En bonne partie, le mécanisme de gestion du risque libanais repose sur une forte liquidité en devises en l’absence d’un financier en dernier recours. Ceci pourrait changer à l’ombre d’une donne politique et sécuritaire radicalement différente au Liban.
En attendant, nous avons réfléchi à plusieurs solutions, destinées à faire baisser le coût des dépôts en livres. L’Association des banques a notamment suggéré de baisser le taux des réserves obligatoires en livres auprès de la BDL ; car il atteint 25 % des dépôts courants et 15 % des dépôts à terme. Ce seuil très élevé pénalise la livre vis-à-vis du dollar américain. Mais la Banque centrale a refusé, préférant lier la baisse des réserves obligatoires en livres à un mécanisme d’octroi des crédits au secteur privé en livres sous certaines conditions. Cette solution couvre à peine les coûts d’exploitation et ceux des ressources en livres, mais les banques ont malgré tout intérêt à y prendre part pour des raisons liées à la gestion du risque et à la croissance de l’économie.
La crise financière internationale a ralenti l’expansion des banques libanaises à l’étranger, cette pause est-elle durable ?
Le mouvement d’expansion a en effet marqué une pause. Mais il devrait reprendre. Il me semble que les banques libanaises devraient saisir l’opportunité que leur offre la crise internationale pour se positionner sur des segments du marché régional qui étaient jusque-là la chasse gardée des grandes banques internationales, à savoir les activités de banque privée et de banque d’affaires. Les scandales qui ont sérieusement secoué les grands groupes mondiaux (Citi, UBS, Merrill Lynch, etc.) ouvrent en effet la porte aux banques locales et régionales. Cette évolution pourrait passer par des partenariats avec certaines banques internationales qui apporteraient leur savoir-faire. D’autant qu’aujourd’hui, un certain nombre de cadres libanais sont susceptibles de quitter Londres, New York ou Zurich pour développer cette activité auprès de banques libanaises, ce que nos banquiers, commerciaux depuis toujours, ne pourront pas faire seuls.
Déjà abonné ? Identifiez-vous
Les articles de notre site ne sont pas disponibles en navigation privée.
Pour lire cet article, veuillez ouvrir une fenêtre de navigation standard ou abonnez-vous à partir de 1 $.
Pour lire cet article, veuillez ouvrir une fenêtre de navigation standard ou abonnez-vous à partir de 1 $.


