Vous êtes favorable à une évolution de la politique monétaire, pourquoi ?
Depuis 1992, la livre libanaise est soutenue par la Banque centrale. Le taux de change n’a pas changé : il est de 1 507,5 livres libanaises pour un dollar. Cette politique de change fixe accroît la dépendance du pays aux entrées de capitaux, qui sont ensuite convertis en monnaie locale. Elle oblige la Banque centrale à accumuler de très fortes réserves de change.
La stabilisation du taux de change suppose que la croissance annuelle de la masse monétaire soit impérativement supérieure à celle des besoins de financement de l’économie (publique et privée).
Or, il existe au Liban un bon coussin de liquidités en livres libanaises qui ne sont jamais converties (même si on ne tient pas compte des fonds récemment rapatriés à la suite de la crise). Il faut aussi capitaliser sur les récents acquis macroéconomiques très positifs. Par ailleurs, et pour la première fois depuis 1992, le rapport du Fonds monétaire, réalisé dans le cadre d’une mission de l’article IV de sa charte pour évaluer les conditions macroéconomiques du pays, relève que le taux de change réel de la livre est en ligne avec les fondamentaux de la livre. Il est donc temps que les taux d’intérêt sur la livre baissent et que son taux de change redevienne flottant.

De quels acquis macroéconomiques parlez-vous ?
Nous sommes dans une situation de sortie par le haut des déséquilibres macroéconomiques, étant donné les taux de croissance élevés enregistrés depuis 2007. Fin 2006, le ratio dette sur PIB était de 185 % et on estime qu’il sera de 152 % à la fin de cette année, ce qui représente une baisse de 30 % en deux ans. Gagner autant sans rien faire, c’est un luxe. Il faudrait bâtir sur ces fondamentaux pour profiter davantage de cette conjoncture, en organisant des réformes administratives et fiscales notamment. On pourrait par exemple améliorer la collecte des impôts sans toucher aux taux d’imposition. L’écart entre la collecte réelle et la collecte potentielle représente aujourd’hui 11 % du PIB, soit trois milliards de dollars. C’est surtout la collecte de l’impôt sur le revenu, celles des factures d’électricité et de la TVA qui sont lacunaires. En schématisant, on peut dire que le PIB d’un pays est égal à la somme des salaires et des profits. Le PIB libanais étant d’environ 30 milliards de dollars, si l’on suppose que le taux d’imposition moyen des salaires et des profits est de 12 %, ceci devrait rapporter 3,6 milliards de dollars à l’État. Or, il n’en collecte actuellement que le tiers.

La dédollarisation des dépôts est-elle une bonne nouvelle ?
La monnaie a trois fonctions : un rôle d’épargne, un rôle de paiement et un rôle de crédit, les deux derniers étant liés, car si j’obtiens un crédit en dollars, je paie en dollars et vice versa. Aujourd’hui, la livre libanaise est une monnaie d’épargne ; il faut qu’elle redevienne une monnaie de crédit, une fonction qu’elle a perdue depuis l’invasion israélienne de 1982. Cela suppose de dédollariser les prêts. Pour cela, il faut réduire les taux d’intérêt sur les prêts en livres libanaises, afin qu’ils soient aussi intéressants pour les clients que les prêts en dollars. Une telle évolution améliorera la qualité des actifs bancaires, puisque les banques prêteront dans la monnaie de dernier recours de la Banque centrale.

Le mouvement de dédollarisation est lié au différentiel persistant de rémunération entre les dépôts en livres et en dollars. Si la BDL baisse la rémunération de la livre, peut-elle parallèlement libérer le taux de change comme vous le préconisez ?
L’amélioration du taux de change réel dans un contexte de relative stabilité des taux d’intérêt engendre des pressions sur les capacités de financement de l’économie. Ramener la livre libanaise à son rôle principal de monnaie de crédit est un facteur d’assainissement et d’amélioration certain de la qualité des actifs des banques libanaises. Une politique de baisse des taux en livres libanaises s’avère être la seule issue possible aux distorsions actuelles. Elle favoriserait de surcroît une dynamique vertueuse pour l’économie réelle et financière du pays, justifiant une politique de libéralisation du taux de change.