Dans cette interview exclusive, le nouveau ministre des Télécommunications Charbel Nahas explique son approche de ce secteur qui souffre, selon lui, de problèmes structurels majeurs.
Comment appréhendez-vous votre nouvelle fonction à la tête du ministère des Télécommunications ?
Je me sens dans la situation d'un président de conseil d'administration à la tête d'un groupe complètement déstructuré dont la mission est d’y remettre de l'ordre afin qu'il puisse fonctionner comme une entreprise produisant une large gamme de services. L'accumulation des problèmes techniques dans le secteur n’est à mon sens que le produit de problèmes de structure.
Quels sont ces problèmes de structure ?
L'ensemble des activités que recouvre le ministère des Télécommunications se sont transformées en sources de cash pour le Trésor public qui perçoit plus d’un milliard de dollars tous les ans. L'ensemble de la trésorerie disponible est transférée au Trésor, annulant presque intégralement toute trace et même toute idée de bilan, de compte d'exploitation, d'investissement… Le ministère n’est plus qu'un tiroir-caisse. Ce mode de fonctionnement n'est pas conforme à la logique d'une entreprise privée, ni à celle d’un établissement public ou d'un office autonome. Il n’est pas même conforme à la logique qui justifie l’allocation d’un budget annexe au ministère des Télécommunications qui a toujours eu une spécificité par rapport au budget général.
Comment concevez-vous le rôle du ministère dans cette idée de restructuration ?
L’édifice actuel est bancal. On a, d’un côté, une structure idéale théorique, la loi 431 de 2002, et, de l’autre, une structure réelle complètement grippée dont l’unique fonction est de servir de vache à lait pour le budget. La loi 431 prévoit une configuration dans laquelle le rôle du ministère est de définir les politiques sectorielles et les règles du jeu. Elle instaure un ensemble d'entités, comme Liban Télécom, issue de la corporatisation d’Ogero, ou l’Autorité de régulation des télécommunications. Mais le processus de migration vers cette configuration n'est pas clair et, en pratique, il n’a pas été amorcé depuis sept ans... Quelle que soit la raison de ce blocage, il m’inspire deux commentaires : 1) On ne peut pas conclure qu'en attendant la réalisation de cette migration, on doit laisser dépérir le secteur. 2) Cette migration ne pourra pas se faire tant que les choix de la politique sectorielle n'auront pas été clairement définis.
Pouvez-vous définir d’ores et déjà les grandes lignes de cette politique sectorielle ?
Il faudra un peu de temps pour y réfléchir dans le détail. Pour moi, les télécommunications doivent avant tout être un secteur producteur de services et qui plus est de services exportables. L’intérêt de l'économie nationale est de favoriser les configurations permettant de rattraper le gâchis qui a affecté cette branche d'activité depuis les années 2000.
La privatisation est-elle la clé ?
Une chose est sûre, la solution n’est pas de conclure des contrats de management avec des opérateurs privés avec comme objectif unique de pomper au quotidien un maximum de recettes pour le Trésor. Deuxième certitude, le privé est généralement en meilleure position que le public pour fournir ce type de services, à condition de déterminer ce qui doit rester dans le domaine public. La privatisation est un instrument, pas une fin en soi. Elle doit servir un objectif qui, à ce jour, n’a toujours pas été fixé de manière claire. Je le répète, il faut trancher une question préalable : voulons-nous maximiser les rentrées parafiscales ou promouvoir une politique industrielle ambitieuse ? Je rappelle une évidence : les services de télécommunications sont l’objet d’une consommation finale, mais ils sont aussi une consommation intermédiaire pour les entreprises, ce qui signifie qu’ils représentent un élément-clé de leur compétitivité.
J’ai une autre préoccupation. Depuis des années, on fait comme si la seule option consistait à confier la gestion du réseau mobile à des compagnies régionales. Je n’ai aucun a priori contre ces entreprises étrangères, mais n’y a-t-il pas matière à faire émerger un ou plusieurs champions libanais des télécoms ? D’autant que la majorité des entreprises régionales du secteur fonctionnent grâce à des cadres libanais expatriés, formés dans la téléphonie mobile au Liban...
Vous dites qu’il ne faut pas attendre pour fournir des services de qualité à un moindre coût. Si on prend l’exemple de l’Internet, que peut-on faire concrètement pour que le Liban accède enfin à l’ère du haut débit ?
Une fois que sera résolue la question de la bande passante internationale (NDLR : en début d’année grâce au nouveau câble IMEWE, voir Le Commerce du Levant n° 5592, mai 2009), qui est aujourd’hui un goulot d’étranglement, ce problème me semble gérable. Si les E1 sont aujourd’hui distribuées au compte-gouttes, il ne faut pas s’arrêter à la cause apparente qui serait la mauvaise volonté d’Ogero (sans pour autant dédouaner quiconque de ses responsabilités). La hantise de la fraude sur les communications internationales est à l'origine d'une grande partie des blocages. Car nous sommes dans une logique de maximisation des recettes instantanées. N’oublions pas qu’Ogero n’a aucune marge de manœuvre tarifaire. C’est encore le pouvoir politique qui fixe les prix ! Lorsque le débat de l’utilité du secteur sera tranché, il sera possible de réduire les tarifs de la téléphonie fixe ainsi que celle des E1. Tout en préparant la politique globale du secteur, je vais m’atteler prioritairement à améliorer la qualité des services et leurs prix. Mon prédécesseur Gebran Bassil a prouvé qu'en faisant varier les prix, on pouvait augmenter le taux de pénétration des différents services. Cette démonstration ayant été faite, un pas a été franchi pour sortir du cadre rigide dans lequel le secteur était engoncé.
Comment concevez-vous le rôle de l’Autorité de régulation des télécommunications (ART), sachant que votre prédécesseur entretenait une relation conflictuelle avec elle ?
Le rôle de l'ART est de veiller à la bonne application des règles du jeu, établies dans le cadre d’une politique sectorielle cohérente. Pour l'instant, elle a une fonction de consultation pour aider à la définition de cette politique sectorielle.
Certains médias ont attribué à Michel Aoun la volonté de faire de vous « le ministre de tous les portefeuilles économiques ». Qu’en est-il ?
En vertu de la Constitution libanaise, le Conseil des ministres détient collégialement le pouvoir exécutif. Dans ce cadre, il est normal que les différents ministres contribuent aux débats concernant des portefeuilles dont les fonctions sont transversales. Je n’hésiterai pas à apporter ma contribution lorsqu’il s’agira de domaines pour lesquels je peux avoir des compétences. Contrairement à ce que certains commentateurs sous-entendent, ce sera évidemment dans un esprit constructif.
Après des mois de conflits politiques, pensez-vous que cet esprit constructif peut réellement prévaloir de part et d’autre, le fossé n’est-il pas trop grand ?
Le Liban est un tout petit pays, les parcours personnels des uns et des autres ont eu le temps de se croiser et de s'entremêler beaucoup plus densément que ne le laissent imaginer les discours politiciens schématiques. Cela dit, les acteurs politiques revoient en permanence leur attitude en fonction de l’évolution de la configuration politique.


