L’un des rares engagements datés de la déclaration de politique générale du nouveau gouvernement concerne la sortie d’un budget pour 2010 en janvier. Pouvez-vous tenir les délais ?
Le projet de loi de finance pour 2010 a été préparé par mon prédécesseur Mohammad Chatah. Il est presque prêt. Je vais l’amender à la lumière des engagements énoncés par le nouveau gouvernement. C’est une bonne chose de fixer un délai court. Car depuis cinq ans, le projet de budget est présenté tard, l’année passe et le texte n’est finalement pas voté. Pour 2010, même si nous sommes déjà en retard par rapport aux délais légaux, il est encore temps de se rattraper. Cependant, il faut au préalable régler le sort des budgets des années 2006 à 2009. Le vote de la loi de finance pour 2010 est lié à la ratification des précédentes. Ce point figure dans la déclaration de politique générale. C’est une question de principe : on ne peut pas clôturer les comptes sans base légale de référence. La solution consisterait à valider les chiffres des budgets 2006, 2007 et 2008 dont ont été retirés les articles “de réforme”. Des discussions sont en cours pour savoir si on en fait de même pour le budget 2009 dont les articles “de réforme” seraient reportés dans la loi de 2010 (NDLR : le sort du budget 2009 est séparé des autres, car il a fait l’objet d’un vote en Conseil des ministres).
Sur le fond, en quoi ce budget sera-t-il différent de celui proposé par votre prédécesseur ? Comment allez-vous combiner la réalisation de l'objectif d’excédent primaire et le besoin d'accroître les investissements publics, notamment dans le secteur de l’énergie ?
Le budget 2010 va traduire la déclaration de politique générale de notre gouvernement en un plan de travail effectif. Chaque ministre doit m’envoyer son plan de dépenses. La déclaration ministérielle prévoit par exemple une hausse de 600 MW minimum de la capacité de génération électrique d’ici à la fin 2010. Le ministre de tutelle prépare une proposition en ce sens. Le Premier ministre a eu des discussions sur ce sujet. Il faut voir, s’il va y avoir des dépenses d’investissement supplémentaires, comment trouver les recettes en contrepartie. Certains bailleurs se sont déjà dit prêts à financer des projets dans le secteur de l’électricité. On peut aussi recourir à des financements privés.
L’État a-t-il les moyens d’investir alors qu’il est surendetté ?
Notre gouvernement s’est clairement engagé à relancer l’économie. La dette reste évidemment un problème majeur, mais le moment est propice pour une politique de croissance, étant donné la conjoncture économique favorable et le niveau des liquidités bancaires. Nous devons saisir l’opportunité de ces liquidités excédentaires pour les canaliser vers le financement de projets d’infrastructures habituellement du ressort du budget ou de prêts subventionnés.
Le recours aux banques serait une première ?
Oui. Rien n’est fait encore. Mais j’ai compris du gouverneur de la Banque centrale que le secteur était prêt à envisager des opérations de ce type. Les banques ont jusqu’à présent investi leurs liquidités quasi exclusivement dans des obligations d’État. Leur aversion au risque est désormais moins grande et les banques sont prêtes pour d’autres opportunités d’investissements à la fois rémunératrices de leur point de vue et porteuses pour l’économie.
Comment expliquez-vous que la dette ne soit plus “la” priorité ?
Au cours des dernières années, nous étions surtout préoccupés par la situation financière. Aujourd’hui, la conjoncture est porteuse. La priorité doit donc être de trouver des relais de croissance, de créer des emplois, d’attirer des investissements, d’encourager des secteurs prometteurs, etc.
La stabilité macroéconomique reste une priorité, mais je crois que nous devons aller au-delà. Plus important que la dette elle-même, c’est son augmentation qui compte : il faut la contenir par rapport au PIB. Si l’économie croît, le ratio dette/PIB baisse. Il ne faut pas raisonner en termes de stock mais de flux. Pour cela, ma priorité est double : 1) ne pas creuser le déficit afin de stabiliser le ratio dette/PIB ; 2) relancer l’économie.
Les conditions favorables du marché vous permettent aussi de restructurer la dette…
La dernière émission d’eurobonds a mis en lumière les conditions favorables du marché. Le Liban a bénéficié de taux d’intérêt très bas, car la perception du risque-pays a diminué. Je vais donc faire en sorte de refinancer certaines des échéances de 2010 à de meilleures conditions. Au total, nous devons refinancer l’équivalent de 14 milliards de dollars en 2010. L’essentiel de ces échéances correspond à des bons du Trésor en livres. Il y a aussi environ 2,4 milliards d’eurobonds en devises ainsi que des dettes bilatérales.
Le climat politique est-il propice pour ce nouvel élan dont vous parlez ?
Je sens dans cette nouvelle équipe ministérielle une réelle volonté de faire quelque chose, tous camps confondus. Il y a certainement une dynamique nouvelle. Bien entendu, nous restons tributaires de la stabilité politico-sécuritaire, sinon tout sera à recommencer.
Une augmentation d’impôts est-elle à l’ordre du jour ?
Le relèvement du taux de la TVA et celui de la taxe sur les revenus d’intérêts sont au programme de Paris III. Ils restent d’actualité. Cependant, avant d’envisager une quelconque augmentation de taxes, ma priorité est d’évaluer le régime fiscal actuel. Est-il équitable ? Est-il bien réparti en termes de redistribution sociale ? Est-il efficace ? Nous devons mener une étude approfondie sur la question.
Je crois notamment qu’il faut revoir la loi sur la TVA. L’expérience a révélé l’existence de nombreuses lacunes, en matière d’exemptions, de seuils d’assujettissement, etc. En ce qui concerne la création du nouvel impôt unifié sur le revenu, l’essentiel du travail préparatoire a déjà été fait. Je vais revoir le projet de loi, mais je pense qu’il ne présente pas de problème majeur.
Il y a d’autres options. Y compris pour éliminer certaines taxes de “nuisance”.
Je souhaite aussi réorganiser la direction du revenu au sein du ministère pour améliorer d’une part la collecte et d’autre part l’interaction avec les contribuables. L’une de mes priorités concerne le contrôle fiscal. Il faut qu’il réponde à une approche scientifique.
Côté dépenses, quelles sont vos priorités ?
La gestion de la trésorerie. Son amélioration permettra probablement de vraies économies. En tout cas, lorsque l’État émet des bons du Trésor, je veux être sûre que le montant correspond au besoin.
Dans beaucoup de pays, le ministère des Finances est celui qui impulse la réforme de l’administration publique. Avez-vous cette volonté ?
Vous accordez beaucoup de crédit au ministère des Finances… La question des conditions de travail et des salaires de la fonction publique est sans aucun doute une grande question. Mais toute décision sur ce dossier doit être prise au plus haut niveau politique. Je ne suis pas certaine que le sujet soit une priorité à l’heure actuelle. Je suis bien entendu ouverte aux propositions, mais je ne crois pas devoir m’embarquer dans un chantier aussi gros à ce stade.
Il y a beaucoup de confusion au sujet de la privatisation, l’objectif de maximisation des recettes de la vente d’actifs pour éteindre la dette est-il compatible avec l’objectif de libéralisation des secteurs concernés ?
La loi impose que les recettes de la privatisation servent au remboursement de la dette. Cela dit, l’objectif premier de la privatisation n’est pas d’éteindre la dette. Le but est d’instaurer la concurrence nécessaire à la dynamisation de l’économie, à travers le développement de meilleurs services à de meilleurs tarifs. Les bénéfices économiques de la privatisation dépassent de loin toute recette purement financière qu’on peut en retirer. Sans compter que les montants attendus sont revus à la baisse en raison de l’évolution des conditions de marché. Il n’est bien entendu pas question de brader des actifs, mais quel que soit le montant de la recette nous avons besoin de la privatisation pour ses vertus économiques.
Vous être la première femme à accéder au ministère des Finances. Est-ce que cela signifie quelque chose pour vous ?
Si j’avais été un homme, je ne sais pas si j’aurais ressenti les choses différemment. J’ai peut-être eu de la chance : tout au long de ma carrière, je n’ai jamais eu l’impression d’avoir été victime de discrimination parce que je suis une femme. Je crois qu’en se dédiant à son travail, une femme peut réussir autant qu’un homme. Je crois même qu’être une femme comporte des avantages. Une femme suscite parfois moins d’antagonisme qu’un homme. Mais in fine, ce qui compte c’est le caractère de chacun. Je n’élève pas la voix, je suis diplomate, tout en sachant me montrer ferme.
J’ai fait le choix de mener une carrière parallèlement à ma vie familiale. Je suis mariée et nous avons trois enfants de 16, 14 et 5 ans. Ils savent que je vais être moins disponible, mais je m’arrange toujours pour leur consacrer un peu de temps tous les jours. J’ai toujours travaillé de longues heures, ils sont habitués. Lorsque le Premier ministre m’a parlé de cette nomination, mon mari, mes parents et ma belle-famille m’ont assurée de tout leur soutien.
Votre nomination a tout de même une dimension symbolique…
Lorsque Saad Hariri a évoqué l’idée de ma nomination, ma première réaction a été la surprise. Je n’y avais jamais pensé. Ma seconde réaction a été de me poser des questions concernant les implications sécuritaires d’un tel poste. Il m’a rassurée à ce sujet, car l’environnement politique a évolué. J’ai tout de suite considéré qu’il s’agissait en tout cas d’une opportunité à ne pas manquer. Pas seulement pour moi, mais aussi pour beaucoup de gens qui, comme moi, ont compté uniquement sur leur travail pour progresser, au lieu de la “wasta”. C’est très important que vous n’ayez jamais entendu parler de moi avant ma nomination, que je ne sois ni une “fille de” ni une “femme de” !
Déjà abonné ? Identifiez-vous
Les articles de notre site ne sont pas disponibles en navigation privée.
Pour lire cet article, veuillez ouvrir une fenêtre de navigation standard ou abonnez-vous à partir de 1 $.
Pour lire cet article, veuillez ouvrir une fenêtre de navigation standard ou abonnez-vous à partir de 1 $.


