Les développements des dernières semaines sur les marchés financiers internationaux se sont transmis intégralement aux marchés émergents. Il y a encore quelque temps, les économistes parlaient de découplement entre l’économie mondiale et l’économie américaine. Avec l’effondrement de Lehman Brothers et les crises successives, que sont en train de connaître les plus grandes banques de la planète, cette théorie a été balayée. Plus surprenant, la baisse des indices boursiers dans certains pays émergents a été plus forte que celle enregistrée dans les pays occidentaux. Dans le Golfe en particulier, les pertes enregistrées par les Bourses ont été énormes, avec les places de Dubaï, d’Abou Dhabi, de Doha et de Mascate, perdant chacune plus de 30 % en l’espace de trois mois.
Au-delà de cette chute des cours, les effets de la crise financière internationale sur les économies du Golfe sont nombreux :
1) Baisse du prix de pétrole. Les signes de récession mondiale, aux États-Unis et en Europe en particulier, ont sensiblement affecté les prix des ressources énergétiques, en l’occurrence le pétrole. Fin octobre, le prix du baril oscillait autour de 70 dollars, alors qu’il avait atteint un pic de 147,27 dollars le 11 juillet dernier. La baisse des prix se répercutera graduellement sur les taux de croissance dans les pays du Conseil de coopération du Golfe. Le Fonds monétaire international (FMI) a déjà réduit de 0,5 % ses projections de croissance pour 2009. Ainsi, la croissance dans la région serait de 6,6 % en 2009 (et non pas de 7,1 % comme prévu précédemment).
2) Pertes bancaires. Avec la baisse des prix des produits structurés “toxiques”, les banques de la région, qui avaient placé plus de trois milliards de dollars dans ces actifs, sont en train de réaliser des pertes relativement importantes. Des signes préoccupants sont apparus avec la publication des résultats des banques au troisième trimestre. Plusieurs ont affiché des pertes résultant de leurs placements dans ces produits, à l’instar de l’Abu Dhabi Commercial Bank (272 millions de dollars), de la Gulf Investment Corporation (246 millions de dollars), de la Gulf International Bank (966 millions de dollars) et de l’Arabian Banking Corporation (1,2 milliard de dollars). Les banques de la région sont également exposées à d’autres risques, notamment en matière de crédits à la consommation et à l’immobilier. Cherchant à maximiser leur rentabilité sous la pression de leurs actionnaires, elles ont adopté des politiques laxistes en matière de crédits aux individus. Ce phénomène s’est amplifié par le recours de beaucoup d’investisseurs et de salariés à des crédits personnels, qui servaient en fait à alimenter la bulle spéculative dans l’immobilier, aujourd’hui en début de crise. Les banques du Golfe sont largement exposées aux secteurs de la construction, bien au-delà des 20 % que leurs états financiers affichent.
3) Hausse des taux d’intérêt interbancaires et crise de liquidité. Les premiers signes de cette crise sont apparus aux Émirats arabes unis, où les banques locales ont du mal à financer leurs opérations quotidiennes et à maintenir leurs plans d’expansion. Malgré une rallonge de plus de 30 milliards de dollars de la part des autorités, les banques sont réticentes à se prêter de l’argent entre elles et remettent en question leur modèle économique, fondé sur l’octroi de larges crédits sans disposer nécessairement d’une contrepartie équivalente en ressources (dépôts ou fonds propres). De plus, en raison des taux d’intérêt réels négatifs dans la région (dus aux taux d’inflation élevés), les banques n’ont pu attirer suffisamment d’épargne durant les trois dernières années et se tournent en conséquent vers les marchés de capitaux internationaux pour financer leurs activités. Au vu de la crise mondiale et de la pénurie en liquidités, les spreads de crédit sont passés de 145 points de base au-dessus du Libor il y a encore un an à 500 points actuellement. Aux Émirats arabes unis, le taux d’emprunt interbancaire a presque doublé depuis juin dernier.
4) Difficulté de financement des grands projets. Avec la chute des plus grands acteurs financiers sur la scène internationale, le marché des prêts syndiqués est affaibli et les grands projets (comme Dubai Pearl…) se trouvent sans financement. C’est en effet sur la base de financements externes (et non internes) que ces projets ont été lancés, les banques étrangères étant mieux équipées que les banques de la région pour financer des projets d’une telle dimension. Maintenant que les banques étrangères se débattent sur leurs propres marchés, elles ont du mal à respecter leurs promesses de financements, une dizaine de mégaprojets pourraient être menacés, ce qui se traduirait par une baisse de 1 % des PIB des pays de la région.
5) Sortie de capitaux. Beaucoup d’acteurs financiers internationaux, qui au cours des dernières années ont déposé d’importantes sommes d’argent dans les banques de la région, retirent actuellement leurs dépôts ; d’une part pour couvrir leurs pertes réalisées sur d’autres marchés financiers, d’autre part parce qu’initialement ces dépôts ont été faits dans l’espoir d’une réévaluation des monnaies du Golfe par rapport au dollar (pour contrer l’inflation), une éventualité plus improbable au cours des 12 prochains mois. Selon certaines sources, les dépôts retirés à fin octobre dépassent les quatre milliards de dollars.
6) Baisse des cours boursiers et du prix de l’immobilier. La crise mondiale est en train de se transmettre rapidement aux marchés boursiers ainsi qu’au marché de l’immobilier, tous deux en baisse. Il ne faut pas en effet ignorer le rôle que jouent les investisseurs internationaux, qui détiennent en moyenne 25 % des titres cotés sur les Bourses régionales (hors Arabie saoudite) et investissent massivement dans l’immobilier, un peu partout dans la région (Dubaï, Abou Dhabi, Doha…). Leur repli n’affecte pas uniquement les prix sur le court terme. Il affaiblit aussi la confiance dans l’économie et réduit la richesse des individus et des entreprises, qui gagnent moins et de fait consomment et investissent moins.
Malgré ces menaces, les économies du Golfe apparaissent relativement bien armées pour résister à la tempête, à moins que le baril de pétrole ne baisse au-dessous de 45 dollars de façon durable.
Au cours des dernières années, les pays du Golfe ont mis en place une stratégie de diversification de leurs économies, pour dépendre moins lourdement des ressources pétrolières. Les services, les travaux publics, l’industrie, l’immobilier, le tourisme, l’informatique et les technologies de l’information et des télécommunications, ainsi que le secteur bancaire et financier contribuent à la moitié de la croissance économique et limitent la dépendance par rapport aux revenus des ressources pétrolières. Ceci devrait atténuer dans une certaine mesure les effets de la baisse des prix des produits pétroliers.
Par ailleurs, les Banques centrales des six pays du Conseil de coopération du Golfe disposent d’importantes réserves en devises, ce qui leur permet d’injecter des liquidités dans l’économie et de renflouer le secteur bancaire et financier en cas de pressions accrues sur les bilans des banques.
Aux réserves détenues par les Banques centrales s’ajoutent les excédents des comptes courants et budgétaires des pays de la région, qui permettraient aux gouvernements de contrecarrer la baisse d’activité de leurs économies domestiques par des investissements directs dans les travaux publics et les secteurs de la finance. Les comptes courants des pays de la région resteront positifs tant que le prix du baril de pétrole ne baissera pas excessivement (au-dessous de 55 dollars pour l’Arabie saoudite, 48 dollars pour le Koweït, 51 dollars pour les Émirats arabes unis et 4 dollars pour le Qatar, ce dernier faisant partie des plus grands exportateurs de gaz naturel au monde et établissant ses comptes sur cette base-ci, sans réelle dépendance envers le pétrole).
De même, les fonds souverains, bien capitalisés et placés sous le giron des autorités publiques, pourraient intervenir sur les marchés boursiers pour acquérir des parts dans les sociétés cotées. Début octobre 2008, Qatar Investment Authority a annoncé son intention d’acquérir entre 10 et 20 % du capital des sociétés cotées sur la Bourse de Doha, dans une volonté manifeste de soutenir les cours. Mais la marge de manœuvre de ces fonds n’est pas sans limite, car ils ont eux-mêmes subi des pertes importantes dans leurs portefeuilles internationaux (la Investment Authority détient des parts dans Merrill Lynch, Abu Dhabi Investment Authority détient des parts dans Citigroup, etc.).
À court terme, les économies de la région pourraient connaître un atterrissage “en douceur”, se traduisant par une réduction des taux de croissance et d’embauche, ainsi qu’une baisse relative des salaires réels et de la richesse des individus. Les indicateurs pour le quatrième trimestre 2008 montrent que les entreprises continuent d’avoir confiance et d’investir dans les infrastructures et les stocks, quoique avec un ralentissement dans l’embauche de nouveaux cadres et employés.
Ce ralentissement devrait avoir au moins un effet bénéfique : les taux d’inflation, qui ont atteint des niveaux sans précédents durant les deux dernières années, devraient diminuer à nouveau pour refléter la baisse du prix du pétrole (et donc de la liquidité dans l’économie) et du ralentissement de la demande.
Une exception pourrait se produire quand même : plusieurs indices signalent une possible correction du prix de l’immobilier à Dubaï, pouvant baisser de 20 à 40 %, après de fortes hausses à caractère spéculatif durant les trois dernières années. En revanche, ce scénario ne devrait pas se produire à Abou Dhabi, Manama et Doha, où les locataires ont toujours des difficultés à trouver un logement, et ce malgré les prix élevés (en raison de l’insuffisance de l’offre, les nouvelles unités n’étant pas prévues avant 2010).
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