Électricité du Liban souffre de trois problèmes conjugués : administratif, financier et technique.

Sous-effectifs
Fondée en 1964, la compagnie ressemble aujourd’hui à un mammouth paralysé. Elle ne compte plus que 2 000 employés sur 5 000 postes, dont la moyenne d’âge est de 58 ans, et les compétences souvent inadaptées. Par exemple, le département financier emploie 97 personnes sur les 256 prévues dans l’organigramme, mais 10 seulement ont une expertise financière. « Impossible dans ces conditions d’établir des comptes, déplore le PDG, Kamal Hayek. Nous demandons depuis 2002 de sous-traiter cette fonction, sans réponse. Une mission d’assistance technique vient d’être approuvée par le Conseil des ministres. » Résultat, EDL n’est pas en mesure de fournir des comptes. « Le conseil d’administration a émis des réserves sur ses propres chiffres », explique le PDG, sachant qu’une commission d’audit est en train de travailler sur les derniers exercices.
À ce problème de ressources humaines dû au gel des embauches dans le secteur public décidé en en 1984 et reconfirmé en 1194 s’ajoute une structure juridique totalement inadaptée aux besoins de fonctionnement d’une telle entreprise : 90 % des décisions exécutives doivent être avalisées par le ministre, ce qui ôte toute flexibilité managériale, explique Kamal Hayek.

Déficit chronique
Ces lacunes administratives majeures pèsent sur la rentabilité d’Électricité du Liban, même si ses problèmes financiers sont dus en grande partie à une tarification inadaptée. Elle a été établie sur la base d’un baril de pétrole d’environ 20 dollars au début des années 1990, alors qu’on a frôlé les 150 dollars en 2008. « Chaque dollar de différence augmente nos coûts de production de 15 millions de dollars. Dix dollars, c’est 150 millions de déficit, etc. Ce sont des chiffres exorbitants. »
La réduction du déficit d’EDL qui a été de 1,5 milliard de dollars en 2008, soit 5,2 % du PIB, passe par celle des coûts de production à travers la réforme du système de génération du courant, mais aussi par la révision de la tarification pour réduire la subvention accordée aux usagers sans distinction de revenus.

Réseau défaillant
À défaut d’investissements suffisants, le réseau de transport et de distribution du courant est défaillant, ce qui accentue les problèmes d’approvisionnement des usagers, mais aussi les déficits financiers d’Électricité du Liban.
Dans son rapport paru en 2008, la Banque mondiale estime à 200 millions de dollars étalés sur cinq ans les investissements nécessaires pour mettre à niveau le réseau de transport. Il s’agit principalement d’achever le circuit de transport du courant à haute tension existant, sachant qu’un morceau est bloqué au niveau de Mansouriyé en raison de l’opposition des habitants, et de l’étendre aux régions insuffisamment desservies. La station de Ksara nécessaire à l’importation d’électricité du réseau régional devrait être achevée d’ici à la fin de l’année. Fabriquée par Siemens, elle a coûté 7,3 millions de dollars, financés par le Fonds arabe de développement économique et social. Il s’agit aussi d’achever la construction d’un centre national de contrôle (prévu pour la fin de l’année 2009) dont le rôle est essentiel pour la gestion du réseau de transport. Sa fonction consiste notamment à optimiser la répartition de l’électricité en fonction de la demande et de la production disponible.
Le réseau de distribution a, quant à lui, besoin de plus de 80 millions de dollars pour être réhabilité, ce qui devrait permettre de réduire les pertes techniques à un niveau acceptable, c’est-à-dire à 7-8 % au lieu de 15 % actuellement. Ce terme désigne la part du courant qui “s’évapore” avant d’arriver chez les consommateurs. L’installation de compteurs modernes télécommandables à distance est aussi envisagée. Son coût serait d’au moins 200 à 300 millions de dollars.

Corporatisation, dégroupage
La première étape de la réforme d’Électricité du Liban passe par sa corporatisation. Ce point fait l’unanimité. Il s’agit de transformer l’entité publique actuelle, au statut juridique bancal, en une société de droit commercial. Cette étape est un préalable indispensable à une éventuelle privatisation, mais elle n’en est pas le synonyme, puisque l’entité juridique restructurée peut très bien rester l’entière propriété de l’État qui en détiendra en tout cas dans un premier temps 100 % des actions.
Plusieurs consultants, dont l’espagnol Mercados, ont été mandatés pour proposer un processus de corporatisation. Leur rôle consiste notamment à définir comment se fera la transition pour les employés qui bénéficient actuellement d’un statut d’agent public, mais la principale difficulté porte sur la structure juridique de la nouvelle entité Électricité du Liban. La question du dégroupage (unbundling) des différentes fonctions actuellement assumées par EDL est en particulier controversée, le ministre Alain Tabourian préférant conserver une entreprise unique, alors que le Haut Conseil de la privatisation préconise de privatiser certaines sociétés issues du découpage d’EDL, partant du principe que si l’entreprise devient une société anonyme dont les actions restent entièrement détenues par l’État, « c’est une amélioration réelle, mais insuffisante ». Car le conseil d’administration sera nommé selon les habitudes de répartition confessionnelle des postes, pas en fonction de critères de compétences, avec toutes les implications que cela suppose en matière de gestion de la société, estime Ziad Hayek. « Les Libanais ne peuvent pas attendre que l’État se réforme et abandonne ses pratiques confessionnelles pour avoir de l’électricité. Les gens ont souffert pendant des années de l’obligation de devoir payer deux factures (celle d’EDL et celle des générateurs privés), de la pollution due à ces “moteurs” au mazout, des rationnements, etc. Ils veulent des solutions rapides. »
Le schéma qu’il propose suppose de corporatiser et de dégrouper les différentes activités d’EDL suivant les cinq fonctions principales du circuit de l’électricité, alors que la loi 462 de 2002 sur la privatisation, rédigée à la hâte, n’en a identifié que trois. Ces cinq fonctions sont la production, l’achat de l’électricité, la gestion du réseau et le transport de courant, la distribution, et la vente d’électricité au consommateur final.
L’idée est de créer plusieurs sociétés indépendantes. Au niveau de la distribution, il y en a deux, l’une chargée d’une zone nord et une autre d’une zone sud. Ces dernières vendent l’électricité aux consommateurs finals (la loi ne permettant pas actuellement l’existence de revendeurs intermédiaires, seuls en mesure d’instaurer de la concurrence). Elles s’approvisionnent en courant auprès de la société qui assure le transport et la gestion du réseau haute tension, qui se fournit elle-même auprès des différents producteurs. Mais le contrat financier des distributeurs est établi avec l’acheteur principal, une unité étatique qui achète le courant aux différentes sociétés de production de façon à ce que la subvention éventuelle (si le coût de production est trop élevé par rapport au tarif souhaité) intervienne à son niveau pour que les sociétés de production, elles, ne soient pas déficitaires. Cette décomposition de la fonction de transport en trois activités différentes n’est pas possible dans l’état actuel de la législation qu’il faudrait amender pour permettre le découplage de l’achat/revente, de la gestion et du transport physique du courant.
Quant à la répartition des différentes sociétés de production, elle n’est pas arrêtée dans le schéma proposé par Ziad Hayek. « Le plus logique serait de créer une société pour les centrales au gaz et une autre pour les autres centrales, sans compter les producteurs indépendants qui entreraient sur le marché à l’avenir. »
La loi 462 oblige l’État à conserver le transport, mais elle donne la possibilité de créer plusieurs compagnies pour produire et distribuer.
Dans une première étape, il faudra regrouper toutes ces sociétés dans une même holding pour s’assurer que les contrats qui les lient l’une à l’autre sont satisfaisants. « Ces contrats sont la clé de la réussite, leur structure doit être très bien étudiée », explique Ziad Hayek.
La proposition du Haut Conseil de la privatisation n’a pas encore été approuvée par le Conseil des ministres. S’il se dit tout à fait favorable à la corporatisation, le ministre de l’Énergie Alain Tabourian penche plutôt pour la préservation d’une seule entité juridique, sans dégroupage dans l’immédiat, quitte à ce que les différentes fonctions soient clairement identifiées. « Le schéma proposé par le Haut Conseil de la privatisation est parfait sur le papier, je considère que c’est le modèle vers lequel le Liban doit tendre d’ici à dix ans, mais il me paraît impossible de le mettre en œuvre dans l’immédiat. » Il dit surtout vouloir éviter les ingérences politiques potentielles qu’une structure éclatée favoriserait, même si toutes les sociétés issues d’EDL restent regroupées au sein d’une holding. « Le PDG de cette holding n’aura pas de réel pouvoir sur les conseils d’administration de toutes les sociétés qui la composent, ce sera la porte ouverte à toutes les pressions politiques. Imaginez qu’un producteur refuse de livrer un distributeur donné pour des raisons politiques ou confessionnelles… »
Le ministre affiche donc sa préférence pour le maintien d’EDL dans le giron public, quitte à privatiser certaines filiales plus tard.