Spécialisées ou généralistes, les maisons d’édition francophones du Liban sont rarement indépendantes sur le plan financier. Elles sont généralement intégrées à des structures plus grandes, dont l’activité est liée au monde du livre, ce qui leur permet d’amortir leurs charges fixes. Par exemple, l’édition en français ne représente que 10 % du chiffre d’affaires de la Librairie Antoine, assuré à 40 % par la vente de livres importés en français. Même type d’association entre les éditions Delta et la librairie Le Point, deux structures dirigées par Paule Hekayem, qui précise : « La librairie a beaucoup contribué à faire connaître les ouvrages Delta et, en même temps, ce partenariat a stimulé l’achat d’autres livres universitaires, qui n’étaient pas disponibles chez Delta. »
Le prépresse (conception graphique des livres, exécution de maquettes, supervision de l’impression), cœur de métier de Dergham SARL, dont dépendent les éditions du même nom, représente « un peu plus de 90 % de notre chiffre d’affaires, et c’est cette activité qui nous permet de couvrir les frais d’édition de certains titres », affirme pour sa part Nadim Dergham, PDG de la société.
« Les frontières sont poreuses, d’un métier à l’autre. C’est une situation propre aux petits marchés, instables et mal structurés », résume Maroun Nehmé, PDG de la Librairie Orientale, dont la maison est également, entre autres, libraire et distributeur.
La plupart des maisons externalisent aussi une partie de l’activité éditoriale (correction, traduction) pour réduire les frais. La production d’un livre varie d’un ouvrage à un autre. Chez Samir Éditeur, le coût brut de fabrication d’un manuel de mathématiques destiné au primaire et vendu entre 5 et 6,5 dollars est de l’ordre de 1,5 à 2 dollars (hors droits d’auteur, frais généraux et indirects). Aux éditions de l’ALBA, le coût de fabrication d’une bande dessinée est, lui, de l’ordre de 6 à 8 dollars. La fabrication d’un beau livre, enfin, chez Dar an-Nahar, représente un quart du prix de vente affiché (entre 50 et 100 dollars). Pour cette dernière catégorie, la maison estime qu’il faut vendre un minimum de 1 000 copies pour rentabiliser l’investissement.
Pour pérenniser leur production en français, certains éditeurs privilégient donc la diversification dans d’autres langues (arabe, principalement, mais aussi anglais) : « Le marché arabophone est bien plus vaste, publier en arabe est une condition pour pouvoir éditer en français », affirme Samia Shami, directrice générale des éditions Dar an-Nahar, dont 75 % de la production est constituée par l’arabe, contre 20 % par le français. Aux éditions Dergham, un roman en français est tiré autour de 1 000 exemplaires, contre 3 000 pour son équivalent en arabe. Car il y a aussi un marché régional de la littérature généraliste, même si, comme le remarque Samia Shami, « le livre libanais est souvent coûteux pour les marchés arabes, où il est concurrencé par les productions égyptiennes, certes de qualité moindre, mais dont les prix sont plus bas. Dans ce pays, nous vendons donc les droits, les ouvrages étant imprimés localement ».