La place de Geuthner est singulière dans le panorama de l’édition francophone libanaise : si elle s’appuie sur un actionnariat libanais ou binational, la maison d’édition, basée à Paris, est française.
Temple de l’orientalisme, après avoir été à l’origine spécialisé dans le droit et l’économie à sa création en 1901, Geuthner était au bord de la liquidation il y a un peu plus de dix ans. Un groupe de bibliophiles, libanais ou franco-libanais – parmi eux, Ghassan Tuéni, Marwan Hamadé, Fayza el-Khazen, Janine Maamari ou Nayla Kunigk – se sont alors mobilisés pour se partager le capital de la maison d’édition. Avec un chef d’orchestre, Myra Prince, PDG de la société depuis 1998. Depuis, la structure a publié environ 170 ouvrages (rééditions et nouveautés), à raison de 15 à 20 ouvrages par an, et elle réalise un chiffre d’affaires annuel situé entre 170 000 et 250 000 euros. « Pour les actionnaires, l’intérêt est plutôt d’ordre prestigieux que financier. C’est héroïque pour un privé de maintenir une telle structure à l’équilibre. L’idéal aurait été que ce soit une fondation d’utilité publique qui prenne en charge la maison qui a une dimension patrimoniale : c’est un lieu de mémoire et de connaissance de l’orientalisme », affirme Myra Prince, aujourd’hui actionnaire majoritaire. Cette femme « de toutes les passions », telle qu’elle se définit, un temps à la tête d’un cabinet d’architectes, a relevé un double défi : préserver le patrimoine de Geuthner – le fonds compte environ 800 monographies, dont des textes témoins de l’aventure coloniale française, des manuels de langue, ou encore des ouvrages d’archéologie – et renouveler l’intérêt de la clientèle, par de nouvelles publications, en français, et parfois bilingues – de linguistique ancienne, de sciences humaines, de religion, d’architecture... « Environ 70 à 80 % du chiffre d’affaires de Geuthner est réalisé par les nouvelles publications », explique Myra Prince, qui porte aussi la casquette d’éditrice dans cette petite maison qui n’emploie qu’une seule autre personne à temps plein.
Son maître mot est la prudence, pour le tirage et la sélection des titres. Car Geuthner vise un public très particulier : érudit, donc élitiste. À première vue, il faut de l’audace pour publier à 1 000 exemplaires un manuel d’élamite – une langue morte parlée aux confins de l’Iran ! Les manuels de langue sont pourtant considérés comme des produits d’appel pour Geuthner, car ils se vendent facilement, « que ce soit le tamoul ou l’égyptien hiéroglyphique ». Ils sont d’ailleurs tirés à un millier d’exemplaires, contre 300 à 500 exemplaires en moyenne pour les autres publications. Prix de vente moyen des ouvrages de la maison : 28 euros.
Pour se développer, Myra Prince cherche à se diversifier sans perdre la spécificité de Geuthner. Elle a ainsi lancé une collection littéraire, Littérature orientale, « plus accessible ».
Pour sa distribution, la maison s’appuie sur sa propre librairie, dans le 6e arrondissement à Paris, et sur Internet (environ 10 % des ventes). Elle est aussi en contact régulier avec près de 40 librairies en France. L’Hexagone est d’ailleurs son principal marché, suivi par la sphère francophone (Suisse, Belgique, Maghreb, Machrek) puis par les pays anglo-saxons. Les ouvrages de Geuthner, pointus, sont aussi commandés dans les grandes universités américaines.
Leur présence au Liban reste relativement réduite : « Les libraires libanais achètent les nouveautés à la fin du Salon francophone de Beyrouth. Il y a ensuite des commandes, mais assez limitées », dit Myra Prince. Geuthner joue cependant son rôle sur l’échiquier de l’édition francophone libanaise, estime son PDG : « Nous avons édité une vingtaine d’ouvrages autour du Liban et nous publions des chercheurs en prise avec les problématiques libanaises. »
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