À Londres, les traders ont le blues. Les premières vagues de licenciements massifs ont pourtant démarré dès l’automne dernier. Mais personne ne se croit à l’abri d’un nouveau tsunami. « Les banques ont déjà annoncé une nouvelle vague pour février 2009. Sera-t-elle la dernière ? Je l’espère, mais n’y crois pas », avance un banquier licencié d’un grand groupe financier londonien, il y a deux mois. Le centre d’études CEBR (Centre for Economics and Business Research) estime d’ailleurs que la City devrait perdre 62 000 emplois en 2008 et 2009 sur un total de 300 000 salariés (soit plus de 20 % de l’effectif global du secteur). « L’atmosphère est à l’inquiétude. Les banques d’investissement ont connu une croissance rapide de leurs revenus comme de leur masse salariale au cours des dernières années. Elles réajustent leur périmètre aujourd’hui », analyse Adel Afiouni, responsable des marchés internationaux pour la région MENA chez Crédit suisse à Londres. Personne n’est à l’abri. Les premiers à subir la crise ont été les moins expérimentés. « Trois ou quatre ans seulement d’expérience ? Et vous sentiez le feu du canon pointé sur vous », fait valoir un Libanais d’à peine trente ans, viré de la filiale britannique d’une banque française. Encore s’estime-t-il heureux : après quelques mois de recherche, ce jeune trader a retrouvé un poste dans une autre banque londonienne. « Pour les plus jeunes qui sont touchés, la crise sape l’espoir d’une carrière à court terme. On ne peut que leur conseiller de se replier sur des métiers moins affectés par la crise, tels la banque privée ou la gestion d’actifs, ou éventuellement de poursuivre un MBA pour parfaire leurs cursus universitaire, le temps que la crise soit derrière nous », reprend Adel Afiouni de Crédit suisse. Mais les vingt à trente ans, qui n’ont guère eu le temps de s’enrichir, ne sont plus les seuls dans la débâcle. Les faillites “virtuelles” des Lehman Brothers, HBOS, City Group ont mis sur le carreau tant de salariés que toutes les catégories se trouvent touchées. « Jeunes, moins jeunes, tout le monde est maintenant dans l’œil du cyclone. Seuls, pour l’heure, les “Head” des départements – les échelons les plus élevés – sont encore à l’abri. Mais si la crise se poursuit, je ne donne pas cher de leur peau », avance un ex-vice président remercié, après une petite quinzaine d’années à Londres.
Avec l’extension de la crise économique aux pays du Golfe, l’inquiétude s’est cependant mise à grandir au sein de la communauté expatriée. On estime qu’entre 300 000 et 400 000 Libanais vivent et travaillent sur ces marchés émergents. Selon Charbel Cordahi, docteur en économie et professeur à la faculté de gestion et des sciences commerciales de l’Université Saint-Esprit de Kaslik (USFK), la diaspora libanaise comprend quelque 200 000 membres en Arabie saoudite, 100 000 aux Émirats, 50 000 au Qatar et 50 000 dans les autres pays (Bahreïn, Koweït, Oman). « Nous ne disposons pas de chiffres exacts : peu sont inscrits auprès des ambassades du Liban et beaucoup font des allers-retours entre le Liban et les pays de la région », précise-t-il. « On assiste à un ralentissement économique global. Aucun pays du Golfe n’est à l’abri. Dans le secteur de l’immobilier et de la construction, les pertes d’emploi ont déjà commencé et risquent d’augmenter. De même que dans le secteur financier, où la crise est déjà avérée », analyse Joe Saddi, président du conseil d’administration et directeur de la région MENA au sein du cabinet de conseil en management Booz & Company. De même, par ricochet, le secteur de la communication est touché par la perte des contrats publicitaires des groupes financiers ou immobiliers jusqu’alors parmi les plus gros annonceurs de la région.
Zahi Younes vit et travaille en Arabie saoudite comme avocat d’affaires. Pour lui, pas de doute : le royaume s’inscrit bien dans la crise globale même si, pour l’heure, il s’agit d’abord d’un ralentissement. « Plus personne n’ose investir ni dans la Bourse ni dans l’immobilier. Les investissements étrangers, qui ont battu le plein pendant les trois dernières années, commencent à tarir. L’incertitude et l’inquiétude planent dans les esprits de tout le monde ! Les résultats de nombre de sociétés et de banques commencent à s’avérer très négatifs. On parle de pertes significatives, d’absence de liquidités… On s’attend au pire pour l’année à venir. » Une telle dégradation de la situation économique n’est pas sans conséquence pour l’emploi. « L’offre et la demande d’emploi ont changé de cap. L’offre d’emploi a diminué en Arabie saoudite et la demande d’emploi a, elle, augmenté. Adieu le temps où le salarié imposait ses conditions à l’employeur et où le salarié pouvait menacer de quitter son travail si ses exigences n’étaient pas remplies. Adieu le temps où les chasseurs de têtes bombardaient les salariés avec des offres alléchantes. Aujourd’hui, on ne s’attend plus à des bonus ou à des hausses considérables de salaires. Aujourd’hui, c’est l’employeur qui impose ses conditions de travail au salarié. » Fadi Abou Jamra, lui, est le directeur de l’agence Butec au Qatar, une entreprise de génie civil, dédiée au secteur des énergies (pétrole et gaz), présente depuis 2004 dans l’émirat avec 1 500 employés à Doha. Pour lui, si le Qatar est bien touché, la situation de l’émirat est sans commune mesure avec Dubaï. « Par comparaison, le Qatar est protégé. Certes, le secteur de l’immobilier connaît un recul, mais c’est davantage un rééquilibrage – l’éclatement d’une bulle spéculative – qu’une crise. Des entreprises, qui interviennent dans toute la région du Moyen-Orient, ont annoncé le gel de projets. Pour l’heure, c’est un effet ricochet : l’arrêt de leur contrat dans l’émirat s’inscrit en ligne droite de leurs difficultés à Dubaï. » Mais Fadi Abou Jamra ne le nie pas : la situation pourrait bien se durcir si le prix du pétrole continue de chuter. « L’extraction du gaz n’est devenue un investissement porteur que lorsque les prix du baril se sont envolés. Si la baisse actuelle se confirme ou même se maintient, le développement de l’industrie gazière au Qatar pourrait pâtir d’un ralentissement. »
Dubaï brûle-t-il ?
Dans l’œil du cyclone : Dubaï, qui, en l’espace de quelques semaines a basculé d’une mirifique success-story à une complète bérézina. Des entreprises, qu’on estimait solides, se sont très vite retrouvées au cœur de la tourmente. Spécialement dans le secteur de la construction et de l’immobilier, qui contribuait à hauteur de 30 % de la croissance des Émirats arabes unis. Du simple gel de projets, on est passé aux licenciements massifs. Selon le quotidien Gulf News, l’immobilier et la construction ont connu une première cure d’amaigrissement : 1 800 employés auraient été licenciés ces deux derniers mois au sein des “grandes” entreprises. 200 chez le promoteur Damac (2,5 % de son effectif)… 500 (15 % du personnel) chez Nakheel, le pourtant célébrissime promoteur des Palm Islands… 70 chez Omniyat… 50 chez Better Homes… Emaar, l’ex-enfant gâté de la Bourse, désormais en chute libre après avoir perdu jusqu’à 80 % de sa valeur, a également tranché dans sa masse salariale : une centaine d’ouvriers et d’ingénieurs ont été priés de quitter l’entreprise. El-Shafar General Contracting, autre poids lourd de la construction, s’apprête à remercier quelque 1 000 salariés. Sans compter les dégraissages pratiqués chez les sous-traitants et pour lesquels aucune annonce n’a été publiée. L’état du secteur financier n’est guère plus reluisant : Morgan Stanley a annoncé avoir remercié 10 à 15 personnes (sur un effectif total de quelque 110 salariés), tandis qu’Amlak Finance et Tamweel, deux spécialistes des prêts immobiliers, étaient nationalisés en urgence pour éviter leur faillite. Depuis, les deux groupes en passe de fusionner. Quant au marché de la joaillerie, l’un des principaux moteurs du commerce, il connaît une contraction, de l’ordre de 10 à 15 % de son chiffre d’affaires.
De là à s’exclamer que Dubaï agonise ? « L’émirat conserve beaucoup d’atouts. Et notamment un esprit d’entreprise, une rapidité de réaction et de prise de décision exemplaire », rappelle Joe Saddi de Booz & Company. L’extravagante cité a d’ailleurs très vite finalisé la mise en place d’un Comité financier pour évaluer l’impact de la crise et envisager l’aide à apporter à différents secteurs, notamment bancaire et immobilier. On fait également état d’une collaboration renforcée, voire d’une éventuelle fusion entre les différents promoteurs, tels Emaar et Nakheel. « Le plus probable, c’est que nous allons assister à des regroupements : les crises sont toujours un moment idéal pour renforcer sa stratégie et procéder quand on est en position forte à des acquisitions. Du moins quand on le peut », reprend Joe Saddi.
Mais dans l’émirat, qui compte quelque 4 millions d’habitants (mais moins de 20 % de nationaux), un sentiment de panique domine les conversations entre expatriés. Ne serait-ce que parce que les étrangers ne peuvent y séjourner plus d’un mois sans justifier d’une activité professionnelle. Dans la communauté libanaise, chacun se prépare au pire scénario. « Dubaï nous a attiré dans sa nasse en nous promettant une vie stable. Je ne peux pas croire qu’aujourd’hui cet adjectif décrive mieux la situation au Liban qu’à Dubaï. Jamais auparavant l’idée n’aurait traversé l’esprit de quiconque d’associer les termes “sécurité” ou “stabilité” au Liban. Mais comparé avec ce qui se passe à Dubaï aujourd’hui, Beyrouth ressemble au paradis », écrivent deux Libanais expatriés sur leur blog (http://lebanese.blogspot.com/). Lorna travaille dans le secteur de la communication. Elle avoue limiter ses dépenses au maximum. « Ma compagnie n’a encore licencié personne. Simplement, les départs ne sont pas remplacés et les recrutements ont été gelés jusqu’à nouvel ordre. » Carole, elle, travaille toujours pour un groupe de design d’intérieur. « Nous avons perdu quelques contrats d’importance et nous nous attendons à en perdre d’autres, dit-elle. Je suis d’autant plus inquiète que beaucoup des personnes licenciées sont en quête d’un travail à “n’importe quel prix”. Cela pourrait donner des idées à certaines entreprises : virer leurs salariés les plus anciens, avec des salaires élevés pour les remplacer par de nouveaux, payés à moindre coût. » Face à l’incertitude, beaucoup ont revu leurs plans. Selon la responsable des ressources humaines de l’une des plus grandes entreprises de Dubaï, les employés deviennent bien moins exigeants. « Certains qui avaient présenté leurs démissions pour travailler ailleurs les ont retirées, préférant la sécurité de leur emploi actuel aux promesses du nouvel embaucheur. Ils se sont même engagés à ne pas quitter le groupe d’ici à un an. »
D’autres cependant ont déjà fait l’expérience de ce que signifie la crise au quotidien: salaire amputé, bonus décapité… Amira ainsi se sent de plus en plus précaire : le cabinet d’architecture au sein duquel elle collabore a réduit de 35 % son salaire. Son entreprise, en très fortes difficultés, a licencié 70 % de son personnel pour ne conserver que les “seniors managers”. Avec des gains réduits, la question de sa survie financière se pose déjà d’autant que mère célibataire, elle assume seule l’éducation de sa fille avec qui elle vit à Dubaï. « Y travailler à moins de 10 000 dollars par mois ne vaut pas le coup. Ne serait-ce que se loger peut déjà représenter un poste de dépense de 5 000 dollars par mois pour un célibataire… », affirme un expatrié.
Un redéploiement des ressources humaines ?
Lorsqu’on a été licencié, le premier réflexe est de conserver son visa de travail. Comme Camille, ingénieur aguerri (voir portrait) dans un grand groupe de construction, la plupart tentent de rester inscrits sur les effectifs de leur ex-entreprise afin de conserver leur titre de séjour et donc la possibilité de retrouver un emploi à Dubaï. « Rester est primordial si l’on veut retrouver du travail à Dubaï ou dans les émirats. Cela a fait partie de ma négociation. » C’est sans doute ce qui explique que le flux de retours entre Beyrouth et Dubaï ne semble pas encore très important. Beaucoup espèrent pouvoir vite rebondir, sans passer par la case Liban. « Je connais cinq personnes dans la même situation que moi. Tous cherchent à rester : il faut être désespéré pour partir en cours d’année lorsqu’on a des enfants scolarisés. Moi, je peux tenir jusqu’à la fin de l’année scolaire. Ensuite, si je n’ai pas trouvé d’emploi, il faudra que je prenne une décision. Mais pour l’heure, Beyrouth ne fait pas partie de mes choix », déclare Camille. Au Lycée libanais francophone de Dubaï, le directeur, Joseph Salamé, connaît une dizaine de familles qui ont entamé des démarches en vue d’un rapatriement. « Elles désirent, pour l’heure, parer à toutes éventualités. Elles nous demandent donc de remplir les papiers nécessaires pour que leurs enfants puissent éventuellement démarrer l’année suivante dans un établissement libanais. Ce sont plutôt des mesures de précaution. Si la crise se poursuit… Si le père perd son emploi… La famille sera renvoyée au Liban en urgence pour réduire les frais. »
À Londres, comme à Dubaï, on s’attend à un redéploiement des ressources humaines vers l’Asie ou le Golfe. Car l’un des “points positifs” de la crise, aux dires de Fadi Abou Jamra de Butec au Qatar, c’est de pouvoir recruter une main-d’œuvre qualifiée à un salaire raisonnable. « Nous avions de grandes difficultés pour embaucher des ingénieurs libanais, très recherchés du fait de leurs compétences et de leurs exigences salariales, sans comparaison avec celles des Occidentaux. Chez Butec, depuis le début de la crise, nous avons pu ainsi embaucher quelques nouveaux ingénieurs en génie civil, qui auparavant travaillaient à Dubaï. Ce n’est pas une ruée. Nous ne recevons pas des centaines de CV chaque jour mais, à notre niveau, ce recrutement fait une différence. Nous n’avons pas non plus durci les conditions salariales : nous recrutons toujours au même niveau que précédemment. »
Déjà abonné ? Identifiez-vous
Les articles de notre site ne sont pas disponibles en navigation privée.
Pour lire cet article, veuillez ouvrir une fenêtre de navigation standard ou abonnez-vous à partir de 1 $.
Pour lire cet article, veuillez ouvrir une fenêtre de navigation standard ou abonnez-vous à partir de 1 $.


