Depuis la faillite spectaculaire du fleuron financier américain Lehman Brothers, les marchés d’actions ne sont plus en odeur de sainteté auprès des investisseurs. Trop incertains, trop volatils : certains portefeuilles d’actions ont perdu jusqu’à 40 % de leur valeur dans la bataille. « Nous ne poussons pas nos clients à investir dans les marchés à risque en ce moment, car la visibilité est insuffisante », explique Toufic Aouad, directeur général de la banque privée Audi-Saradar. L’heure est encore à la préservation du capital par rapport aux gains. « Il faut rester liquide pour pouvoir profiter des opportunités et la tendance est d’investir dans des produits simples », préconise Dory Hage, responsable du département fonds et produits structurés de la Libano-française Finance (LFF).
Un retour timide des investisseurs
La récente hausse des marchés signale toutefois un retour timide de l’appétit pour le risque des investisseurs, mais également du rattrapage des valeurs, qui étaient sous-évaluées. « La question est de savoir comment les investisseurs vont cumuler à la fois cet optimisme pour la croissance et leur aversion au risque, c’est ce qui va déterminer le cours des marchés de capitaux cette année », note Gary Baker, coresponsable du département de stratégie d’investissement international de Bank of America Securities-Merrill Lynch dans le sondage “Survey of Fund Managers”.
Ce retour des investisseurs sur les marchés ne signifie pas forcément la stabilisation des cours et le retour aux gains d’avant-crise. « Nous allons devoir nous habituer à revoir à la baisse les évaluations des actions (prix sur bénéfices) », note Albert Letayf, PDG de Levant Finance Advisors. « Une nouvelle chute des cours n’est pas à exclure, les marchés risquent de rester en dents de scie pour encore un moment », prédit-il. À terme, il pense néanmoins que « les marchés vont remonter, mais on n’atteindra pas les niveaux d’avant-crise, une folle croissance n’est plus souhaitable ».
Fin de l’ère du “buy and hold” ? Jouer de la volatilité des marchés
Ceux qui souhaitent doper la performance de leur portefeuille n’ont pas réellement le choix. Ils doivent accepter une part de risque, la sous-évaluation de nombreuses valeurs étant source d’opportunités. Mais attention, il faut pouvoir accuser le coup de pertes éventuelles, rappelle Tony Graham, responsable des activités de finance personnelle chez HSBC au Liban.
Certains analystes conseillent de profiter de la forte volatilité, signe distinctif de remontée d’un marché baissier. Moyen efficace de tirer parti de cette instabilité, les valorisations sont sans aucun doute des opportunités de gains importants. Beaucoup de gestionnaires de fonds utilisent également la volatilité comme outil de contrôle du risque, avec des allocations d’actifs inversement proportionnelles à la volatilité des marchés. Cette tactique tend à réduire l’impact des aléas des cours. Pour l’heure, on semble encore bien loin d’une accalmie, bien que l’indice VIX qui calcule la volatilité sur les marchés d’actions – ou “indice de la peur” – se soit réduit de moitié depuis l’an dernier. Pour Frédéric Lamotte, responsable investissements de la banque privée du Crédit agricole suisse, un bon moyen de bénéficier d’un haut niveau de volatilité est de vendre des options ou d’investir dans des reverse convertibles à court terme (versements de coupons élevés avec un remboursement non garanti à l’échéance). Attention, un accroissement du risque couru ne se traduit pas forcément par une performance additionnelle proportionnelle.
Investir sur le court terme
Quels que soient les choix de valeurs, les analystes privilégient le court terme. « Il faut avoir des ambitions modestes en ce moment, explique Paul Chucrallah, directeur général adjoint de la Banque al-Mawarid. Il est tout à fait raisonnable de vendre pour un gain de 15 à 18 %, il faut surtout éviter la logique de casino et privilégier les courtes périodes. » Ceux qui hésitent encore à racheter des actions mais souhaitent rentrer sur les marchés peuvent se tourner vers les trackers, fonds cotés qui répliquent l’évolution en temps réel d’un indice boursier. Cette option est appréciée par la Banque Byblos, qui conseille aux investisseurs de s’intéresser aux trackers américains à court terme.
Un retour graduel sur les marchés
Pour les plus frileux, l’adage “Rather be safe than sorry” est toujours d’actualité. Ceux qui n’ont pas vendu doivent attendre ; et pour les autres, un retour progressif sur les marchés est la meilleure façon de minimiser les risques tout en remettant un pied dans l’engrenage. Toufic Aouad, directeur général de la banque privée Audi-Saradar, préconise d’investir chaque mois 10 % de la somme totale que l’on souhaite allouer au marché des actions pour se positionner dans une perspective de long terme. Même discours au Crédit agricole suisse et à la LFF, qui conseille de rentrer graduellement sur les marchés pour atteindre 30 % de son portefeuille d’ici à fin 2009. « Il est fondamental d’anticiper la sortie de crise, note Patrick George, responsable du département de gestion d’actifs chez FFA Private Bank. Statistiquement, les crises durent trois ans, on devrait donc commencer à voir un début de sortie à partir de 2010. » Il préconise lui aussi de réinvestir progressivement sur les marchés d’actions en conservant une exposition réduite aux actifs les plus risqués et en misant sur les liquidités et des couvertures ciblées. Certains produits structurés peuvent également être intéressants, car ils limitent le risque et donnent le potentiel de hausse des actions. Il faut toutefois bien connaître le sous-jacent avant d’investir.
À chaque profil son portefeuille
Car la leçon des derniers mois est de mesurer ses risques avec grand soin. « Il faut bien comprendre les dangers inhérents à ce système et la règle de base qui est le rapport du risque au rendement », rappelle Albert Letayf, PDG de Levant Finance Advisors. « Les investisseurs doivent prendre le temps de s’interroger sur ce qu’ils attendent de leur patrimoine, précise-t-il. L’investissement sur les marchés ne peut pas se faire en amateur. » Comprendre les modalités d’achat et de vente des actifs est donc fondamental. « Il faut investir dans ce qu’on connaît, comprendre la nature de l’instrument et ses modalités », recommande Dory Hage, responsable du département fonds et produits structurés de la LFF. Attention donc aux investissements par allocation globale d’actifs, pratique courante d’avant-crise, aujourd’hui peu recommandée par les professionnels. Pour les plus réticents au risque, « cash is king », préconise Tony Graham, responsable du département de finance personnelle d’HSBC au Liban.
Marchés émergents : une surperformance encourageante
Ce regain d’intérêt des investisseurs pour les marchés est en grande partie dû aux signaux positifs envoyés par les économies des pays émergents. L’indice MSCI des marchés émergents, avec une hausse de 14,2 % en mars, a atteint son meilleur score depuis décembre 1993, alors même que les indices mondiaux reculaient. La situation reste cependant contrastée, avec une progression nettement plus franche des zones Amérique latine et Asie que de l’Europe centrale et orientale. Certains analystes pensent que les pays émergents n’ont pas encore forcément atteint leur point le plus bas. Les pays avec une forte activité d’export sont les plus fragiles, car tributaires des flux mondiaux. La Chine et l’Inde, dont les économies domestiques sont fortes, devraient donc tirer leur épingle du jeu assez rapidement. « Ces marchés sont très intéressants à long terme, note Toufic Aouad, directeur général de la banque privée Audi-Saradar. Mais ils sont très spéculatifs et n’ont peut être pas atteint leur plancher baissier, il faut donc être vigilant. » Même précaution à la LFF, qui recommande de bien étudier la qualité des émetteurs des valeurs. « Il faut désormais fonder ses choix de placement sur les éléments financiers fournis par les entreprises elles-mêmes plutôt que les notations », préconise Dory Hage.
Le Japon dans une mauvaise passe
Le rôle traditionnel de valeur refuge du yen japonais est fortement ébranlé. Alors que ses voisins paraissent sortir la tête de l’eau, l’économie nippone s’enfonce et fait fuir les investisseurs : ses exportations ont été divisées par deux et sa balance commerciale est devenue déficitaire. Les économistes lui prédisent en 2009 la pire récession des pays industrialisés, la Banque centrale ne pouvant pas baisser ses taux – déjà proches de 0 % – pour relancer l’investissement et la consommation. Il y a donc peu d’opportunités de ce côté-là pour le moment.
Des actions russes bradées
La Russie est le pays des opportunités avec un des marchés financiers les moins chers du monde. « Les ondes de choc du mouvement de désendettement auront des répercussions sur les marchés russes pendant de nombreux mois encore, bridant leur potentiel de hausse à court terme et contraignant les investisseurs à faire preuve de beaucoup de discernement dans le choix des actifs qui se négocient aujourd’hui à des prix très bas », prévient toutefois la SGAM, dans son bulletin du 9 avril.
Garanties étatiques dans le Golfe
Les valeurs moyen-orientales n’ont pas échappé à la bourrasque financière mondiale, en particulier le marché d’actions de Dubaï, qui a perdu 72,11 % depuis l’an dernier, selon les chiffres de la Banque BLOM au 6 mai 2009. L’immobilier est le secteur le plus touché. Les indices saoudien Tasi et égyptien case30 sont également affectés du fait de leurs nombreuses valeurs financières et de construction. Cette sous-évaluation des actions profite aux investisseurs éclairés. Il faut également regarder du côté des grandes sociétés garanties par les États.
USA : clé de la relance ?
Après les marchés émergents, les États-Unis restent le pays préféré des investisseurs, en dépit des planchers historiques atteints par les indices ces derniers mois. « Le modèle de surendettement est en train d’être revu, avec un retour des secteurs industriels et de services sur les marchés, ce qui va rassurer les investisseurs », note Albert Letayf, PDG de Levant Finance Advisors. Néanmoins, le marché reste encore très déprimé. Pour certains analystes, le retour des investisseurs sur les bourses américaines doit être conditionné par la relance du crédit par les banques, signe de guérison des établissements financiers. Les investisseurs doivent être à l’affût d’opportunités ciblées. FFA Private Bank conseille de suivre les valeurs “blue chip” du Dow Jones, encore relativement bon marché. Les secteurs cycliques traditionnels, comme les technologies ou la pharmacie, ont aussi les faveurs des investisseurs. Le marché peine toutefois à trouver la prime de risque correcte à appliquer aux valeurs cycliques, susceptibles de rester plusieurs trimestres au point mort.
Attentisme de la zone euro
Si les espoirs de reprise se multiplient outre-Atlantique, l’Europe a des perspectives plutôt moroses. Centrés sur l’investissement, les plans de relance européens mettront plus de temps à porter leurs fruits que le dispositif américain qui inclut des coups de pouce à la consommation aux effets plus immédiats. Premier exportateur mondial, l’UE est par ailleurs plus touchée par la dégradation du commerce international et dépend du redémarrage de la consommation aux États-Unis. La Banque centrale européenne (BCE) tente d’éponger les fuites, avec l’annonce début mai de l’achat d’environ 60 milliards d’euros d’obligations et l’abaissement de son principal taux directeur à un nouveau plancher historique de 1 %. Côté marchés, l’année 2009 marque le retour des valeurs industrielles et de service, plus rassurantes que les financières. L’importante sous-évaluation des actions de la zone euro justifie l’espoir de rebond des indices à moyen terme, selon les analystes.
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