La lutte contre la pauvreté est cruciale en Jordanie. Si le pays est stable et affiche une croissance d’au moins 5 % par an, les disparités sociales sont énormes. La Jordanie compte quelque six millions d’habitants. Selon le rapport des Nations unies de 2003, 7 % de la population vit avec moins de 2 dollars par jour. Les chiffres officiels jordaniens sont plus inquiétants encore, avec 13 % de la population considérée comme pauvre, selon les statistiques nationales en 2006. Ces deux dernières années, avec une inflation importante, la situation s’est encore détériorée pour ces populations fragiles. Le gouvernement jordanien a lancé plusieurs programmes de lutte contre la pauvreté. En parallèle, la Délégation européenne à Amman a mis sur pied en 2004 le programme PALD (Poverty Alleviation Through Local Development) pour quatre ans. Trente millions d’euros ont été investis. Il s’agissait d’améliorer les conditions de vie des groupes les plus démunis en finançant des projets économiques. L’ambassadeur Patrick Renauld a choisi de travailler directement avec les municipalités. L’objectif étant une sorte de réveil des compétences locales. « Les idées doivent venir des habitants, de la société civile, les municipalités doivent choisir comment elles veulent se développer, martèle-t-il. Et l’Union européenne ne soutient que les projets créateurs d’emploi. » Au total, 21 municipalités très pauvres ont été choisies, elles se situent toutes en dehors d’Amman, la capitale (la Jordanie a identifié 21 poches de pauvreté, soit des localités qui affichent 25 % de familles considérées comme pauvres. La moyenne nationale étant de 13 %). Le profil de ces localités est toujours un peu le même : rurales ou urbaines, elles n’ont pas assez d’emplois pour faire vivre leur population.
Le bilan de l’opération est mitigé, de l’aveu même de la Délégation européenne. Les idées ont germé, des projets ont été réalisés. Dans un cas, il s’agissait d’un pipeline pour apporter de l’eau à une commune souffrant de la sécheresse, dans l’autre, la création d’un petit centre avec des bureaux et des espaces commerciaux. Trop classiques au goût de l’équipe européenne. Alors que les attentes des villageois se concentrent sur les services à la population, comme une halle aux fruits et légumes ou un centre de loisirs pour les jeunes. Patrick Renauld n’hésite pas à aller à la rencontre des communes pour expliquer et encore expliquer. Le décalage est parfois flagrant. Explications de Nart Naguer, directeur du pôle développement au ministère des Municipalités : « Avant 2007, nos municipalités étaient censées apporter seulement des services à la population, comme la collecte des ordures. Rien dans notre loi ne parlait de développement. Nous avons aussi un système très centralisé. L’État redistribue des fonds aux communes pour qu’elles fonctionnent, l’idée de développement est donc nouvelle pour ces municipalités. » Trois projets retenus et réalisés avec l’aide de l’Union européenne concernaient par exemple des stations-service. « Cela peut paraître décalé, mais pour les familles de la région, cela signifie des économies mensuelles importantes, parfois elles dépensaient entre 15 et 20 dinars jordaniens pour se rendre à la station la plus proche. Sans compter les créations d’emploi. Alors oui, je suis satisfait, mais l’idée de développement est nouvelle et nous avons besoin de temps. »
Le vocable occidental de développement durable, de pertinence économique, la notion de marché, de marketing ou même de société civile est bien loin des besoins quotidiens de ces villages. « Lorsque vous demandez aux gens ce qu’ils veulent, ils ne savent pas toujours quoi répondre, il y a parfois un effet de mimétisme. Nous avons lancé un projet de plantation de roses dans le Wadi Araba. Après, plusieurs villages voulaient le reproduire. En fait, l’État doit aider ces gens à définir les caractéristiques de leur micro-région. Les ministères devraient être des intermédiaires obligés pour éviter les répétitions », estime Raabiha Dabbas, gouverneure et responsable de l’unité de développement local au ministère de l’Intérieur. Très critique des programmes de développement, elle défend l’idée d’une coordination nationale, une sorte de superministère du Développement qui dirait aux bailleurs de fonds où investir. « Les populations de ces villages ne comprennent pas forcément ce que les donateurs veulent. Il faut faire attention à ne pas créer des frustrations. Il y a des besoins immenses. » Raabiha Dabbas met dans la balance les nombreux autres programmes de développement dont bénéficie la Jordanie. « Le ministère de l’Agriculture, le ministère du Planning, le ministère des Affaires municipales, USAid et l’Union européenne pilotent des programmes d’aide au développement. Ce qui manque, c’est un suivi. Pour des raisons politiques, les donateurs veulent des résultats rapides. Nous avons besoin de programmes avec des mécanismes de suivi, établis sur un plus long terme. J’ai assisté à la construction d’une laiterie qui, ensuite, n’avait pas d’argent pour fonctionner ! »