Lancé en 2006, le TVET, un projet de réforme de l’enseignement technique et de la formation professionnelle, vise à améliorer les qualifications des ouvriers égyptiens. Il s’agit de former 9 000 personnes environ jusqu’à fin juin 2011, dans différents secteurs industriels de 14 gouvernorats sur les 29 que compte l’Égypte. Le coût total du projet est de 66 millions d’euros, dont 33 millions débloqués par l’Union européenne, l’autre moitié est prise en charge par le gouvernement du Caire. L’idée du programme remonte à 2001. Le gouvernement a alors pris conscience de la nécessité de rénover son enseignement technique qui n’avait pas évolué depuis les années 1960. De tendance socialiste nassérienne, cet enseignement ne correspondait plus aux règles du libre-échange et aux besoins du pays. Des experts de l’enseignement technique venus d’Europe et des États-Unis ont alors été convoqués pour identifier l'origine du problème. Après deux ans de travail, le rapport publié révèle une réalité qui choque : « L’enseignement technique égyptien est délabré. Les enseignants sont incompétents, les méthodes scolaires n’ont aucun intérêt et le fonctionnement hasardeux des machines prive les élèves de pratique », dénonce le général Mohammad Hélal, le directeur de ce projet.
Les jeunes diplômés transfèrent les défauts de ce système aux entreprises où ils sont employés. Résultat, les produits fabriqués sont de qualité très médiocre.?Pour remédier à cette situation, le TVET crée 12 partenariats entre mai 2005 et mars 2009 pour couvrir les 12 domaines industriels que l’Égypte estime prioritaires. Ces partenariats ou entreprises rassemblent des experts égyptiens et étrangers ainsi que des hommes d’affaires qui joignent leurs compétences pour produire un enseignement devant, à moyen terme, offrir aux ouvriers un savoir-faire, améliorer la qualité des produits égyptiens et augmenter leur compétitivité à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.
« La présence des hommes d’affaires est très importante, car ils sont au courant des handicaps des ouvriers. En outre, ils sont les mieux placés pour connaître les besoins du marché du travail », assure le Général Hélal.?Le mot-clé de ce projet ambitieux est la transmission du savoir-faire, soit par le développement des méthodes scolaires, soit par la formation directe, fournie souvent par des experts étrangers. Ces derniers forment un certain nombre de candidats durant des missions de quelques jours au sein de lycées techniques ou dans les usines participant aux partenariats. La formation d’un candidat coûte entre 200 et 1 350 euros. Sur les 66 millions d’euros que coûte le projet, 40 % de la somme permet de payer les salaires et les honoraires des experts égyptiens et étrangers, le reste allant aux dépenses opérationnelles.
Une répartition que défend RaffaellaIodice-de Wolff, directrice des opérations du bureau de la Commission européenne au Caire : « Cela peut paraître choquant que 40 % du budget total soit consacré à l’expertise, mais pour nous l’essentiel ce n’est pas d'offrir la machine, mais d'avoir un ouvrier qui sait travailler avec la machine. C’est le savoir-faire qui compte. Le but de l’opération est de former 9 000 formateurs en chef qui pourront à leur tour, dans le futur, transmettre leur savoir-faire à un nombre plus important d’élèves et d’ouvriers. » Aujourd’hui, le lycée technique de la zone industrielle “10 de Ramadan”, à 50 km à l’est du Caire, est le meilleur témoin des changements que le projet de réforme de l’enseignement technique et de la formation professionnelle a réussi à instaurer. Les ateliers où se déroulent les cours pratiques des filières dépendantes du projet, comme le prêt-à-porter ou les meubles, sont mieux équipés que les ateliers des filières non participantes, et les cursus enseignés sont plus modernes.
Ambitieux, les responsables du TVET sont convaincus que six ans – la durée de ce projet – sont suffisants pour faire évoluer l’enseignement technique dans le pays. Yasmina double sa production après son adhésion au TVET Sur les étagères de la bibliothèque du bureau de Medhat Ibrahim, il n'y a pas de livres, mais des centaines de cintres entassés sur lesquels des échantillons de tissus sont accrochés. Quelques-uns sont tissés en chevron, en popeline ou en Oxford avec des motifs carreaux ou à rayures ou sans motifs tout court. Ces petits bouts de tissus servent de catalogue pour Medhat Ibrahim, un homme d'affaires égyptien, PDG de la compagnie Yasmina, spécialisée dans le prêt-à-porter, qui vise depuis dix ans le marché européen et américain. La main-d'œuvre est très demandée dans le secteur du textile, bien que deux millions de personnes y travaillent, soit 2,5 % de la population.
Cette forte demande réduit la loyauté des employés envers leurs employeurs. « Un ouvrier peut nous quitter pour travailler dans une usine voisine pour 50 livres égyptiennes de plus, soit 7 euros (NDLR), à la fin du mois », explique Medhat Ibrahim.
Pour fidéliser ses effectifs, il a consacré en 2006 une salle de son usine, à quelques centaines de mètres des Pyramides de Giza, au TVET, le programme de la réforme de l'enseignement technique cofinancé par l’Union européenne et l’Égypte. L’établissement de Medhat Ibrahim paie les machines et le programme de réforme de l’enseignement technique, finance le cursus qui dure un mois. La formation est dispensée par deux experts étrangers à sept ouvriers, à charge ensuite pour ces derniers, devenus des formateurs, de transmettre leur méthode aux autres ouvriers : quelque 420 d’entre eux jusqu'à maintenant.
« Outre l’apprentissage de la technique, le cursus a appris aux stagiaires à travailler rapidement et à ne pas gaspiller le tissu. Grâce à ce programme, je gagne du temps et je perds moins sur les matières premières », témoigne le patron.
« Ce qui me permet de mettre sous plastique une chemise de haute qualité et d’expédier une quantité plus importante », ajoute Medhat Ibrahim, qui réussit maintenant à produire 4 500 chemises par jour contre 2 200 avant la participation de Yasmina au programme. La majorité des chemises est fabriquée pour le compte de prestigieuses maisons de coutures comme Marco-Polo, Jockey ou Banana Republic.
Trois ans après l'adhésion de Yasmina au programme de la réforme de l'enseignement technique, 90 % des ouvriers sont fidèles à leur employeur, contre 10 % seulement qui restaient au-delà de 12 mois aux manettes des machines de l'usine.