Depuis le déclenchement de la seconde intifada en 2000, l’Union européenne (UE) est devenue l’indispensable béquille de l’Autorité palestinienne. Pas un trimestre ne passe sans que Bruxelles n’injecte du cash dans les rouages de ce régime bancal, véritable bureaucratie sans État. Cette année comme la précédente, environ 430 millions d’euros d’argent communautaire devraient atterrir dans les coffres du ministère des Finances à Ramallah. Cette manne sera employée à 80 % pour éponger le déficit budgétaire du gouvernement de Salam Fayyad et à seulement 20 % pour des projets de développement alors que dans les années 90, durant le processus de paix, la construction des bases du futur État palestinien avait la priorité. « Notre rôle actuellement consiste à maintenir l’Autorité palestinienne à flot », admet Christian Berger, représentant de la Commission européenne à Jérusalem. Victime du monopole de Washington sur les négociations politiques, de son inertie et des divergences entre États membres, l’UE qui fut le pionnier de la solution à deux États dans les années 80 est aujourd’hui cantonnée dans le rôle ingrat du simple caissier.
C’est vrai qu’il y a urgence. Lors d’une réunion des pays donateurs le 8 juin dernier à Oslo, l’Autorité palestinienne a été diagnostiquée en état de quasi-banqueroute. Avec un déficit mensuel de 35 à 40 millions de dollars, elle paraît très loin de ce régime modèle qui, dans l’esprit des capitales occidentales, devait faire la différence avec la bande de Gaza, placée sous la férule du Hamas et l’embargo d’Israël. « À moins que les donateurs accroissent significativement leur soutien budgétaire, une crise de liquidités est imminente », estiment les experts du MAS, un think tank économique de Ramallah. La crise budgétaire avait culminé durant l’année 2006, à l’époque où le Hamas dirigeait le gouvernement palestinien. Israël avait alors confisqué les droits de douane qu’il collecte pour le compte de son voisin palestinien et qu’il est censé lui reverser. De nombreux projets de développement avaient été gelés. En réaction, l’UE avait accru sa contribution tout en créant un mécanisme destiné à contourner les institutions contrôlées par les islamistes, catalogués comme “terroristes” et donc infréquentables.
Ces sanctions ont été levées à l’été 2007, après la prise du pouvoir du Hamas à Gaza et la mise en place du gouvernement de Salam Fayyad en Cisjordanie. Mais les soucis financiers du régime de Ramallah n’ont pas pour autant disparu. D’une part, le maillage de la Cisjordanie par les barrages militaires israéliens nuit à l’activité économique et réduit les rentrées fiscales. D’autre part, le service public pléthorique pèse lourd sur la balance des comptes. Enfin, la paupérisation accélérée de Gaza du fait du blocus israélien et de la guerre de cet hiver grève aussi les finances. « Fayyad a besoin de 75 millions de dollars par mois pour boucler son budget, dit Christian Berger. Jusqu’au mois d’avril, nous avons couvert entre un quart et un tiers de cette somme. De 2000 à 2009, l’UE a versé 3,3 milliards d’euros, ce qui en fait le plus important donateur de l’Autorité palestinienne. » Cet argent sert principalement à payer les salaires des 78 000 fonctionnaires (hors services de sécurité) et à verser des pensions aux retraités. Quarante-huit mille familles nécessiteuses, dont la moitié dans la bande de Gaza, reçoivent tous les trois mois une subvention financée par Bruxelles. L’aide des Vingt-Sept est également utilisée pour payer les factures de fuel de la centrale électrique de Gaza, qui couvre 30 % des besoins de ce territoire.
Avec les fonds qui lui restent, l’UE mène des projets de développement, notamment dans le secteur judiciaire, policier et environnemental (lire ci-dessous). Ces réalisations ont contribué à la remise en ordre de la Cisjordanie entreprise par Salam Fayyad, après de longues années de chaos dans le sillage de l’intifada. Mais ces efforts ne suffisent pas à dissiper le sentiment de désenchantement qui prévaut à l’antenne de la Commission à Jérusalem. « Il y a une forme de frustration, dit Christian Berger. Notre argent a un impact très limité. Elle maintient l’Autorité vivante. Mais elle ne réduit pas sa dépendance par rapport aux donateurs. » Un nombre croissant de Palestiniens estiment que l’UE en arrive sans le vouloir à « subventionner l’occupation israélienne ». Parmi eux, Sari Nusseibeh, président de l’Université al-Quds et figure du camp de la paix palestinien, qui pousse le raisonnement jusqu’à demander un arrêt de l’aide européenne. « Les Européens sont contents, car ils ont le sentiment de faire quelque chose, ils soulagent leur conscience, déclarait-il l’hiver dernier au quotidien Haaretz. Les Israéliens sont contents parce qu’ils ne paient pas. Les Palestiniens sont contents parce qu’ils touchent leur salaire. Mais s’il n’y a pas d’État palestinien en vue, à quoi bon gaspiller cet argent ? » Christian Berger connaît ce débat. « C’est vrai qu’on peut se demander jusqu’à quand l’Europe va payer », dit-il, sibyllin. Faute de réponse de Bruxelles, il continue de superviser chaque mois les transferts de fonds vers Ramallah.
Cofinancement d’une usine de traitement des boues
Hébron, envoyé spécial B. B.
Moins célèbre que l’huile d’olive, le marbre est l’autre produit phare de l’économie palestinienne. Avec une production de neuf millions de mètres carrés par an, les fabriques de Cisjordanie se classent au 12e rang mondial, emploient 15 000 ouvriers et assurent 5 % du PIB national. Revers de la médaille, cette activité est très polluante. Les usines palestiniennes ne recyclent pas ou peu l’eau utilisée en grande quantité lors de la coupe et du polissage pour éviter que la lame des machines ne casse. Les résidus liquides qui sont imprégnés de particules de marbre (et que les gens du métier appellent « la boue ») sont rejetés dans la nature avec des conséquences désastreuses pour l’écosystème. Le souci est d’autant plus grand que l’industrie marbrière est concentrée dans la région de Hébron, au sud de la Cisjordanie, qui héberge environ deux cents carrières et quatre cents usines.
Pour limiter ces dégâts, l’Union européenne (UE) a cofinancé à hauteur de 800 000 euros, dans le cadre du programme environnemental LIFE, la création d’une usine de traitement des boues dans la zone industrielle de Hébron. Des entonnoirs géants, deux compresseurs et un filtre ultraperfectionné pour séparer l’eau de la poussière de marbre. Inaugurée fin juin, cette installation doit permettre aux producteurs de racheter à un faible coût leurs eaux usagées et donc de limiter leur consommation. « C’est un atout décisif dans une région où, durant l’été, l’eau est souvent coupée un jour sur quatre, dit Michel Laloge, responsable des questions d’environnement au bureau de la Commission européenne à Jérusalem. Environ 70 % de l’activité marbrière de Hébron pourra être traitée par l’usine. »
Si ce projet pilote donne satisfaction, d’autres usines pourraient être bâties, notamment à Bethléem, l’autre centre de production en Cisjordanie. À terme, les résidus compactés pourraient permettre de développer une activité de production de carbonate de calcium, un produit facilement commercialisable, notamment comme composant du ciment. De quoi diversifier l’activité de la zone industrielle de Hébron et amortir les effets d’une éventuelle crise du secteur marbrier.
Soulagé de ne plus polluer
Riad Gheith, le patron de la Middle East Company, est soulagé. La mise en service de l’usine de traitement des eaux de l’industrie marbrière hébronite lui ôte un véritable dilemme. Jusqu’alors, ce quinquagénaire moustachu qui dirige l’une des plus grosses fabriques de pierre de Cisjordanie rejetait les résidus de sa production dans les collines des environs de Hébron. La sédimentation de ces boues stérilisait la terre, abîmait la flore et nuisait à la qualité de l’air. À force d’être utilisés comme déversoir, certains paysages prenaient un aspect lunaire. L’alternative, à laquelle certains de ses collègues recourent, n’est pas plus écologique. Elle consiste à se débarrasser des boues dans le réseau d’égouts au risque de le boucher et donc de le faire déborder en pleine ville. « Les Israéliens se plaignaient souvent de cela », dit-il.
Avec l’usine cofinancée par l’Union européenne (UE), les producteurs de marbre disposent désormais d’une solution parfaitement propre. Un atout pour l’entreprise familiale de Riad, qui vend ses marbres sur le marché local et chez ses voisins jordaniens et israéliens. « C’est un investissement très intéressant, dit-il. Non seulement nous n’abîmerons plus la terre et les égouts, mais nous pourrons également racheter l’eau recyclée à un prix inférieur à celui de l’eau municipale. »
Le patron de la Middle East Company a un regret cependant. Il s’attendait à ce que l’usine payée par l’UE ait une capacité de traitement plus grande. Selon lui, les deux compresseurs ne suffiront pas à suivre le rythme de production des soixante-dix fabriques de marbre de Hébron. « Il en aurait fallu davantage ou bien de taille plus importante », dit-il. Du côté de la Commission européenne, on assume cette critique. Les experts qui ont élaboré l’usine ont pris en compte le fait que le taux de recouvrement des factures d’eau est relativement faible en Palestine. D’où cette incertitude : les producteurs de marbre utiliseront-ils l’usine de recyclage s’ils savent qu’ils peuvent obtenir de l’eau gratis ? « Il y a une vraie question de gouvernance derrière ce projet, dit Olivier Maes, ingénieur au bureau de la Commission européenne à Jérusalem. On a fait notre part du boulot. Maintenant c’est au secteur privé de jouer le jeu. »
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