Dans une conférence donnée en partenariat avec la Librairie Antoine à l’École supérieure des affaires (ESA) le 10 février, Arnaud Nourry, PDG d’Hachette Livre, a évoqué les défis de l’industrie du livre face au numérique.
« Trois voies sont possibles sur le numérique, explique Nourry, deux catastrophiques pour l’édition du livre et une que nous, éditeurs, encourageons fortement. » La première voie est celle du tout gratuit, que Google essaye de mettre en place. « L’objectif de Google est de mettre la main sur un exemplaire de chaque livre produit dans le monde et de le proposer gratuitement », affirme le PDG. Google se rémunérera en conséquence en valorisant son supplément d’audience à travers la publicité. Le problème de cette option est que Google refuse ne serait-ce que discuter avec les éditeurs pour le partage des revenus. La deuxième possibilité est celle que l’industrie musicale a empruntée, où un seul client (Apple) fixe les prix. « Cela a mené à une hécatombe dans l’industrie musicale, il n’y a plus que cinq grands éditeurs, ce qui porte atteinte à la création et à la diversité culturelle », affirme-t-il. La troisième voie, celle souhaitée par Nourry, s’inspire de ce qui se passe aujourd’hui sur le marché du livre papier : plusieurs lecteurs numériques, plusieurs éditeurs et plusieurs revendeurs se partagent le marché tandis qu’un mécanisme garantit le prix décidé en aval par l’éditeur.
Aujourd’hui, poursuit le PDG, il n’y a que sur le marché américain que le livre numérique a pris un réel essor : il représente 3 % du marché du livre en 2009, en réelle progression par rapport à 2008 où ce pourcentage était de 0,3 % environ. En parallèle, le secteur du livre papier est en régression de 3 à 5 % la même année. Mais Nourry se garde de tirer des conclusions trop hâtives : « 2009 était une année de crise aux États-Unis, précise-t-il, et Amazon.com a lancé son offre de livre électronique sur son lecteur numérique (le Kindle) à 9,99 dollars ; on peut donc se demander si la croissance enregistrée sur le livre électronique est due à un réel engouement pour le produit ou si c’est l’effet de la politique de prix cassés. »
L’éditeur français, deuxième éditeur mondial du marché du livre, mène actuellement une guerre sans merci à Amazon. Il a cessé toute livraison de contenus numériques au distributeur Internet avant la sortie de l’édition de poche, qui intervient plusieurs mois après celle du “hardback”, ou première édition. Et plusieurs éditeurs mondiaux lui ont emboîté le pas. Amazon, qui vend à perte pour gagner des parts de marché, a réagi en baissant encore son prix de vente, de 9,99 dollars à 5 dollars. Mais l’arrivée d’Apple sur le marché est en train de changer la donne. Ce dernier a en effet annoncé qu’il vendrait les livres électroniques à 14,99 dollars, en ligne avec la volonté des éditeurs. « Apple s’est rendu compte que la vraie valeur était dans les mains des éditeurs », estime Nourry, qui voit dans l’iPad une opportunité non négligeable pour toucher une cible élargie de lecteurs. « Aujourd’hui, explique-t-il, une personne sur deux n’achète jamais de livre. On peut imaginer que dans cinq à dix ans tout le monde aura une tablette tout-en-un de type iPad, où les gens pourront surfer sur le net et accéder à une large palette de contenu. »