L’année 2009 a été sans conteste celle du grand retour de la livre libanaise dans l’économie. Déjà rassurés par l’accord interlibanais de Doha en 2008, les déposants, résidents ou pas, ont continué à confier leur argent aux banques libanaises en 2009 et à le convertir en monnaie locale. Le volume des conversions a atteint 10 milliards de dollars contre 8 milliards en 2008. De multiples facteurs expliquent cet attrait pour la livre. Outre la stabilisation politique et sécuritaire, la consolidation des avoirs extérieurs de la Banque centrale et les taux d’intérêt attractifs pratiqués sur les placements en livres par rapport à ceux en devises ont convaincu de nombreux investisseurs, dans un contexte international de taux particulièrement faibles.
En conséquence, la masse monétaire M2 en livres a progressé de 14,16 milliards à 51,49 milliards de livres libanaises (34 milliards de dollars). Cette hausse est principalement due au boom de 41,1 % des dépôts d’épargne en livres, qui ont atteint 46,65 milliards de livres en décembre 2009 (31 milliards de dollars).
La masse monétaire au sens large (M3) a, elle, augmenté de 19,5 %, atteignant 82,1 milliards de dollars, dont 58,4 % en devises. Elle n’avait affiché qu’une hausse de 14,8 % en 2008. Cette augmentation s’explique par l’entrée massive d’actifs extérieurs dans le pays.
La création monétaire a atteint 14,2 milliards de dollars. Elle suit la hausse de l’endettement de l’État envers les banques de 3 milliards de dollars (à 54,7 % du total des créances bancaires) parallèlement à l’augmentation des créances bancaires nettes sur le secteur privé de 3,3 milliards de dollars.
La surabondance de liquidités en livres a poussé la BDL à diminuer son taux au jour le jour de 25 points de base à deux reprises pendant l’année, ce qui l’a fait passer de 3,5 à 3 % fin 2009. La Banque centrale a également émis des certificats de dépôts en livres sur cinq ans à rendement élevé pour absorber l’excès de liquidités. Leur volume a explosé en 2009, passant de près de 6 milliards à 14,2 milliards de dollars.
Les rendements des bons du Trésor à trois mois ont aussi diminué de 55 points de base à 4,55 %. Quant aux bons à six mois, leur rendement moyen a perdu 138 points de base, passant à 5,72 % en décembre 2009. Mais ce sont les rendements des bons à deux ans qui ont reculé le plus fortement, de 8,26 % fin 2008 à 6,32 % un an plus tard. La baisse n’a pas entamé l’attrait de ces placements, bien au contraire, puisque leur volume est passé de 3,9 milliards de dollars fin 2008 à 4,9 milliards un an plus tard.
Du côté des certificats de dépôts à 45 et 60 jours émis par la Banque centrale, les taux d’intérêt étaient inchangés fin 2009 à 3,77 % et 4,03 % respectivement. Par ailleurs, la suspension de l’émission de CD sur cinq ans au deuxième semestre de 2009 a fait progresser de 3,5 milliards de dollars le portefeuille des bons du Trésor des banques commerciales qui s’y sont rabattues pour placer leurs liquidités en monnaie locale. Il a atteint 17,4 milliards de dollars fin 2009.
L’année a également été marquée par un fort accroissement des avoirs en devises de la Banque centrale, qui a joué son rôle de régulateur sur le marché des changes en reconstituant ses réserves en devises. Selon des chiffres publiés par la Bank Audi, les avoirs extérieurs nets de la BDL sont ainsi passés de 19,7 milliards de dollars fin 2008 à 28,3 milliards de dollars en décembre 2009, soit un gain de 8,6 milliards de dollars en un an. Ces avoirs extérieurs de la BDL ont représenté 82,8 % de la masse monétaire en livres l’an passé, contre 79,7 % fin 2008. Ce ratio s’élève à 112,3 % si on y ajoute les réserves d’or de la Banque centrale estimées à 10 milliards de dollars, dont la valeur est en hausse sur les marchés internationaux. « Ce poids des avoirs extérieurs de la BDL dans la masse monétaire souligne sa capacité à maintenir l’ancrage nominal du taux de change et à faire face à tout mouvement sur le marché des changes », notent les analystes de la Bank Audi.
Banques : une croissance record
Le bilan consolidé des banques commerciales a progressé de 22,5 %, passant de 94,3 milliards de dollars fin 2008 à 115,5 milliards de dollars en décembre 2009. Les dépôts, en progression de 23,1 %, ont atteint le pic historique de 96,8 milliards de dollars. C’est la croissance en volume la plus importante jamais observée. Dans le détail, ce sont les dépôts des non-résidents qui ont le plus progressé, bien que la part des résidents constitue toujours 71,8 % du total (contre 81,7 en 2008), sachant qu’en tout cas la différenciation entre les deux catégories est très floue.
La croissance du bilan a cependant une contrepartie, en termes de rentabilité. « Nous n’avons pas besoin d’une balance des paiements avec un tel excédent, car elle pèse sur la rentabilité du secteur bancaire », remarque Makram Sader, secrétaire général de l’Association des banques. Il préconise la stabilisation voire la baisse des taux domestiques par rapport aux taux internationaux pour ralentir les flux de capitaux vers le pays. Car, rappelle-t-il, « la liquidité a un coût : que nous la recyclions sur les marchés internationaux à un taux plus faible ou en interne en placements en livres ».
Baisse de la dollarisation des dépôts
Le poids grandissant de la livre libanaise par rapport aux devises se constate également avec les dépôts : ceux en livres ont représenté 57,7 % du total et ont progressé de 10 371 millions de dollars en 2009, alors que les dépôts en devises ont eux augmenté de 7 615 millions de dollars. Le déclin, déjà visible en 2008, du taux de dollarisation des dépôts s’est donc poursuivi (de 69,6 % à 64,5 %) pour atteindre son niveau le plus bas en neuf ans. En revanche, le ratio de dollarisation des crédits s’est maintenu à 84 %. Sur les taux d’intérêt moyens sur les dépôts, ceux portant sur la monnaie locale ont baissé en décembre 2009 de six points de base à 6,75 %, alors que les taux moyens sur les dépôts en dollars n’ont marqué un recul que de deux points de base à 3,05 %. Le taux moyen Libor en dollars à trois mois n’a, lui, pas bougé par rapport à la période précédente à 0,25 %. Dans une analyse du secteur, la banque britannique Barclays note que les banques affichent un taux de prêt par rapport aux dépôts de 68 %, ce qui est assez bas par rapport aux autres banques de la région. L’activité de crédit a donc un solide potentiel de développement.
Dynamisme des crédits en livres libanaises
Le mouvement a toutefois été plutôt ralenti de ce point de vue en 2009. Les créances bancaires sur le secteur privé ont atteint 3,3 milliards de dollars en 2009, contre 4,6 milliards de dollars l’année précédente. Ce résultat, s’il est en légère baisse, reste néanmoins dynamique grâce au haut niveau de liquidités des banques locales. Les crédits en livres libanaises ont été en hausse constante par rapport aux crédits en devises, « mais ce renversement de tendance demande un temps de maturation long », remarque Makram Sader, secrétaire général de l’Association des banques. Selon lui, la part des crédits en livres libanaises a augmenté de 12-13 % à 15-16 % sur le total du portefeuille crédit au privé, avec des taux d’intérêt en moyenne de 9,04 % contre 7,28 % sur ceux souscrits en dollars. La conversion de crédits en devises déjà existants en livres libanaises reste encore limitée, car le processus demande aux entreprises d’acheter des dollars à la BDL, puis de les payer aux banques qui alors refont les prêts en monnaie locale. Du côté de l’État, l’organisme de garantie de crédit Kafalat a continué à encourager les prêts aux petites et moyennes entreprises en 2009, en garantissant 1 050 emprunts d’une valeur totale de 139,6 millions de dollars, 15,6 % de plus que le nombre d’emprunts accordés en 2008 (908 pour 126,2 millions de dollars). En janvier 2010, le montant moyen d’une garantie s’élevait à 121 715 dollars, alors qu’en janvier 2009 il était de 138 835 dollars. Le secteur agricole est celui qui a le plus bénéficié du système de prêts avec 447 dossiers, soit 42,6 % du total. Il était en seconde place en 2008. L’industrie arrive ensuite avec 40 %. Kafalat a mis l’accent en 2009 sur le secteur des hautes technologies avec 24 projets garantis, contre seulement 4 en 2008.
La Bourse a bénéficié de la stabilité politique
Les marchés boursier et obligataire ont connu une année favorable, en particulier par rapport aux bas niveaux atteints fin 2008. Selon la Bourse de Beyrouth, le nombre total d’actions échangées en 2009, le Stock Exchange de Beyrouth est tombé à 3 175 pour une valeur de 49,4 millions de dollars au cours du mois de décembre 2009. À la même période de l’année précédente, 3 339 actions avaient été échangées pour 41,2 millions de dollars, ce qui témoigne d’une croissance de 27 % des cours. Si les prix des titres ont augmenté, le volume des échanges boursiers a en revanche diminué de 3% en 2009, pour une valeur totale passant de 1,7 milliard de dollars en 2008 à 943 millions de dollars en 2009, soit une forte baisse de 43 %. Bien qu’en ralentissement, la performance du marché boursier libanais a été légèrement meilleure que celles des marchés arabes, comme le révèle le Morgan Stanley Capital International Arabian Markets Index, en progression de 17 % l’an dernier.
En termes de capitalisation, les titres cotés en Bourse ont atteint 12 843 millions de dollars en décembre 2009, contre 9 609 millions de dollars fin 2008. Le secteur bancaire représentait 66,7 % et le développement et la construction 30,7 %.
Le marché obligataire a, lui, passé une excellente année. Selon les analystes de la Bank Audi, sa bonne performance est principalement liée aux agences de notation internationale qui ont rehaussé la notation souveraine du pays, comme Moody’s de B3 à B2 ou Standard and Poor’s (B- à B). Conséquence directe, le spread moyen sur les eurobonds libanais s’est réduit de 727 points de base en décembre 2008 à 290 fin 2009, atteignant son niveau le plus bas en trois ans. L’opération de swap d’eurobonds souverains effectuée en mars 2009 pour 2,3 milliards de dollars a également été suivie en décembre par une nouvelle émission d’eurobonds souverains de 500 millions de dollars.
Assurances : les primes IARD, notamment automobile, en forte croissance
Selon le magazine économique al-Bayan qui publie un panorama annuel du secteur des assurances au Liban, les primes IARD (incendies, accidents, risques divers) générées par les compagnies d’assurances au Liban se sont élevées à 720 millions de dollars en 2009, en hausse de 21,9 % par rapport à 2008, année déjà florissante pour le secteur. Elles présentent la plus forte évolution tous types de primes confondus. L’enquête attribue cette augmentation à la hausse des primes d’assurances automobile imposées par les crédits pour l’achat de nouveaux véhicules. L’assurance hospitalisation était auparavant la source principale des primes. La compagnie MedGulf, avec des primes IARD de 94,1 millions de dollars, arrive en tête de liste avec une part de marché de 13 %. Elle a également enregistré la croissance en glissement annuel la plus importante pour les assurances-vie, avec une hausse de 237,5 %. Au total, la compagnie a affiché 117 millions de dollars de primes. Allianz-SNA arrive en seconde place avec 95 millions de dollars.
Également en hausse, le montant total des primes d'assurances-vie souscrites sur le marché libanais a atteint 323,4 millions de dollars en 2009, contre 290,5 millions de dollars en 2008. Au total, 18 des 35 compagnies d'assurances proposant des assurances-vie ont affiché des taux de croissance à au moins deux chiffres. L’enquête remarque que, parmi les 10 assureurs les plus importants sur le marché libanais, sept d'entre eux sont affiliés aux banques commerciales, illustrant ainsi la place grandissante du secteur bancaire dans celui de l'assurance.
Mais le segment vie n’est pas aussi florissant partout. Le sondage indique que plusieurs assureurs ont enregistré une baisse de croissance dans l’assurance-vie en raison de l'impact de la crise financière mondiale à la fois sur les économies des souscripteurs et sur les compagnies d'assurances à travers le monde. Makram Sader : Il faut un vaste consensus pour revoir la politique monétaire
Les liquidités ont un coût pour les banques, et le pays. Leur abondance est liée à la politique monétaire, que seul un vaste consensus national peut modifier, explique Makram Sader, secrétaire général de l’Association des banques.
Quel est l’impact des flux continus de liquidités sur le système bancaire ?
La hausse continue des emplois liquides a légèrement ralenti la hausse de la profitabilité des banques par rapport à 2008. La croissance des bénéfices se situe autour de 10 %, à 1 200 millions de dollars environ, ce qui est positif étant donné le contexte bancaire régional et international. La hausse est notamment due au bon effet de levier des banques libanaises dans la région, surtout en Syrie et en Égypte et également à l’effet volume. Malgré cet effet positif, le rendement des emplois est inférieur à 2008. La hausse des actifs a été trop rapide pour qu’une politique efficace des emplois suive. L’équation du secteur bancaire est toujours la même : beaucoup d'emplois liquides et rentabilité limitée. Car la rentabilité des placements liquides est par définition inférieure à celle des autres emplois. Cela dit, si les taux de référence internationaux augmentent en 2010 et 2011, la rentabilité des banques devrait s’améliorer.
Les banques ont-elles intérêt à conserver un tel niveau de liquidités ?
La gestion des liquidités ne concerne pas uniquement les banques commerciales. Elle est avant tout l’affaire de la Banque centrale et de la politique monétaire. La politique de stabilité du taux de change a conduit la BDL a acquérir 17 milliards de dollars en deux ans pour reconstituer ses réserves en devises. Cela suppose en contrepartie de la création monétaire en livre libanaise qu’il s’agit de stériliser soit par des CD, soit par des TB. Leur placement économique étant une opération lente. Cette politique a donc des avantages, puisqu’elle permet d’assurer les besoins de financement de l’État, mais aussi des coûts, car lorsqu’on ne touche pas au taux de change la seule variable d’ajustement ce sont les taux d’intérêt. On ne peut pas voir un seul côté de l’équation.
Pensez-vous qu’il faut revoir la politique monétaire ?
C'est un fait que les taux d'intérêt élevés profitent aux uns et pas aux autres. Il y a une grande concentration des richesses au Liban. Mais je m’insurge contre une certaine vision étroite qui consiste à accuser les banques de tous les maux. Les banques sont des intermédiaires financiers entre les déposants et les emprunteurs. Elles assurent cette intermédiation dans de bonnes conditions au vu de l’environnement politique, sécuritaire et macroéconomique.
Les banques peuvent absorber une partie du coût, en baissant la rentabilité des emplois par exemple. Mais à condition que d'autres assument aussi leur part.
Je suis pour le fait de mettre toutes les cartes sur la table, afin que le pays décide de ce qu’il veut.
Il faut se mettre d’accord sur la taille de l'État et le périmètre de ses dépenses, mais aussi toutes les composantes de la souveraineté de l’État, qu’elle soit monétaire, militaire, fiscale, etc. Le secteur poursuit sa croissance
2007 2008 2009 Var.
08-09 (%)
Nombre de banques 66 65 65 -
Nombres d’agences 864 877 902 +2,8
Total actifs
(milliards dollars) 82,3 94,3 115,5 +22,5
Total dépôts
(milliards dollars) 68,1 78,7 96,8 +23
Dont secteur
privé résident
(milliards dollars) 57,7 66,3 79,4 +19,6
Total crédits
(milliards dollars) 41,9 50,4 57,5 +14
Dont crédits privés
(milliards dollars) 20,4 25 28,4 +13,6
Dont crédits publics
(milliards dollars) 21,5 25,4 29,1 +14,5
Fonds propres
(milliards dollars) 6,3 7,1 7,9 +11,3
Avoirs extérieurs nets
(milliards dollars) 7 3,3 2,5 -24,2
Dépôts auprès de la BDL
(milliards dollars) 19,63 25,73 35,4 +37,2
Bénéfices (millions dol.) ND ND ND ND
Sources : BDL, Association des banques Kafalat en chiffres
2008 2009 Var.
08-09 (%)
Nombre de prêts 908 1 050 +15,6
Montant global
(millions dol.) 126,2 139,6 +8,6
Montant moyen d’un
prêt garanti (en dollars) 138 145 132 964 -3,7
Source : Kafalat. L’expansion continue
Nb. de banques Nb. de pays
d’implantation
2002 18 16
2003 18 14
2004 18 15
2005 17 14
2006 17 17
2007 17 20
2008 17 25
2009 17 31 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 Var. 08-09 (%)
Capitalisation boursière
(millions dollars) 2,51 3,44 6,64 9,18 10,9 9,6 12,8 +3,4
Nombre de sociétés
et de fonds cotés 14 16 15 16 15 12 11 -8,3
Source : Bourse de Beyrouth.
Eurobonds libanais
2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 Var. 08-09 (%)
Volume des eurobonds
du marché (millions dol.) 9,7 11,94 14,80 14,83 16,9 17,17 17,7 -
Rendement moyen (%) 5,50 5,98 6,40 7,70 8,1 8,7 5,3 -3,4
Spread moyen 340 269 216 300 458 727 290 -437
Source : Ministère des Finances.Top 5 des primes IARD en 2009
Société Primes (millions dol.)
Medgulf 94,1
Bankers 67,5
Arope 47,9
AXA Middle East 46,9
Allianz SNA 46,1
Source : Al Bayan
Top 5 des primes vie en 2009
Société Primes (millions dol.)
Alico 69,6
Allianz SNA 49
Bancassurance 34,8
Arope 33,2
LIA 27,6
Source : Al Bayan
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