Pour les uns, le pétrole représenterait une manne inespérée pour résorber nos dettes et améliorer nos finances. Pour les autres, cela aiguiserait les convoitises… Mais a-t-on sérieusement prospecté le sol libanais ? Retour historique.

Une coopération s’est récemment instaurée entre le Liban et la Syrie dans le domaine de la prospection pétrolière, visant à relancer les opérations de prospection dans les eaux territoriales libanaises.
À ce jour, les discussions se cantonnent dans l’échange de données, début logique à toute collaboration ultérieure. D’autant plus, qu’il existe des similarités dans la composition géologique du Liban et de la Syrie. La Syrie avait découvert du pétrole et du gaz dans des structures géologiques comparables à celles qui existent dans les terres libanaises.
Cependant, au Liban, tous les essais de forage de puits se sont révélés négatifs, avec la découverte de résidus d’asphalte asséchés. Selon deux experts, Ziad Beydoun et Ghassan Kached, ces échecs seraient imputables à un mauvais choix des sites, ou encore au fait que la prospection n’a pas atteint les couches renfermant du pétrole.

La prospection off-shore

Actuellement, l’intérêt pour un éventuel pétrole libanais se concentre sur les zones off-shore, suite aux travaux effectués par Ziad Beydoun, ancien directeur du département de géologie à l’Université américaine. Ces travaux, publiés en 1971 et présentés l’année suivante au Congrès du pétrole arabe qui s’est tenu en Algérie, contiennent une étude élargie sous le titre de “Réévaluation de la situation pétrolière au Liban”.
Cette étude indique que les facteurs géologiques, qui ont entraîné la formation des chaînes de montagnes libanaises, ont causé des fissures souterraines qui se sont remplies d’eau de surface et d’eau de pluie, propulsant le pétrole vers les zones off-shore, qui n’ont pas été affectées par ces facteurs géologiques. C’est, en résumé, le point de vue du Dr Beydoun. Et il semble que la présence de dizaines de sources d’eau douce au large des côtes de Chekka vient corroborer les dires de l’expert.
Le Dr Beydoun étaye son point de vue en indiquant que la composition géologique des eaux territoriales situées au large de Tripoli (île des Palmiers) est susceptible de renfermer du pétrole, et ceci selon le recensement géologique effectué dans cette région par l’expert Richard Chahine, au moment où ce dernier avait obtenu un permis de prospecter. Le Dr Beydoun émet la possibilité de forer des puits expérimentaux dans cette région, afin de parvenir aux poches contenant les réserves de pétrole.

Des compagnies intéressées

L’intérêt des compagnies internationales pour l’avis du Dr Beydoun s’est traduit, en 1973 et en 1974, par des demandes de la part de la société française Total, de la société italienne Agip et de la société soviétique Technosport, de concessions en vue de prospecter du pétrole dans l’ensemble des eaux territoriales libanaises (18 000 km2). Les deux sociétés Total et Agip ont présenté des offres détaillées, comprenant notamment les taux de partage de l’investissement.
Malgré le sérieux de ces offres, l’État libanais ne leur a donné aucune suite, probablement parce que l’Office du pétrole et le ministère de l’Économie manquaient de cadres techniques et juridiques capables de donner un avis sur ces offres, de choisir la meilleure d’entre elles et de contrôler l’application de la concession.
Cependant, ce projet n’a pas été complètement négligé par le gouvernement libanais. Le président Sleiman Frangié a chargé le Dr Beydoun de préparer un mémoire succinct sur la situation pétrolière au Liban et de présenter ses suggestions. En même temps, le gouvernement a préparé un projet de loi visant à annuler toutes les concessions et les permis de prospection pour tout le territoire libanais, y compris la zone off-shore du Nord. Cette loi a paru durant l’été 1975.
Quant au mémoire du Dr Beydoun, il a indiqué la présence de deux sites intéressants à prospecter : l’île des Palmiers au large de Tripoli et la région de Kartaba. L’expert concluait son étude en ces termes : «Les opérations de prospection pétrolière sont très onéreuses et très risquées puisque, très souvent, les dépenses vont en pure perte lorsque les résultats sont négatifs, comme ceci est le cas jusqu’à présent».
Pour cela, il conseille au gouvernement de «ne pas entreprendre lui-même des opérations de prospection, d’abord à cause de leur coût élevé, ensuite en raison de l’absence d’une équipe d’experts ayant les compétences requises pour effectuer ces opérations».
Il invite alors à «faciliter la mise en place de conditions pour des concessions semblables à celles qui ont été appliquées dans les pays arabes producteurs de pétrole, car le fait de ne pas adopter de telles conditions pourrait dissuader les compagnies internationales d’entreprendre des opérations de prospection et de forage au Liban».

Le mandat de Tuéni

Un développement important s’est produit durant l’été 1975, lors de l’annonce de la première trêve dans les combats. Un gouvernement d’entente nationale a été formé, sous la présidence de Rachid Karamé, qui a confié le portefeuille de l’Industrie et du Pétrole à Ghassan Tuéni.
À cette époque, on croyait que la crise libanaise était en voie d’être résolue. Aussi, le ministre Tuéni a accordé toute son attention à la question de la prospection pétrolière dans les eaux territoriales. Il a fait appel à l’expert égyptien des contrats d’entreprise, Ibrahim Radwan, qui a veillé à la préparation des questions juridiques et techniques et qui a proposé de créer un service public du pétrole qui serait chargé de gérer les concessions pétrolières. On lui avait alors soumis le projet de la Direction du pétrole, préparé depuis des années, et il avait donné son accord après y avoir introduit quelques modifications.
Le 7 août 1975, le ministre Tuéni a invité 56 compagnies internationales à présenter leurs offres de prospection de pétrole dans les eaux territoriales. Huit compagnies se sont montrées intéressées et se sont déclarées prêtes à étudier le projet de plus près. Mais une seule société a présenté une offre sérieuse : la société américaine Trepco, qui travaillait en Syrie.
Cependant, le ministre ne l’a pas choisie, d’abord à cause de l’absence de concurrence, ensuite… parce que le conflit avait repris de plus belle. Le dossier a été clos durant l’automne de la même année.

Regain d’intérêt

Un regain d’intérêt pour la question de la prospection pétrolière s’est manifesté durant le mandat du ministre Assaad Rizk, après le retour au calme. Le ministre Rizk a profité de la présence de la société Schlumberger dans les eaux territoriales de Chypre, où elle effectuait un relevé sismique, pour lui demander d’effectuer un relevé sismique dans la zone off-shore face à Tripoli.
Les travaux de la société Schlumberger ont donné des résultats prometteurs, que le Dr Rizk, accompagné du Dr Beydoun, a portés à Londres et à Houston, pour les présenter à un grand nombre de compagnies anglaises et américaines. Ces compagnies ont manifesté un intérêt, comme l’a affirmé le Dr Rizk à son retour à Beyrouth.
Il était prévu que le Dr Rizk invite ces sociétés, et d’autres également à présenter des offres, comme l’avait déjà fait le ministre Tuéni en 1975, mais, pour des raisons inconnues, ceci ne s’est pas produit.
Dans ces conditions, la réouverture du dossier de la prospection pétrolière constitue une priorité. Si l’on trouve du pétrole, comme cela paraît possible, cette manne pourrait sortir le Liban de sa crise économique et l’aider à rembourser ses dettes considérables. L’enjeu en vaut la chandelle.

(*) Ancien directeur à la direction des carburants et au ministère du Pétrole de 1964 à 1984. Journaliste économique.