Malgré leurs 320 kilomètres de frontière commune, le Liban et la Syrie ont des relations économiques limitées selon une étude réalisée en 2010 par l’économiste Toufic Gaspard.

Dans une récente étude, réalisée pour le compte de l’ancien ministre de l’Économie et du Commerce, Mohammad Safadi, Toufic Gaspard dresse le bilan des échanges économiques entre le Liban et la Syrie sur la période 1996-2009. Le constat est clair : les relations entre les deux voisins sont très limitées, exception faite peut-être de l’importance de la main-d’œuvre syrienne au Liban.
Le commerce entre les deux pays représente moins de 3,8 % des échanges du Liban et 2,4 % de ceux de la Syrie. La proportion est très faible si on la compare à la part de commerce entre pays européens, qui atteint 66 % des échanges totaux de ces pays, mais aussi à la part du commerce interarabe qui est de 10 %. Pourtant, ce chiffre tient compte de la contrebande, qui représenterait 50 % des échanges entre le Liban et la Syrie selon les estimations de Toufic Gaspard. « La contrebande existe dans les deux sens, afin d’éviter de payer différentes taxes et d’échapper à la complexité des contrôles douaniers à la frontière et aux délais en résultant », explique l’économiste.
Depuis 1991, la signature de différents accords de coopération économique a pourtant favorisé le développement du commerce entre les deux pays. Mais celui-ci reste limité même si la composition des marchandises échangées a légèrement évolué, incorporant une part croissante de produits manufacturés depuis la libéralisation de l’économie syrienne. La contribution du secteur privé au PIB syrien (hors pétrole) était de 80 % en 2007. Pour la période 2007-2009, ce sont néanmoins les légumes, les produits laitiers et le ciment qui dominent les importations libanaises. Les médicaments, moins onéreux en Syrie, font aussi partie des importations du Liban. Quelques milliers de Libanais habitant près de la frontière ont en outre recours aux services médicaux syriens, également plus abordables, pour des consultations, des soins dentaires, de petites opérations de chirurgie ou de l’imagerie médicale. À l’inverse, seuls quelques centaines de Syriens ont recours aux services médicaux libanais pour des traitements de pointe. 
Autre service ayant une place importante dans les importations libanaises : l’électricité que le pays importe de Syrie depuis la fin des années 1990. Pour combler l’insuffisance de la production nationale et les failles de la distribution, le Liban a ainsi importé pour 120,5 millions de dollars d’électricité de Syrie, sur les onze premiers mois de l’année 2010.
De son côté, la Syrie importe plutôt des fruits et des noix, ainsi que différents produits de consommation, des produits cosmétiques, des engrais.
Ces données concernent les échanges déclarés. En matière de contrebande, ce sont les produits dont le prix est plus faible en Syrie qui sont exportés vers le Liban, comme les textiles ou les cigarettes. La contrebande vers la Syrie concerne au contraire des biens de consommation plus difficiles à trouver sur le marché local.
Les échanges sont donc variés mais stagnent à un niveau peu élevé. L’activité touristique, relativement dynamique entre les deux pays pendant la période étudiée, mais qui dépend largement de leurs relations politiques, compense en partie cette faiblesse des échanges commerciaux. Environ 800 000 touristes, en provenance de chacun des pays, traversent chaque année la frontière. Selon les estimations, le montant de leurs dépenses, incluant le transport, les frais relatifs au séjour et les achats réalisés sur place, s’élève à 370 dollars par touriste. Les chiffres sont quasiment identiques pour les Syriens et les Libanais, car les touristes syriens appartiennent aux franges les plus aisées de la population. Pour l’année 2009, le montant total des achats réalisés par les touristes pendant leur séjour s’élève à 210 millions de dollars dans chacun des pays. Le secteur du tourisme est encore peu développé en Syrie et pourrait bénéficier de l’expérience des acteurs libanais en ce domaine.
Cependant, les freins aux échanges restent nombreux, liés surtout à la complexité des procédures douanières et au coût du transport des marchandises. Celui-ci est doublé du fait de l’existence de taxes et de frais variés, de la persistance de la corruption des deux côtés de la frontière et du fait du système de convois côté syrien. Les camions entrant en Syrie doivent en effet circuler en convoi officiel et rentrer à vide au Liban. Un système très coûteux pour les exportateurs. Côté libanais, ce sont la vétusté des camions et l’inefficacité du secteur du transport routier qui allongent les délais. Des deux côtés, l’administration douanière souffre aussi d’un manque d’effectifs et d’équipement, ce qui rend les procédures de contrôle longues et inefficaces. Selon l’auteur, l’utilisation de nouvelles technologies, comme le passage des camions au scanner, a même plutôt rallongé le temps nécessaire au passage de la frontière.

La main-d’œuvre syrienne, source de transferts massifs

De fait, ce ne sont pas les relations commerciales, mais les transferts financiers qui dominent les échanges entre le Liban et la Syrie. Cela s’explique notamment par le recours massif du Liban à la main-d’œuvre syrienne. Elle représenterait environ 610 000 personnes en 2009, soit 10 % de la population active totale syrienne et environ 40 % de la main-d’œuvre syrienne émigrée dans les pays arabes. Employés à 75 % dans le secteur du bâtiment, les Syriens représentent aussi 30 à 40 % de la main-d’œuvre du secteur agricole au Liban. Leur paie est estimée à environ 20 dollars par jour, dont la majorité est épargnée et renvoyée en Syrie. Ainsi, en 2009, Toufic Gaspard évalue le total des versements effectués par ces travailleurs à 1,6 milliard de dollars.

D’importants dépôts syriens au Liban

S’appuyant sur des sources bancaires informées, Toufic Gaspard estime à 21 milliards de dollars les dépôts syriens au Liban, fin 2010, ce qui représente 20 % du total. Les lettres de crédits ouvertes par des Syriens auprès des banques libanaises sont également nombreuses et atteignaient en 2009 environ 1,3 milliard de dollars.
À l’inverse, les banques libanaises se sont développées en Syrie, où elles géraient en 2010 20 % des actifs consolidés des banques commerciales en Syrie.

De faibles investissements croisés

Les investissements syriens au Liban surpassent également leurs équivalents libanais. Même si les données manquent à ce sujet, Toufic Gaspard évalue leur stock accumulé depuis les années 1950 dans tous les secteurs de l’économie à quelques milliards de dollars. Ils sont surtout le fait de particuliers. Pour leur part, les investissements libanais en Syrie atteignent seulement quelques centaines de millions de dollars. Cependant, la différence tend à se réduire ces dernières années, les IDE libanais en Syrie s’étant multipliés. Les entreprises libanaises commencent à investir dans des secteurs de plus en plus variés, dont le secteur bancaire, l’agroalimentaire, le textile ou l’industrie pharmaceutique. Le plus souvent, ces investissements sont réalisés avec un partenaire syrien.
Au final, le niveau des échanges entre le Liban et la Syrie reste très limité. À partir d’une esquisse de la balance des paiements entre les deux pays, Toufic Gaspard démontre en effet que le total des échanges commerciaux, de services et des transferts atteint seulement 3,1 milliards de dollars quand la somme des PIB libanais et syrien représente 85 milliards de dollars. Si la balance courante est favorable à la Syrie avec un solde de 1,5 milliard de dollars, la balance des paiements, dans son ensemble, est peu susceptible de favoriser significativement l’un ou l’autre des pays, selon l’économiste.

Un potentiel à exploiter

Davantage qu’un déséquilibre éventuel des relations économiques entre le Liban et la Syrie, le constat principal qui doit être fait est celui du sous-développement de ces échanges, estime Toufic Gaspard. Un sous-développement qui est en grande partie dû à des facteurs politiques et aux rapports tumultueux entre les deux voisins. Les troubles survenus en Syrie après la fin de son étude ne font que confirmer ce constat.
Si les aspects politiques venaient à se stabiliser, des mesures pourraient être prises pour limiter l’impact des barrières qui s’opposent actuellement au commerce entre les deux pays. Toufic Gaspard énonce plusieurs pistes : des procédures douanières communes doivent être mises en place pour réduire les pertes de temps et d’argent que représente actuellement le passage de la frontière. En matière de transport, des progrès sont également souhaitables. Le système de convois pourrait être remplacé par un système de traçage informatique des véhicules.
Cependant, « le libre-échange n’est pas suffisant », assure Toufic Gaspard. Une augmentation de la productivité des deux économies est nécessaire. L’économiste suggère la mise en place de projets industriels conjoints, notamment dans le secteur de l’industrie agroalimentaire, pour doper la croissance dans les deux pays. Ces projets devront être le fruit de partenariats privés, plus rapides à mettre en place et plus efficaces, selon l’auteur. Le secteur public devrait, quant à lui, fournir un environnement favorable à l’établissement de tels partenariats.
En dehors du commerce de marchandises, plusieurs secteurs offrent, d’après Toufic Gaspard, de bonnes perspectives de développement pour les relations économiques libano-syriennes. Dans le tourisme par exemple, une coopération accrue devrait permettre aux entreprises libanaises de jouer un rôle de formation auprès des acteurs du secteur syrien. Fin 2009, les besoins en main-d’œuvre qualifiée dans le secteur du tourisme en Syrie s’élevaient en effet à 70 000 personnes. Des partenariats pourraient aussi être développés en matière de santé et d’éducation, et dans tous les secteurs où les liens entre les deux économies sont encore distendus.