Stéphane Derenoncourt est de passage au Liban où il conseille Château Marsyas (Békaa ouest) et Château Bargylus (Syrie), deux propriétés vinicoles de Karim et Sandro Saadé. Cette étoile montante de l’œnologie mondiale, qui travaille avec des maisons aussi prestigieuses que Château Smith Haut Lafitte, Château Brown et Château Prieuré-Lichine ou le vignoble de Francis Ford Coppola en Californie pour ne citer qu’un petit nombre, s’est arrêté quelques instants pour répondre aux questions du Commerce du Levant.


Comment se présentent les vendanges 2011 ?
Il est encore tôt pour répondre. Toutefois, les vendanges seront tardives en raison d’un printemps frais et pluvieux. On peut s’attendre à environ un mois de décalage par rapport à 2010. Cette influence d’un climat plus continental est positive : elle respecte mieux le cycle végétatif et l’alimentation hydrique de la vigne. Pour le vin, cela signifie équilibre et fraîcheur. Si le temps se maintient ainsi, on peut espérer un grand millésime pour 2011 à l’image de 2009.


Quelles sont vos impressions concernant les vins du Liban ?
J’ai la sensation que les vignobles du Liban sont encore à la recherche de leur identité. Pour l’heure, les propriétés se concentrent sur l’« expression stylistique » de leurs vins, liée au vinificateur qui les réalise. Mais en cherchant à reproduire un style déjà connu comme le bordeaux, les domaines omettent l’essentiel : un vin doit exprimer son terroir. C’est précisément le fort potentiel qualitatif du terroir libanais et de la Békaa, qui m’a poussé à travailler à Marsyas.


Comment qualifiez-vous le terroir libanais justement ?
Pour moi, le terroir libanais se distingue par l’expression calcaire des sols. Cela peut sembler étrange aux Libanais habitués à cet environnement de pierres blanches, mais cela reste extrêmement rare : moins de 3% des sols mondiaux. L’une de ses particularités, c’est qu’il transcende les arômes classiques des cépages. Ainsi, le merlot donne-t-il normalement des arômes de prune ou de pruneau, mais au contact du calcaire, il bascule vers la truffe. De même, le cabernet sauvignon est connu pour son nez de cassis. Sur du calcaire toutefois, il penche vers des arômes de vieilles roses. Mais ce n'est pas son seul avantage : dans un tel environnement, les racines de la vigne sont obligées de puiser en profondeur dans la terre à la recherche des éléments nutritifs dont elle a besoin. En bouche, cela se traduit par une fraîcheur qui contrebalance la puissance des vins libanais. Le calcaire rafraîchit : il donne un côté salé, il apporte une acidité, qui rend le vin moins indigeste et moins lourd.

Y-a-t-il des cépages dont vous seriez curieux de voir le résultat au Liban ?
Oui, j’aimerais essayer des cépages anciens. Je serais ainsi curieux de voir comment s’acclimate le bogaskere, un cépage turc. C’est une variété très résistante, qui supporte la chaleur et développe des arômes épicés. Il pourrait convenir à la cuisine orientale. Après tout, pourquoi pas ? Le zinfandel, ce grand cépage emblématique du vignoble californien, est croate à l’origine…


Pourquoi pas des cépages libanais comme le merwah ou l’obeïdei ?
Je connais mal leurs qualités. Je ne les ai goûtés qu’assemblés dans les vins de Musar, un château qui reste pour moi synonyme de l’expression stylistique de son vinificateur, et pas de son terroir.


Vous parlez constamment de l’expression du terroir : est-ce que cela ne va pas a contrario de la tradition libanaise des producteurs négociants ?
Etre négociant n’a rien de péjoratif. Toutefois, je pense que le Liban a un problème dans la définition de l'identité de ses vins. N’importe quel château, qui a pu conquérir une réputation mondiale, traduit le lien qui l’unit au lieu où il est produit. Un mode de vinification passe avec le temps, devient désuet, mais le terroir reste. C’est cela qui rend le vin singulier et unique. Et c’est aussi cela qu’une Appellation d’origine contrôlée (AOC), qui n'est toujours pas en place au Liban, peut favoriser. Si l’on veut révéler le terroir, il faut impérativement dire d’où proviennent les raisins. Si l’on veut faire connaître les vins du Liban comme étant un produit de qualité, doté d’une forte identité, il faut pouvoir stipuler sur l’étiquette comment le vin est produit et d’où viennent les moûts.