Les besoins alimentaires du Liban sont couverts à 80 % par l’importation. La contribution de l’agriculture libanaise ne cesse de baisser dans le PIB national à moins de 5 %.
Le ministre de l’Agriculture, Hussein Hajj Hassan, évoque avec Le Commerce du Levant ses pistes pour tenter de redynamiser un secteur qui fait vivre directement ou indirectement quelque 200 000 familles libanaises.
Quelle est la situation de l’agriculture libanaise ?
Elle souffre de très nombreux problèmes. Contribuant à moins de 5 % du PIB national, elle est aujourd’hui comme un “corps malade”. On doit d’abord lui apporter des soins d’urgence avant d’exiger qu’elle retrouve compétitivité, qualité et dynamisme. Cette situation désastreuse est directement liée à l’absence de politiques agricoles publiques. Pour autant, l’agriculture doit être défendue : elle est pratiquée sur 240 000 hectares et fait vivre directement 100 000 familles, et fournit un revenu d’appoint à 100 000 autres familles. Au total, 1,4 million de Libanais dépendent ainsi de l’agriculture d’une manière directe ou indirecte. Ce n’est pas rien.
Parmi les nombreux problèmes dont souffre l’agriculture, le prix du foncier est l’un des plus aigus. Est-il possible d’y remédier ?
À cause de sa superficie limitée (moins de 11 000 km2), le Liban a l’une des densités de population les plus élevées au monde : environ 400 habitants au kilomètre carré quand en Syrie le ratio est de 130 habitants par km2 et en France de 120. Cette très forte densité contribue à la diminution de la surface agricole utilisable d’autant que le relief montagneux ne permet pas de cultiver partout. À ce problème, s’ajoute l’urbanisation galopante : l'ensemble du territoire étant considéré comme constructible, cela entraîne le renchérissement des prix des terres, que l’on “réserve” de plus en plus à des projets immobiliers à forte plus-value potentielle. Le coût d’acquisition ou de location d’un terrain renchérit ainsi d’emblée tout projet agricole. Ipso facto, les coûts de production sont plus élevés au Liban qu’en Syrie, en Jordanie ou en Égypte, des pays qui pratiquent des cultures extensives.
Le problème du foncier est une question d’aménagement du territoire qui ne relève pas uniquement du ministère de l’Agriculture. J’ai cependant proposé des pistes de solutions. Je pense qu’il faut décider d’interdire les constructions dans certaines zones, notamment les plaines agricoles. L’objectif serait d’encourager au contraire la construction sur les flancs des montagnes, ce qui suppose un effort étatique en matière d’infrastructures : il faut installer l’eau, l’électricité, des égouts, des routes… C’est à mon avis le seul moyen de créer des alternatives au “tout immobilier” et d’inciter les propriétaires à préserver la vocation agricole de leurs terrains.
Vous parlez de subventionner l’agriculture pour l’aider à retrouver sa compétitivité. Comment procéder ?
Dans tous les pays, y compris les plus développés ou les plus libéralisés, le secteur agricole reçoit une aide de l'État. L’agriculture est subventionnée d'une façon ou d'une autre aux États-Unis, dans l’Union européenne et au sein des pays arabes voisins. Au Liban, en revanche, l’État ne lui accorde aucun financement ! Il est inévitable de subventionner l’agriculture libanaise si on veut la rendre plus compétitive et plus qualitative, sans cependant remettre en cause les accords régionaux et internationaux signés par le Liban. Les modalités exactes de ces aides restent à déterminer. Elles pourront prendre plusieurs formes. Par exemple, dans le secteur laitier, nous subventionnons déjà l’acquisition de réservoirs frigorifiques servant à la collecte du lait ; dans le bio, nous pourvoyons les agriculteurs en pesticides à base de cuivre ; nous finançons aussi l’achat et la distribution des vaccins nécessaires pour les soins des ovins et des bovins ; nous encourageons de même les cultures fourragères, la plantation d’orge ou de maïs pour répondre aux besoins de l’élevage…
Vous avez récemment déclaré vouloir regrouper les agriculteurs au sein de coopératives. Pouvez-vous en dire plus ?
L’agriculture libanaise pâtit notamment de la petite taille de ses exploitations agricoles : la plupart se réduisent à un ou deux hectares. Ainsi dans le secteur de l’huile d’olive, 55 000 hectares sont plantés d’oliviers, contribuant au revenu d’environ 60 000 cultivateurs. Ce qui représente in fine 0,9 ha par cultivateur... D'où la nécessité de créer des coopératives seules en mesure d’atteindre une taille critique suffisante pour compter sur le marché, voire des “unions de coopératives” au niveau des régions pour produire et vendre ensemble. Il faut aussi leur donner les moyens de survivre. Aujourd’hui, certaines coopératives n’ont aucun budget de fonctionnement. Le ministère est prêt désormais à prendre en charge différents frais pour les aider à se développer.
N’y a-t-il pas des filières que l’on pourrait favoriser parce qu’elles sont en meilleure santé que d’autres ou parce qu’elles représentent une niche à fort potentiel ? Je pense aux vins, au bio, à l’huile d’olive…
J’ai beaucoup cherché, mais je n’ai pas trouvé de “cultures miracles” qui permettent de sortir l’agriculture libanaise de l’ornière où elle se trouve. Et puis, je ne peux pas dire aux paysans : « Arrêtez la pomme de terre ou les agrumes parce que vous ne serez jamais assez compétitifs », sans leur fournir d’alternative. Selon moi, la seule voie possible est de pousser chaque filière à rechercher la qualité et la valeur ajoutée. C’est pourquoi nous poursuivons l’amélioration des systèmes de traçabilité, pour des produits comme les pesticides ou les pommes de terre. Nous avons fait beaucoup de progrès en ce qui concerne les services de préventions et d’inspections, aux frontières du pays comme sur le territoire libanais. Et nous nous efforçons de mettre la législation libanaise en conformité avec les normes des organisations régionales ou internationales.
Les consommateurs comme les cultivateurs se plaignent également d’un réseau de distribution qui ne leur permet pas d’acheter ou de vendre leurs produits à un prix juste. Avez-vous travaillé sur cette question ?
La distribution est l’une des grandes batailles à mener si on veut améliorer la qualité des produits et la confiance des consommateurs. Au Liban, la distorsion entre le prix auquel l’agriculteur vend et le prix que paie le consommateur est liée à la présence de trop nombreux intermédiaires. C’est pourquoi le ministère travaille à la mise en place de véritables marchés de gros. À l’heure actuelle, il n’existe pas de halles professionnelles et c’est ce que nous allons mettre en place, en imposant aux grossistes un suivi de la provenance des produits, de ce qui entre sur leurs étals et de ce qui en sort. Nous avons notamment mené des rencontres avec le PNUD et la FAO pour monter un projet pilote de halle régionale à Nabatié : si cette première initiative fonctionne, nous allons la reproduire dans chaque région afin notamment de fonder un lien direct ente l'agriculteur et le consommateur. Nous espérons en créer en tout huit à dix sur tout le territoire, pour un coût d’un million de dollars.
Hausse du budget de l’agricultureLe budget du ministère de l’Agriculture a été multiplié par 2,5, passant de 40 milliards de livres libanaises (27 millions de dollars) en 2010 à 100 milliards de livres libanaises (67 millions de dollars) en 2011. Le ministère a également signé un accord de financement avec l’Union européenne d’un montant de 14 millions d’euros (18,4 millions de dollars) pour le second volet de son programme d’agriculture et de développement rural (ARDP), un don qui doit permettre au ministère d’approfondir sa politique de réforme du secteur agricole. À terme, le ministre Hussein Hajj Hassan entend favoriser une augmentation de la production agricole libanaise susceptible de couvrir au moins la moitié des besoins du pays. Aujourd’hui, 80 % de la demande en matière de produits alimentaires est couverte par les importations. |



Hausse du budget de l’agriculture