Pas question pour un salarié de Spinneys de réclamer l’application de la loi… À moins de vouloir être licencié. C’est, en tous les cas, la leçon qu’il faut retenir du licenciement de deux employés de cette chaîne de supermarchés, détenue majoritairement par le fonds saoudien Abraaj Capital.

Pourtant, Samir Taouk et Milad Barakat n’ont rien de grands révolutionnaires : depuis six mois, ils réclament juste l'application de l’augmentation salariale, décidée en février dernier par le gouvernement.

A ce jour, en effet, Spinneys n'a toujours pas procédé à cette revalorisation, à quelques exceptions près. Ces cas particuliers ont été, de toutes les façons, menés sans effet rétroactif (l’augmentation était censée s’appliquer dès le 1er février), et de façon sélective, erronée et irrégulière. C'est ainsi que le groupe a offert des coupons-achat d’une valeur de 100.000 livres libanaises (67 dollars), à certains employés en remplacement de l’augmentation.

Face au refus de leur direction d'appliquer la décision légale, Samir Taouk et Milad Barakat ont donc décidé, avec une dizaine d’autres employés, de constituer le Syndicat des employés de Spinneys (Liban). Il a été officialisé fin juillet lors d'une conférence de presse, donnée dans les locaux du Syndicat de la presse.

« Depuis l’entrée dans le capital de Spinneys du groupe Abraaj en 2000, nos conditions de travail n’ont cessé de se détériorer. Mais c’est le refus de la direction d’appliquer l’augmentation générale des salaires, décidée par le gouvernement en février, qui nous a décidé à passer à l’acte », explique Samir Taouk, ex-salarié de Spinneys, licencié après avoir fait circuler une pétition interne réclamant précisément cette revalorisation salariale.

Car, pour avoir un peu trop fait entendre sa voix, Samir Taouk a fait l’objet d’une mutation forcée : sa direction lui imposant un changement de son lieu de travail, du supermarché de Dbayeh (une région où il vit également avec sa femme et ses deux enfants) à la branche de Tyr. Combatif, Samir Taouk a estimé qu’il s’agissait d’un licenciement déguisé et choisi d’attaquer en justice son employeur.

Fin août, c’était au tour de Milad Barakat d’être reçu par la direction des ressources humaines (DRH) du groupe. Durant l'entretien, celle-ci le somme de... bien vouloir signer sa lettre de démission ! Devant son refus (malgré la présence de membres du service de sécurité de la chaîne censés l'intimider), Spinneys a décidé de l’attaquer au pénal pour un motif vague, relevant de « troubles à l’ordre interne de l’entreprise. » Le jeune homme risquait tout de même l’emprisonnement.

On peut se demander pourquoi Spinneys réagit de manière si virulente. Le groupe n’aurait-il pas les moyens financiers de sa politique salariale ? Pourtant, cette chaîne de supermarchés, fondé en 1924 par Arthur Spinneys en Egypte, a connu une croissance de 125 % de son chiffre d’affaires sur les cinq dernières années au Liban. Le groupe prévoit même de dépasser 1 milliard de dollars de revenus en 2013.

Plus certainement, la chaîne saoudienne craint d’ouvrir la boîte de Pandore. Sa “politique” des ressources humaines étant, il est vrai, un assez beau condensé de pratiques surréalistes. Parmi les membres fondateurs de ce syndicat, par exemple, figurent des représentants des 400 « aides caissiers » de Spinneys, ces hommes qui emballent les provisions et les portent jusqu’aux voitures des clients. « C’est une de nos principales revendications : leur intégration dans le personnel de Spinneys », poursuit Samir Taouk. Aujourd’hui en effet, ces « porteurs» ont un statut pour le moins “original” : ils ne reçoivent aucune compensation financière de la part de Spinneys ni ne bénéficient de la sécurité sociale.

« Le supermarché les considère comme des « libres entrepreneurs », « payés », à ce titre, uniquement grâce aux pourboires des clients ! » Spinneys les oblige même à payer 5000 livres libanaises (3,34 dollars) par jour au titre de la « location de l’emplacement » près des caisses et 9000 livres (6 dollars) pour le t-shirt, aux couleurs de la chaîne, qu’elle leur impose de porter. « De la même façon, les caissiers ne sont pas non plus des assurés sociaux : ils sont considérés comme des travailleurs temporaires, payés à l’heure, et donc révocables n’importe quand. Ce qui arrive de manière quasi systématique pendant les périodes creuses d’activité.»

Face à cet arbitraire, une douzaine de salariés de la chaîne ont donc décidé de former “l’assemblée constitutive” du nouveau syndicat, première étape vers la constitution définitive de leur union. « Nous avons reçu le soutien de près de 200 salariés », assure Milad Barakat, « qui ont signé la pétition que nous avons adressée à la direction ». Milad Barakat explique notamment que leur syndicat n’a pas, pour l’heure, de conseil élu. « Car nous sommes toujours dans l’attente de l’autorisation de création que doit nous octroyer le ministre du Travail ».

Au Liban, la constitution d’un syndicat se trouve soumise à l’autorisation du ministère du Travail (sur avis du ministre de l’Intérieur). « Nous avons confiance dans la décision de Sélim Jreissati », avance encore Samir Taouk.

Cette ingérence de l’Etat dans la création et l’organisation des syndicats a été dénoncée maintes et maintes fois. « Elle est contraire au droit international et notamment à la convention numéro 87 relative à la liberté syndicale, promulguée en 1948 par l’Organisation internationale du travail », expliquait Adib Bou Habib, vice-président de la Fédération des ouvriers des imprimeries et de l’information au Commerce du Levant en juin 2011.

Le Liban semble d'ailleurs s’être enfin décidé à se mettre aux normes de la majorité des démocraties : la convention 87 a été adoptée au Conseil des ministres il y a quelques mois, mais elle attend encore la ratification du Parlement.

Pour l’heure, le ministère du Travail n’a pas réagi. Sélim Jreissati dispose normalement d’un délai de deux mois pour faire connaître sa décision. Il peut aussi garder le silence, lequel équivaut, au regard du droit, à un rejet de la demande de création du syndicat.

Mais c’est précisément cette apathie du ministère qui permet à une entreprise comme Spinneys de licencier ces deux syndicalistes, des salariés normalement protégés par la loi. Ou de les menacer de prison. « Quoi qu’il arrive, voir certains de mes collègues faire les poubelles du supermarché le 5 du mois pour faire vivre leur famille m’est insupportable. Cette image devrait l’être pour tous les Libanais. C'est un combat qui mérite d'être mené. »