Invité du centre Carnegie et du LCPS, le professeur Robinson, coauteur du livre “Why Nations Fail ?”, a exposé à Beyrouth sa théorie novatrice sur les fondements du pouvoir, de la prospérité et de la pauvreté.

De nuit, sur un cliché satellitaire de la péninsule coréenne se détachent deux mondes : un Sud, illuminé et interconnecté, et un Nord, plongé dans l’obscurité, à l’écart du monde globalisé. Comment expliquer une telle disparité de part et d’autre d’un même ensemble culturel ? Par le type de régime, certes. Mais au-delà de l’antagonisme communisme-capitalisme, pourquoi certains États réussissent là où d’autres échouent ? Quelle est la clé de compréhension qui permet d’expliquer la richesse de quelques-uns et la pauvreté de beaucoup ? C’est par cette interrogation que Paul A. Robinson coauteur avec Daron Acemoglu – deux universitaires, le premier de Harvard, le second du Massachusetts Institute of Technology – introduit leur livre : “Why Nations Fail : the Origin of Power, Prosperity and Poverty”.
Pour le professeur Robinson, invité à présenter son ouvrage et à en débattre, par le centre Carnegie de Beyrouth et le Lebanese Center for Policy Studies (LCPS), la réponse réside dans les « institutions » et dans elles seules. Si une nation met en place des institutions politiques et économiques “inclusives”, c’est-à-dire fondées sur le centralisme, le pluralisme et la participation, ainsi que sur l’ordre et la loi, elle prospère. Au contraire, si elle se fonde sur des institutions dites “extractives”, comprendre aux mains d’une élite qui s’enrichit sur le travail de la majorité dans un environnement d’insécurité, elle s’effondre. Ce facteur de différenciation n’a aucune origine historique, religieuse ou climatique, selon Robinson. Il y a trois siècles, il n’existait qu’un faible écart entre les aires géographiques mondiales. Force est de constater qu’aujourd’hui, entre l’Asie du Sud-Est et l’Afrique subsaharienne, le fossé est immense.
Ce fossé se serait creusé au XVIIIe siècle, en Angleterre, au lendemain de la “Glorieuse Révolution”, qui a “inclus” les individus dans les institutions politiques, permettant à la révolution industrielle de se développer pleinement. Et cette dernière « n’est certainement pas le fait du roi », mais bien des individus, de leurs initiatives et de leur créativité, qui ont permis l’invention de nouvelles technologies et des formes de productivité et d’organisation innovantes. « En Corée du Nord, une idée qui va à l’encontre de la ligne du parti et c’est dix ans de camp ! » observe M. Robinson. En somme, gagner ses droits économiques passe d’abord par l’obtention de ses droits politiques.
Grâce à cette théorie des institutions, développée après une cinquantaine d’années de recherches passées à sillonner le monde, ces universitaires sont à même d’expliquer la stabilité d’une nation ou ses révolutions permanentes, sa prospérité ou sa misère. Les pays du printemps arabe n’échappent pas à cette grille de lecture : une jeunesse diplômée et talentueuse, mais exclue des institutions économiques et dépourvue d’emploi, a soudainement contesté l’accaparement du pouvoir par des Ben Ali ou des Moubarak.
Mais alors, où situer la Chine, conduite d’une main de fer et cependant en plein boom économique ? Pour le professeur Robinson, ce cas est exemplaire d’une « situation particulière, semblable à celle de l’URSS de Brejnev ». Dictature à ses débuts, la Chine de Mao se caractérisait par des institutions politiques et économiques “extractives”. Avec la libéralisation progressive de l’économie, les institutions économiques se rapprochent de nos jours du modèle inclusif, ce qui permet, temporairement, de créer croissance et richesse. Mais, fondamentalement, les institutions politiques demeurent “extractives”, excluant les individus de toute participation. Une « phase transitoire et instable », selon le professeur de Harvard, qui conduit à la stagnation et, certainement, à l’effondrement du système.