Certains prédisent déjà des changements drastiques initiés par le second Assad. D’autres sont plus réservés : on ne rompt pas avec des décennies de dirigisme par un coup de baguette magique.
En ces temps de grands changements, ou si l’on préfère de transition, il est tentant de tirer des plans sur la comète et de bâtir des scénarios sur la manière dont le nouveau régime syrien abordera les nombreux défis qui se présentent.
La situation économique du pays n’en est pas un des moindres, la nouvelle phase de récession dans laquelle le pays est entré depuis environ deux ans a déjà fait l’objet de mesures et de réformes et bénéficie depuis quelque temps d’une attention plus soutenue, dont la presse syrienne s’est fait l’écho.
Mais la question qui se pose aujourd’hui est de savoir quelle place la politique économique occupera dans l’agenda lourdement chargé du nouveau régime, et si la priorité sera donnée, du moins dans un premier temps, à une politique réformatrice soutenue. Ou alors sera-t-elle réservée à assurer la stabilité dans la continuité sur tous les plans et à maintenir la place et le poids politique que la Syrie occupe sur l’échiquier régional malgré la crise et l’isolement économiques.
Orientations
encore mal définies
Certains observateurs estiment que stabilité et continuité l’emporteront, tandis que les mesures de réformes économiques se poursuivront sans précipitation. Le régime accordera donc l’essentiel de son attention aux questions régionales et au processus de paix.
D’autres cependant mettent l’accent sur le fait que le train de réformes lancé depuis quelques mois, notamment avec le changement de gouvernement et la campagne anticorruption, se poursuivra, car la conjoncture régionale et internationale ne permet pas à la Syrie de compter sur les aides et les expédients qui lui avaient permis jusqu’à ces dernières années de compenser le déséquilibre de sa balance des paiements.
La réponse à ces questions est d’autant plus aléatoire que le principal intéressé, Bachar el-Assad, s’est fort peu exprimé sur les questions économiques jusqu’ici. Il s’est souvent prononcé pour la nécessité de moderniser et d’ouvrir l’économie syrienne. Il a également joué un rôle décisif dans l’introduction récente et encore partielle de la téléphonie mobile et d’Internet dans le pays. Mais, du moins dans ses déclarations publiques, il n’a pas élaboré sa vision d’une politique économique. On avait supputé qu’il était à l’origine du changement récent de gouvernement à Damas et, surtout, de la campagne de lutte contre la corruption dans l’administration. Mais lui-même, dans une interview donnée deux jours après les obsèques de Hafez el-Assad, affirmait que s’il avait “soutenu” cette campagne, il ne l’avait toutefois pas dirigée.
Les observateurs estiment cependant qu’on lui doit l’ébauche d’une plus grande transparence qui s’est manifestée récemment par la publication dans la presse locale d’appels à la réforme et de chiffres concernant, par exemple, les pertes dues à la corruption et autres abus, ainsi qu’une estimation des capitaux syriens à l’étranger que les réformes de la politique d’investissement devraient encourager à regagner le pays.
Une histoire de restrictions
La récession que connaît actuellement la Syrie découle d’une part de problèmes sur lesquels elle n’a pas prise, comme la sécheresse qui a sévèrement frappé le secteur de l’agriculture ou la chute des prix du pétrole. Ou encore l’isolement imposé du fait qu’elle figure sur la liste établie par les États-Unis des pays accusés de soutenir le terrorisme. Mais elle découle aussi, et peut-être surtout, d’un problème de structures obsolètes et restrictives profondément enracinées, et que plusieurs tentatives de réformes partielles n’ont pas réussi à modifier.
Plusieurs de ces structures et de ces méthodes de gestion étaient en place bien avant l’accession de Hafez el-Assad au pouvoir en 1970 et n’avaient pas beaucoup évolué, malgré une volonté avérée de remettre l’économie à flot. Ces structures avaient été instaurées à la fin des années cinquante, lorsque la Syrie s’était unie à l’Égypte dans le cadre de la République arabe unie (RAU) et avait socialisé et nationalisé son économie jusque-là relativement florissante, entraînant une première crise et la fuite de capitaux. Le démantèlement de la RAU en 1961 avait permis la révision de certaines des mesures restrictives imposées pendant l’union. Mais cet effort avait été de courte durée. Deux ans plus tard, le parti Baas prenait le pouvoir et rétablissait avec force une politique économique d’inspiration socialiste, fort complexe au demeurant, et qui continue d’être appliquée jusqu’aujourd’hui, bien que des mesures de libéralisation aient été introduites et que le régime Assad ait accordé une certaine marge de manœuvre à certains éléments du secteur privé.
Disparition
des bailleurs de fonds
Le pays a connu plusieurs récessions au cours des trente dernières années. Mais elles étaient éclipsées par le souci de la confrontation avec Israël, l’ascension fulgurante du régime et de son influence sur les scènes régionale et internationale, et le prestige moral qu’il en retirait à l’extérieur comme à l’intérieur. Une position qui permettait à la Syrie de demander et d’obtenir des aides substantielles, aussi bien de l’URSS que des pays arabes. Le Liban, pour sa part, lui offrait les moyens de contourner les problèmes posés par la compression des importations, la rigidité de sa politique financière et bancaire et le surplus de force active.
La chute de l’Union soviétique avait été un coup dur. Mais il avait été largement équilibré par la participation de la Syrie à la guerre du Golfe qui lui avait valu des compensations financières non négligeables à un moment où, par ailleurs, la production de pétrole assurait une large part du PIB.
La situation n’est plus la même aujourd’hui, le volume des aides a baissé et, depuis quelques années, même le secteur du pétrole connaît une crise qui pourrait, aux dires des experts, aboutir à faire passer la Syrie dans le groupe des importateurs de pétrole d’ici à cinq à dix ans, indépendamment des fluctuations des prix du brut. À moins de nouveaux efforts dans les domaines de l’exploration et de la production de pétrole et de gaz naturel.
Le rythme de la réforme
Mais ces efforts exigent nécessairement des investissements substantiels à long terme, comme tous les autres secteurs prometteurs de l’économie syrienne, et expliquent le regain d’efforts déployés récemment pour attirer investisseurs syriens, arabes et étrangers. La Syrie ne manque pas d’investisseurs, surtout arabes. Mais ceux-ci s’intéressent en majorité à des projets commerciaux à court terme et dédaignent les projets plus lourds et plus longs. Or, seuls de tels projets pourraient doter la Syrie de structures productives valables et créer des emplois en nombre suffisant. Les possibilités d’aide extérieure du genre que pourrait apporter la conclusion d’un accord de partenariat avec l’Europe ou le recours aux organisations internationales (Banque mondiale, FMI) nécessitent la mise en place de réformes drastiques.
La relance des pourparlers de paix avec Israël avait ouvert la perspective de recevoir à terme des compensations financières, à l’instar des aides que reçoivent l’Égypte et la Jordanie. Mais nul ne peut se prononcer sur l’issue de ce processus. En revanche, le souci exprimé aussi bien dans le monde arabe qu’ailleurs sur la nécessité de soutenir le régime et de sauvegarder la stabilité de tous devrait se traduire par une volonté d’aider le nouveau régime à mettre en place à sa convenance les réformes et les structures nécessaires à l’assainissement et à la modernisation de son économie.


