Depuis 2010, la zone euro connaît d’importantes secousses qui ont accentué les inquiétudes sur sa stabilité, voire son avenir. Invité fin février à donner une conférence sur ce thème dans le cadre de la Semaine de la Belgique au Liban, le baron Guy Quaden, gouverneur honoraire de la Banque centrale belge, ancien membre du directoire de la Banque centrale européenne (BCE) et membre du conseil d’administration de la banque Byblos, plaide résolument pour davantage d’intégration politique pour dissiper ces inquiétudes.

La crise de l’euro est-elle vraiment derrière nous ?
Il est vrai que depuis l’été dernier, cette crise s’est sensiblement apaisée. Cela est dû à trois facteurs : d’abord la mise en place du Mécanisme européen de stabilité, doté d’un capital de 700 milliards d’euros, ainsi que les mesures non orthodoxes que la BCE a prises, dont la plus emblématique reste la déclaration, l’été dernier, de Mario Draghi sur la possibilité de rachat illimité de titres de la dette publique des États membres. Ensuite, la mise en œuvre des politiques d’assainissement nécessaires dans les pays où les soldes budgétaires structurels étaient excessifs au regard des normes européennes. Enfin, les avancées sur la voie d’une intégration renforcée, que cela soit sur le plan budgétaire ou sur le plan bancaire.
Cependant, cela ne veut pas dire que les tensions se sont définitivement éloignées : d’une part, même diminués, les “spread” subsistent parfois à des niveaux relativement importants et, d’autre part, il peut y avoir des phénomènes conjoncturels qui fassent repartir ces différentiels à la hausse.

On qualifie souvent la situation actuelle de “crise de la dette souveraine”. N’est-ce pas paradoxal alors que l’endettement public y est en moyenne bien moins élevé que dans d’autres grandes zones économiques ?
Effectivement l’endettement public est beaucoup plus élevé aux États-Unis, en Grande-Bretagne et au Japon. Le problème est que la moyenne européenne recouvre des différences très importantes dans la zone euro, et ces différences nationales sont beaucoup plus importantes que les différences régionales au sein des autres États, du fait de l’absence d’union politique et d’une véritable solidarité communautaire. On a réalisé des progrès en ce sens, il en faudrait davantage, à condition que les États les plus fragiles continuent dans la voie de la responsabilité dans la gestion de leurs finances.

Contrairement à nombre de ses homologues, la BCE a pour seule mission statutaire de garantir la stabilité des prix. Une politique monétaire expansionniste ne permettrait-elle pas d’alléger le fardeau de la dette, voire de rééquilibrer les coûts à l’intérieur de la zone ?
Je ne serais pas défavorable à l’ajout d’un objectif de soutien à l’activité économique. Mais il n’y a pas en réalité de véritable contradiction entre la lutte contre l’inflation et une politique de croissance : les taux d’intérêt très bas pratiqués actuellement du fait de l’absence d’inflation ne sont pas, bien au contraire, un frein à une reprise de la croissance…
Est-ce qu’une politique monétaire plus laxiste serait une solution ? Il faut éviter un processus d’inflation cumulative qui se termine toujours par une récession.

Depuis quelques années, les critiques sur l’Union monétaire sont ravivées. Certains affirment que le fait d’avoir réuni sous la même monnaie des pays aux structures économiques, culturelles et politiques très dissemblables serait son vice de conception originel. Qu’en pensez-vous ?
Certes, la zone euro présente ce paradoxe d’être une union monétaire qui n’a pas été accompagnée d’une union politique. Au contraire, la protection offerte par l’euro a longtemps permis à chaque pays de connaître des dérapages importants sans que les autorités ni même les marchés ne s’en soient inquiétés à temps. Ce creusement des divergences internes, sur le plan budgétaire ou en termes de compétitivité et de balance extérieure, a entraîné un rappel à l’ordre brutal avec la crise des dettes souveraines. En fait, je vois dans ces critiques une invitation à aller vers plus de convergence, en poursuivant les nécessaires réformes structurelles, et plus d’union politique.