Avec la même aisance déconcertante, Maurice Sehnaoui dirige sa banque, pilote sa voiture de course et “fabrique de l’audiovisuel” dans sa “propre” salle de montage. Le personnage “public” n’est pas en contradiction avec sa personnalité : bien au contraire, il y “trouve son équilibre”.
Il va vite, déteste les contraintes et dégage une extrême effervescence susceptible de déstabiliser autour de lui. Habitué à être aux commandes, à avoir seul le contrôle, “son kilométrage” intègre, en permanence, les réflexes de prudence propres à son métier.
Homme de pouvoir à l’élégante désinvolture et à la séduction naturelle dont il est, mine de rien, sûrement conscient. Y a-t-il besoin de préciser qu’il est beau garçon et grand fumeur. Homme de pouvoir quand même.
Banquier atypique, qui aime entreprendre par-dessus tout, il appartient à cette race d’hommes qui ne ressemblent qu’à eux-mêmes.
Son industrie ne survit
pas à la guerre
Après des études de sciences économiques à l’Université Saint-Joseph, il choisit d’être industriel et fonde une conserverie – produits alimentaires –, mais la guerre vient bouleverser ses desseins.
Estimant que de tous les secteurs économiques seul le secteur bancaire peut survivre à une crise qu’il prévoit alors comme longue, il se rend à ce qui, pour lui, est l’évidence.
«En 1977, il n’y avait plus rien à entreprendre à l’usine». Il rejoint alors, en 1980, à titre d’administrateur, la Société Générale Libano-Européenne de Banque (SGLEB) présidée par un oncle Antoun Sehnaoui.
Ce dernier en avait été en 1953 et avec la Générale de Banque-Belgique le fondateur sous la dénomination de la Belgo-Libanaise. Elle devient en 1969 la SGLEB. Mais c’est seulement en 1991 que la Société Générale-France rachète la participation belge.
Désigné par la famille pour représenter les intérêts du groupe Sehnaoui qui, depuis la création de la banque, est actionnaire à 50 %, Maurice y occupe, dès 1983, le poste de PDG.
Il est alors âgé de 40 ans.
Il préside également le Holding Sehnaoui, à partir duquel il assure le suivi des intérêts du groupe dans diverses sociétés dans les domaines industriel, informatique, immobilier, de la construction, distribution, communication et bien d’autres.
Et parce qu’il travaille “avec la famille et jamais en famille”, il n’y a pas depuis, lui mis à part, un seul Sehnaoui dans la banque.
Il fait le pari de la Jordanie
Ce n’est pas un hasard s’il privilégie, dans ses fonctions, celles à caractères administratif et de développement plutôt que celles à caractère commercial qu’il laisse à ses collaborateurs.
Convaincu que la banque est, partout au monde, d’abord un intermédiaire financier, il n’en estime pas moins qu’elle doit évoluer vers une forme d’entreprise.
Et de fait, de plus en plus aujourd’hui, l’intermédiation financière est industrialisée dans le sens que plusieurs produits sont développés.
Par ailleurs, la banque d’investissement et la banque conseil prennent de l’ampleur. Cela conduit non seulement à faciliter l’investissement mais aussi à l’initier.
Cette évolution ne peut se faire que si le secteur bancaire se trouve conforté par la création d’un cadre économique incitant à l’investissement. «Le Liban n’étant pas un grand marché, les banques libanaises doivent pouvoir exporter leurs services, voire s’expatrier hors des frontières, pour conquérir d’abord leur région naturelle, dont les contours demeurent difficiles à définir tant que les issues politiques moyen-orientales sont incertaines».
Quand bien même Maurice Sehnaoui décide d’anticiper et fait le pari d’acheter une banque en Jordanie : la Middle East Investment Bank, dans laquelle la Société Générale-Liban est actionnaire à 51 % . Il est prévu, dans le courant de l’année, une expansion de cette banque jordanienne à l’effet d’acquérir une position dominante sur le marché.
Pourtant, «nombreuses seront les difficultés» telles que la lourdeur bureaucratique, une difficulté permanente de fonctionner et de réussir la synergie entre les 2 banques à Amman et à Beyrouth. Et qui plus est, les relations économiques libano-jordaniennes ne sont pas organisées.
Le choix de la Jordanie s’explique par le fait que «le marché naturel propice à l’éclosion extérieure du système bancaire libanais est constitué de la Syrie, la Jordanie, la Palestine et, peut-être un jour, l’Irak».
Et pourquoi pas la Syrie ? Sehnaoui rétorque de suite : «Pour n’importe quelle banque au monde, il n’y a aucun moyen légal pour pouvoir être présent dans ce pays ! À l’heure actuelle du moins. Vraiment aucun, même pas sous forme d’un bureau de représentation».
Sollicité à plusieurs reprises pour présider l’Association des banques, il s’y refuse : «J’ai toujours choisi de m’occuper du groupe Sehnaoui et de la banque dont j’ai la responsabilité et, du fait des 20 ans de guerre, ce n’est pas une mince affaire».
Ne pas se tromper d’objectifs
Comme il s’est arrangé, alors qu’on le pronostiquait favori, pour ne pas être chargé d’un portefeuille ministériel dans l’actuel gouvernement. Il esquive toute explication concernant le sujet.
Il est bien plus éloquent quand il s’agit de critiquer le confessionnalisme qui constitue «le blocage majeur à tout débat responsable dans le pays».
Et d’affirmer catégorique : «S’il y avait un seul parti politique réellement acommunautaire dans le pays, je serai le premier à le soutenir financièrement».
S’il s’interdit à être aujourd’hui en politique, il s’intéressait de très près dans sa jeunesse à tous les débats qu’il occasionnait : «C’était mon occupation favorite».
Plutôt proche des cercles intellectuels gauchisants, il n’a jamais adhéré à un quelconque mouvement qui finit en “isme”.
L’enjeu étant d’arriver à établir “le mode de gestion le plus approprié qui permet d’imposer le respect des valeurs humaines”. Pour cet homme qui se projette dans l’action, cela implique vouloir faire et ne pas se tromper d’objectifs. Ce qui signifie en pratique “être animé d’un idéal et négocier pour le faire aboutir”.
Parce que la négociation reste “un art politique supérieur dont Kissinger a été, pour ce seul aspect du négociateur chevronné, un mentor exemplaire”.
Un frondeur,
contestataire des acquis
Si Sehnaoui choisit ses mots avec beaucoup de soin, il n’en a pas moins ce goût du combat qui fait l’étoffe du leader d’opinion, plutôt faucon que colombe.
Usant du langage résolu du politique contestataire des acquis, il tient ce genre de discours tonique et décapant qui annonce, du moins dans les véritables démocraties, la fronde des rénovateurs : «L’attachement des Libanais au libéralisme est sans doute une vertu. Tel qu’il est pratiqué, celui-ci s’est imposé parce qu’il n’y a pas eu d’autres choix alternatifs et parce qu’il profite justement de l’absence du débat, voire du consensus. Mais la manière de vivre ce libéralisme doit être modifiée».
«Quant aux plans de redressement, même les plus ambitieux, ils valent ce que vaut la volonté de les réaliser ainsi que les moyens d’action mis en œuvre à cet effet».
En véritable mordu de la perfection, Sehnaoui ne supporte pas les erreurs, même s’il finit parfois par les tolérer. Et que de cordes à son arc !
À 14 ans, Maurice découvre Baguerra ; cependant ce surnom ne lui est attribué que des années plus tard par ses enfants, dixit Walt Disney ; et fait déjà des prouesses mais à bicyclette.
À 20 ans, il prend conscience de son talent à produire de l’audiovisuel, maîtriser l’image et la lumière sans l’avoir jamais appris.
“Rockeur” imbattable, collectionneur de peintures libanaises, globe-trotter, caméra au cou, à la découverte d’autres paysages et civilisations. Mais c’est la région du Proche-Orient qu’il préfère… A-t-il donc une âme de bohême ?
Il avance pour réponse : «Ce sont des actes où la liberté s’exprime beaucoup plus ; cependant des actes éphémères, à travers lesquels on n’est pas bâtisseur».
Pour toutes ces raisons, et aussi parce qu’il aime “vivre au rythme de demain et jamais au rythme d’hier”, sa banque a été une des premières entreprises du pays à faire dans le mécénat, encourager la mise en valeur de jeunes talents libanais.
Loin d’être obsédé, bien au contraire, par la médiatisation, “superficielle souvent”, et les honneurs, quoique décoré deux fois par l’État français, le “Mérite” et la “Légion d’honneur”, il n’en est pas moins un homme habitué à décrocher les premières places et courir les compétitions, tout-terrain et tout domaine.
Également habitué à avoir le dernier mot. À peine a-t-il fini de bâtir quelque part qu’il est déjà reparti pour entreprendre ailleurs.
«Je ne sais pas si j’ai réussi. Une seule chose a un sens pour moi : les réalisations de l’homme défiant la nature. Une ville morte dans un désert est plus saisissante de beauté que les camions du Colorado».


