Zain Istambuli est un pêcheur chevronné qui écume les eaux de Tyr, sa ville natale, depuis 25 ans. Un métier qu’il a appris de son père… Mais qu’il ne souhaite pas pour ses enfants.
Zain Istambuli ne veut pas que ses enfants lui succèdent à bord de son bateau. « On ne vit plus de la pêche », dit-il. Aujourd’hui, ce marin de 39 ans, qui a appris son métier avec son père et ses oncles, tous pêcheurs, sort 3 à 4 kilos de poissons par jour en moyenne, « soit environ 25 000 livres libanaises (16 dollars) de bénéfices, une fois les frais payés… Ce n’est pas assez ». Zain Istambuli vit au jour le jour, sans rien mettre de côté. « Il y a dix ans, j’attrapais entre 10 et 15 kilos de poissons par jour, ce qui représentait entre 50 et 100 000 livres libanaises (soit entre 33 et 67 dollars) pour moi. » Malgré tout, chaque matin, il jette ses filets au large de Tyr. Il plonge également en scaphandre, par 45 mètres de profondeur. L’activité est dangereuse, d’autant qu’il travaille sans assurance. « Je n’ai pas les moyens à titre personnel et aucune assurance collective n’est accessible. »L’expérience de Zain Istambuli n’est pas isolée. L’activité souffre au niveau mondial comme local en raison de la surpêche qui met en péril les réserves halieutiques de la planète. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture estime que la consommation annuelle moyenne par habitant est ainsi passée de 9,9 kg dans les années 1960 à 18,4 kg en 2009. Une hausse qui a largement tapé dans les stocks disponibles : 30 % des réserves sont déjà surexploitées ou en déclin. « On a trop pêché à Tyr », constate Zain Istambuli. Et cela, sans tenir compte des cycles de reproduction, de l’âge des populations chassées ou des méthodes de pêche… « Beaucoup d’espèces ont disparu », assure-t-il encore. Il faut aussi y voir la conséquence du réchauffement climatique. « À Tyr, l’eau s’est réchauffée de 2 degrés. » Du coup, certaines espèces ont fui vers des climats plus tempérés. « À la place, des variétés en provenance de la mer Rouge ont colonisé les fonds comme le poisson-globe. Mais celui-ci contient un poison mortel pour l’homme, ce qui nous empêche de le pêcher. » Le constat est déjà catastrophique. Mais les pêcheurs de Tyr ont en plus un autre fardeau à porter : les conséquences du conflit de 2006 avec Israël, qui leur interdit d’aller au-delà de 4 km au large et de ne pas dépasser au sud la pointe de Tyr.
Face à pareille situation, Zain Istambuli semble n’avoir aucune solution. Il espère bien sûr une augmentation des prix de vente. « Le seul moment où je maîtrise le prix, c’est lorsque je pêche des poissons “rares”, prisés des restaurateurs ou de clients privés. Autrement, le système d’enchères “à la criée” joue à notre désavantage : le prix nous est imposé et il est en deçà de nos besoins. » Quant à l’idée de créer un label ou une prime pour la pêche locale ? Aucune chance, faute de contrôles. « On te dit “c’est du poisson local”, quand c’est à tous les coups importé. » Reste une démarche plus pérenne comme la mise en place d’un programme d’aquaculture. « C’est une décision politique. À notre niveau, nous ne pouvons rien faire. » Zain Istambuli se sent pris dans les mailles du filet.
| La filière selon le Creal La pêche locale représente 30 % de la consommation On compte 400 pêcheurs actifs à Tyr, 2 000 en tout au Liban. Ils assurent 30 % de la consommation libanaise en poissons de mer, soit 10 000 tonnes, ce qui représente 64 millions de dollars pour 2012. C’est peu au regard du potentiel des 225 km de côtes libanaises. Mais plusieurs raisons se cumulent pour enrayer l’essor de l’activité. Au niveau régional, la pollution de l’est de la Méditerranée affecte négativement les réserves halieutiques disponibles. La construction du barrage d’Assouan bloque également la migration de poissons, présents auparavant sur les côtes libanaises. Au niveau local, la vétusté de la flotte, l’absence d’encadrement et de soutien de la communauté des pêcheurs ainsi que le manque d’équipement des ports jouent également en sa défaveur. Quant à l’aquaculture, elle est encore sous-développée : en 2012, cette activité a représenté 1 000 tonnes de poissons (truites exclusivement). |


