Décoller financièrement et économiquement est possible. D’autres pays fortement endettés l’ont fait. Il ne s’agit pas d’une formule magique, mais d’un processus rationnel et salvateur. Un spécialiste en dessine les contours.

Au regard de ce qu’ont déjà pu vivre d’autres pays, des facteurs compétitifs qui font du Liban un marché vigoureux et en pleine expansion assez éloigné de la qualité “d’émergent” existent, mais existent aussi de graves carences pour un marché qui a encore d’énormes besoins. Le Liban est à la croisée des chemins : c’est un pays développé, mais il reste émergent sur le plan boursier et financier, loin derrière d’autres pays régionaux, et ce malgré les atouts dont il dispose.

Au Liban, ce ne sont pas les exportations qui permettront de le qualifier de pays émergent. La condition de la libéralisation du compte de capital qui nous caractérise ne serait pas, à elle seule, suffisante pour cataloguer notre pays parmi les “émergents”, et ce d’autant que l’essor du marché boursier est encore inexistant. Dans une telle situation, soit le Liban n’est pas émergent et fait partie des pays développés, soit il est voué à la stagnation dans une pseudomédiocrité difficilement définissable financièrement et qui, de plus, ne caractérise pas son histoire ni ses acteurs financiers. Nous arrivons donc à un vide dans le cas libanais et seule la libéralisation du compte de capital semble nécessaire et suffisante pour qualifier le Liban comme pays émergent.

Aussi, le cas libanais nécessiterait par sa spécificité une extension de la définition où l’économie, dans son ensemble, doit être compétitive, ce qui implique qu’à l’insertion commerciale par exportations industrielles doit s’ajouter l’exportation des services. Dès lors, on pourrait inclure le Liban dans la définition des chercheurs. Sinon, il faudrait croire que l’émergence d’un pays essentiellement fondée sur des services bancaires et financiers est impossible ou incohérente.

Ainsi, à la libéralisation du compte de capital reste à adjoindre l’essor du marché boursier : en se concentrant sur ces deux seuls paramètres en lieu et place de l’émergence globale du pays, le Liban cadre davantage dans l’approche de Grimbert, Mordacq et Tchemeni réalisée pour un grand nombre de pays émergents. Ils citent des facteurs purement financiers pour justifier la définition d’un marché boursier émergent.

On peut ainsi lire : «Pendant longtemps, le développement des marchés financiers locaux a été freiné par plusieurs facteurs. D’une part, les conditions de création d’un marché financier n’étaient pas réunies en raison de la faiblesse du revenu national, du niveau de l’épargne, des économies essentiellement contrôlées par l’État au travers de participations nationales. D’autre part, le système financier, surtout basé sur le recours à l’emprunt par l’intermédiaire des institutions nationales et internationales de prêts, ne fournissait même aucune raison à la création d’un marché financier (…). La nécessité de trouver une solution à la crise de la dette du début des années 1980 a conduit plusieurs pays à réduire fortement le recours aux prêts bancaires et à développer d’autres sources de financement. Sous la pression de grandes institutions financières internationales, les gouvernements de ces pays ont mis en œuvre d’importants programmes de privatisation et des politiques de libéralisation des économies comportant notamment la création de marchés financiers».

Nous constatons donc que pour qualifier un marché d’“émergent”, la vision macroéconomique des exportations est certes un facteur favorable à la stabilisation de l’économie et la relance de la croissance, mais elle n’est pas unique et peut exister sous d’autres formes. En ce sens, point très positif pour notre pays, elle n’est pas à la base unique du développement d’un marché financier, mais constitue un des facteurs sous-jacents de l’économie en faveur du développement financier du pays concerné. C’est aussi le cœur d’une économie réelle agricole et productrice dont nous avons perdu l’habitude et qui, aidée par une relance économique, nous conduira à l’émergence d’une offre nette d’épargne domestique et la recherche de rentabilités intéressantes.

La spécificité libanaise

Sur le plan des financements, nous remarquons qu’au début de la reconstruction nationale, le recours à outrance à l’emprunt a plongé le pays dans la spirale qu’ont connue d’autres pays au début des années 80. Cette spirale s’est avérée d’autant plus dangereuse que les émissions en deutsche marks et en écus accusaient des taux d’intérêt très élevés auxquels il fallait en moyenne ajouter 2 % pour rémunérer le “risque pays” que représente le Liban et attirer les investisseurs. Toutes choses égales par ailleurs, nous avons donc commis les mêmes erreurs que d’autres. Nous aurions pu les éviter, mais l’essentiel est d’en avoir pris d’ores et déjà conscience. Dans un pays où le libéralisme de l’économie n’a pas besoin d’être mis en place et où nous pouvions en définitive prétendre à une longueur d’avance par rapport aux autres pays dits “émergents” des années 1980, nous avons fini par avoir une longueur de retard !

Paradoxal Liban, nous avons même inauguré en grandes pompes la Bourse de Beyrouth en 1996. Mais pour pouvoir fonctionner, une bourse requiert des capitaux et des sociétés qui y sont cotées. Or, rien n’a été favorisé pour cela. Les privatisations n’ont commencé à être envisagées que lorsque le pays s’enfonçait dans une crise économique inévitable. Notre actuel ministre de l’Économie titrait même en avril 98 dans les colonnes du Monde Diplomatique : «Le “miracle libanais” en péril». Le Liban peut en effet se prévaloir de vouloir relever le défi d’un “miracle” à la libanaise : tout est (était ?) à disposition pour supprimer ce qualificatif “d’émergent” ou de “tiers-monde” que le grand public utilise pour désormais qualifier l’ancienne Suisse du Moyen-Orient.

La promotion de la Bourse

La Bourse que nous avons n’est donc qu’une figuration et nous demeurerons “émergents” tant que rien n’est fait pour la mettre en valeur. Il est en effet important de noter (comme le précisent Grimbert, Mordacq, Tchemeni) que la naissance et la promotion des marchés financiers et boursiers dans les pays émergents illustrent en général la volonté des autorités locales de pallier l’insuffisance des ressources et de compter sur des flux non créateurs de dette pour financer la croissance économique. Certes, des flux massifs de financements extérieurs se traduisent souvent par un déséquilibre de la balance des opérations courantes, ce qui peut s’avérer déstabilisant à moyen terme, mais ces flux de financements sont non-créateurs de dette : il s’agit de prises de participations dans les entreprises, d’achats de valeurs mobilières et d’investissements directs. Contrairement aux crédits bancaires, ces instruments n’ont pas d’échéancier précis de remboursement ni de taux d’intérêt flottant. En effet, pour attirer de tels flux, il s’agit de créer un climat de confiance dans l’économie du pays qui accueille ces capitaux d’une part et parmi les sociétés que l’État envisage de privatiser d’autre part. Pour ce faire, il doit intéresser l’ensemble des investisseurs potentiels, allant du plus petit épargnant national à l’entrepreneur international. Il s’agit donc de réaliser des offres publiques en profitant de ces privatisations pour introduire lesdites sociétés en Bourse par une mise aux enchères publiques de parts du capital social dont se dessaisit l’État.

Les grandes privatisations françaises ne se sont pas faites autrement. Il n’est pas dit que cette approche est la seule possibilité pour résoudre les problèmes majeurs qui pèsent sur nos finances, mais elle en est toutefois une importante, toujours saisissable.

En plaçant la Bourse de Beyrouth comme relais indéfectible et incontournable de sa nouvelle politique de comblement des déficits, l’État adopterait une méthode moderne de financement. D’autant, certains diront qu’elle est déjà appliquée au Liban avec Solidere comme parfait exemple, mais il s’agit d’élargir, et de beaucoup, la palette des investisseurs. La Bourse de Beyrouth serait alors mise en valeur et les échanges pourraient s’y accroître de telle manière à permettre l’augmentation de la liquidité des titres : tout investisseur pourrait alors acheter et vendre des titres à son gré sans être contraint par les faibles quantités échangées actuelles. Cette augmentation de liquidité réduira d’autant la volatilité sur les titres cotés : plus il y aura d’acheteurs et de vendeurs qui s’échangent des titres sur le marché, plus les cours fixés des titres seront proches les uns des autres. En valorisant la Bourse de Beyrouth, l’État libanais pourrait alors éradiquer le reproche qui lui est fait d’avoir recours à des emprunts publics d’une part et pourrait aussi se trouver une ressource importante de liquidités, tant par les sociétés qu’il privatisera que par les impôts de Bourse qu’il récoltera. L’essor boursier permettrait alors de donner au Liban ses galons de pays “émergent” en maturité alors qu’il n’est qu’au bas de l’échelle pour le moment.

En intéressant le plus large public, et non un groupe de privilégiés unique, l’État créera une seconde source de revenus aux petits épargnants et aux investisseurs qui sont les revenus des placements boursiers. Par ces titres, les détenteurs pourront demander une part des bénéfices que fera la société lorsqu’elle exploitera ses investissements. Idéalement, cela permettrait de réorienter certains placements et, ainsi, de moins rémunérer les dépôts en livres. Cette promotion de la Bourse de Beyrouth irait de concert et validerait encore plus la volonté affichée de l’actuel gouvernement de mettre en place une économie réelle, basée sur la production et l’agriculture. Promouvoir la Bourse locale afin de permettre très vite l’entrée, par exemple de filiales productrices locales de grands groupes étrangers, serait un tremplin pour de futures entreprises locales et, de surcroît, libanaises.

Parions sur les services

Certains affirmeront que pour promouvoir une bourse locale et des titres privatisés qui y seraient cotés il s’agirait d’abord de restructurer les sociétés pour qu’elles soient génératrices de bénéfices distribuables aux actionnaires, sans quoi la détention et l’évolution du cours d’une action seraient dénuées de tout sens. Cela consiste donc à dire qu’une bourse bien portante n’est que le reflet d’une économie saine. C’est tout à fait vrai et c’est en ce sens que la réhabilitation de l’infrastructure, tant téléphonique, hydraulique que routière, était nécessaire afin de redonner l’impulsion nécessaire. Mais l’effort doit encore être là, malgré le contexte économique actuel, et une levée de fonds via la Bourse, plus ciblée par secteur et par spécialité, permettrait de donner l’exemple à l’ensemble de petites sociétés commerciales libanaises, leaders dans leurs secteurs, et qui ne demandent qu’à croître sans le pouvoir, faute de capitaux.

Le développement favorable postguerre s’est donc traduit par un afflux de capitaux qui a augmenté de près de 3 milliards de dollars en 1992 à 7 milliards en 1996, permettant d’effacer les déficits commerciaux de la balance commerciale et d’amener la balance des paiements en excédent. Nous l’avons vu, le Liban, par ses simples exportations, est très loin de s’insérer dans le commerce mondial. La négociation des accords euro-méditerranéens l’y aidera, mais c’est sur l’exportation des services qu’il faut porter nos efforts. Or, le Liban est un vivier de professions libérales pointues dont les membres sont issus des bancs de nos universités connues dans les meilleurs milieux étrangers.

Aujourd’hui, avec près de 12 millions de Libanais à travers le monde, et près de 3,9 millions vivant au pays, l’économie libanaise s’est étendue au-delà ses frontières nationales et est devenue le modèle type d’une économie ouverte où une parfaite mobilité du capital et de la main-d’œuvre se sont toujours traduits par un PNB supérieur de 50 % au PIB.
Ceci permit au Liban de générer 7 milliards de dollars de réserves internationales et d’être placé par le Fonds monétaire international, en juillet 1997, 15e pays sur 151 pour ses réserves par capital. Le Liban détient aujourd’hui 9,22 millions d’onces d’or, représentant 26 % des réserves agrégées des pays du Moyen-Orient.

Essayons donc de profiter des acquis pour les développer au lieu de les détruire et allons vers la reconstruction financière et humaine après avoir avancé dans la reconstruction bétonnée. Si notre situation politique demeure comme tel et que nous restons l’accès privilégié au monde pour nos voisins arabes, prenons exemple sur Hong Kong qui, du coin de sa lagune, est le cœur financier d’un pays de plus d’un milliard d’habitants.