Riad Saadé dirige le Centre de recherches et d’études agricoles libanais (Creal). À l’occasion de son 64e rapport annuel sur l’état de l’agriculture libanaise, il dresse le bilan d’un secteur en pleine agonie.
Cette année encore a été marquée par la fermeture des principales voies terrestres d’exportations agricoles. Quelles conséquences ce blocage a-t-il eu pour l’agriculture libanaise ?Le gouvernement a attendu trois ans pour se préoccuper de la sérieuse détérioration des routes de transit ! Comme souvent, sa seule réponse a été de mettre en place un système de subventions, baptisé “Pont maritime des exportations libanaises”. Ce “plan d’urgence”, initié dès septembre 2015, compense le surcoût financier lié au recours au transport maritime, plus onéreux que le transport routier traditionnel, pour exporter les produits agricoles vers les marchés du Golfe. Ce renchérissement est lié à la fermeture de la frontière syro-jordanienne. Idal, l’organisme auquel a été délégué l’appui financier aux exportations de produits agricoles depuis 2001, en assure la gestion. Mais cette subvention a un impact limité sur les exportations, dont le volume a beaucoup baissé, car la voie maritime présente des contraintes que n’avait pas l’acheminement routier, notamment en termes de volume transporté. Surtout, aucune solution pérenne n’a été recherchée sur le long terme alors que personne ne peut ignorer que la guerre syrienne se prolongera encore, mettant en péril les anciennes voies de transports, qui permettaient aux produits libanais de rejoindre les pays arabes, particulièrement le Golfe.
Comment, selon vous, le gouvernement devrait-il répondre à la crise des exportations ?
Il aurait d’abord fallu mettre en place des structures d’écoulement des produits agricoles, au départ du Liban – une chaîne logistique complète postrécolte. Mais c’est surtout l’arrivée dans les pays importateurs des produits agricoles libanais qu’il aurait fallu organiser. Je parle ici de frigos, de silos ainsi que d’un réseau de commercialisation pérenne. Pour comprendre l’importance d’une telle structuration, il faut se rappeler que la cargaison d’un navire s’avère bien plus “colossale” en volume que celle des camions. De fait, lorsque les marchandises arrivent à destination par voie maritime, ce sont des centaines de tonnes de fruits ou de légumes qui entrent soudain sur le marché, le noient et entraînent une chute drastique des prix. La subvention ne change rien ! Structurer la filière, aménager les exportations était au cœur de la mission de l’Office fruitier libanais, une structure abandonnée pendant la guerre. Elle assurait pourtant une action intégrée d’étude des marchés, travaillant à promouvoir la production libanaise, négociant les contrats d’exportation, contrôlant la qualité, et, surtout, peut-être, planifiant longtemps à l’avance les campagnes à mener. C’est de cela dont nous aurions aujourd’hui besoin.
À cela s’ajoute la perte de marchés comme l’Irak…
Oui, la guerre en Syrie est également responsable de la perte du marché irakien, un débouché naguère important pour l’agriculture, autour de 10 à 15 % du total des exportations. En 2015, une poignée de camions tout au plus sont parvenus à passer par la route.
Aujourd’hui, l’une des principales crises concerne la filière des pommes : les accords signés récemment ou les subventions promises peuvent-ils l’aider ?
La crise des pommes date en fait des années 1970. C’est de fait une crise structurelle qui touche le secteur. Aujourd’hui le vase déborde à cause de la fermeture des frontières terrestres et l’absence de réponses de la part des pouvoirs publics. Les subventions engagées ou les accords signés avec des pays comme la Jordanie ou l’Égypte allégeront peut-être les pertes pour les producteurs, mais leur impact restera marginal. Tant qu’il n’y aura pas de politique de commercialisation, les acheteurs des marchés de gros ou les exportateurs continueront d’imposer leur prix aux producteurs ! Dans certains supermarchés, on trouve des pommes “Made in Lebanon” à 2 500 livres libanaises le kilo quand les producteurs sont, eux, payés 500 livres le kilo… Le profit est clairement du côté des distributeurs !
À défaut d’une intervention de l’État libanais, de nombreux programmes ont été financés par des donateurs internationaux. Ce soutien a-t-il eu un effet bénéfique ?
Des milliers de dollars ont été investis en études, en projets dans l’agriculture libanaise par des ONG ou des pays donateurs. Mais vingt-six ans après la fin de la guerre, force est de constater que leur impact reste insignifiant, voire nul, puisque le produit intérieur brut agricole (Piba) en 2015 était égal en valeur constante à celle de 1963 ! Pour vous donner un ordre de comparaison, entre 1970 et 1996, le Piba a augmenté de 384 % aux États-Unis, de 544 % dans l’Union européenne et de 686 % au Japon ! L’exemple de l’oléiculture, l’une des principales cultures libanaises, est en cela édifiant : malgré des investissements massifs, cette culture recule : son Piba est passé de 109 millions de dollars en 2000 à 94 millions en 2015.
Quelles sont les raisons de pareil échec ?
Toujours et encore : l’absence de volonté politique ! De nombreux plans de reconstruction de l’agriculture ont été imaginés, à commencer par le fameux “Plan 2000”, réalisé par le cabinet de consultants américain Bechtel en 1993 suivi ensuite par de pseudoplans présentés par les ministres de l’Agriculture successifs. Tous sans exception ont été des échecs ! Le secteur ne dispose d’aucun système de monitoring depuis 1997 ! Un temps, un projet d’Observatoire agricole a été envisagé… Il est resté lettre morte comme d’ailleurs la Banque nationale de développement agricole, dont la relance faisait d’ailleurs partie des revendications des producteurs de pommes, lors de leurs dernières manifestations… D’une façon générale, le ridicule budget assigné au secteur agricole – moins de 1 % des dépenses – exprime le manque total d’intérêt de l’État envers près de 200 000 Libanais. Le désintéressement de la majorité des ministres de l’Agriculture est notoire : il y en a même un, dit-on, qui n’est jamais venu à son ministère !
Y a-t-il dans ces conditions un avenir pour l’agriculture au Liban ?
Aujourd’hui, les réussites les plus intéressantes concernent des exploitations qui sont parvenues à contrôler l’ensemble des étapes depuis le produit jusqu’au consommateur. La filière du poulet est en cela emblématique : les grandes entreprises du secteur sont à la fois des producteurs et des commerçants. Mais quelques exemples plus récents illustrent encore cette clef du succès à l’instar de Goût Blanc, qui produit des fromages de chèvre.
(Voir infographie dans le PDF)


